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FAIT DU JOUR Mettre le djihad en pièce

(Photo véronique Palomar)
Des comédiens épuisés par trois représentations dans la journée mais émus par la standing ovation du public (Photo Véronique Palomar)

Djihad, la pièce d’Ismaël Saidi, citoyen belge fils d’immigré marocain, fait salle comble depuis sa création, fin décembre 2014. Elle dénonce le dogmatisme et l’ignorance à travers le périple de trois jeunes des banlieues en Syrie. Déclarées d'utilité publique chez nos voisins, les représentations s'enchaînent dans toute l'Europe et la semaine dernière à Nîmes à destination des lycéens et à l'initiative de Radicule, association qui lutte contre la radicalisation. Récit et décryptage.

Un élan collectif

(photo Véronique Palomar)
Parties prenantes ou concernés, les présidents du Département et de l'agglo, le préfet et une partie de son cabinet, des représentants de la mairie de Nîmes,  les députés Françoise Dumas et Philippe Berta, professeurs, institutionnels …  Tous avaient répondu présents à la représentation de Djihad à Paloma (photo Véronique Palomar)

Représentation sous haute surveillance, il faut dire que le sujet est délicat. Ce soir à Paloma se joue Djihad, une pièce de théâtre Belge qui parle de radicalisation. Des représentations théâtrales étaient programmées sur deux jours. Depuis sa création la pièce fait salle comble à chaque représentation et des troupes différentes la joue un peu partout en Europe, une tournée est même prévue au Maroc.  À l'appel de l'association Radicule, qui lutte contre la radicalisation, ce sont 1800 lycéens qui ont pu assister au spectacle.  Une opération qui a mobilisé, la mairie de Nîmes,  Nîmes Métropole qui a prêté la salle (Paloma), la Préfecture, qui outre des moyens financiers à assuré sécurité et accompagnement. De plus, des lycéens se sont portés volontaires pour renforcer la sécurité et assurer l'accueil des spectateurs, quand d'autres, élèves du lycée Voltaire, confectionnaient un buffet citoyen offert à la fin de cette représentation, la seule qui n'était pas à usage des scolaires mais des institutionnels et des encadrants. Le spectacle devant être prolongé par un travail pédagogique avec les classes.  Forte mobilisation donc sur un sujet concernant et brûlant. Tellement brûlant qu'il est difficile d'approche et rarement abordé, aussi bien par les encadrants que par les jeunes. Pas facile de trouver les mots. À priori, Ismaël Saidi auteur de la pièce a réussi son pari, permettre dialogue et questions, semer le doute dans l'esprit des jeunes fragilisés par la propagande et leur contexte de vie.

Libérer la parole à travers le rire et l'horreur

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En huit tableaux, Djihad raconte les aventures de trois paumés, qui ne jurent que par Allah même si aucun n’a lu le Coran. Embrigadés, (à la mosquée), ils décident de partie en Syrie pour sauver  leurs frères musulmans. De Bruxelles à Homs, en passant par Istanbul, le périple tourne peu à peu au cauchemar. Au départ, on rit. "C'est par le rire que l'on arrive à capter l'attention des jeunes", confie le producteur de la pièce. Puis lorsque le rire revient, c'est pour relâcher une tension qui devient de plus en plus insoutenable avec des blagues à deux balles "Un sandwich à la mayonnaise hallal ? Comment t’as fait ? Tu as égorgé le pot ?". Un rire qui n'épargne rien ni personne, les préjugés, le racisme, l'ignorance, du dogmatisme, de la bêtise aussi. Le spectacle fait du bien, en effet. Exutoire ? Psychothérapie ? "Une pièce à vocation citoyenne ", répond l’islamologue franco-marocain Rachid Benzine. Personne n'est épargné et surtout pas les musulmans : " On a été manipulés, mon frère, mais pas seulement par le système, les nôtres aussi ", avertit l’un des apprentis djihadistes à la fin de la pièce. Tout ça sonne juste et pour cause, l'auteur est un musulman pratiquant et dans sa jeunesse, il a failli partir lui aussi …

Pièce d'utilité publique

Joëlle Milquet, ministre de l’éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et Fadila Laanan, alors secrétaire d’Etat chargée de la culture à la région de Bruxelles-Capitale, vont être les premières à croire en Djihad. Les deux responsables politiques sont persuadées de la capacité de la pièce à  libérer la parole dans une Belgique encore meurtrie par la tuerie du Musée juif de Belgique, à Bruxelles, en mai 2014. Les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher à Paris, début janvier, les amènent à agir vite et à déclarer officiellement Djihad d’utilité publique. Un mois plus tard, Joëlle Milquet qualifie la pièce d’"outil pédagogique" et subventionne trente représentations destinées aux écoles, dans le cadre du plan de prévention contre le radicalisme à l’école. En fait, le bouche-à-oreille a déjà commencé, surtout au sein de la communauté musulmane, curieuse de voir.…

 

Un ancien flic devenu homme de théâtre

Archive: Ismael Saidi, nouveau livre, " Djihad, la piece "

Ismaël Saidi, c’est l'histoire d'un homme ordinaire que les médias du monde entier s’arrachent. CNN, RMC, Canal+, BuzzFeed, France2, le Huffington Post, la BBC et deux chaînes japonaises sont déjà venus à Bruxelles pour cet ancien flic de 39 ans, musulman pratiquant, qui brûle les planches partout où sa pièce est jouée. Les jeunes l’adorent. Il leur ressemble. Et pour cause, il y a un peu de son histoire dans Djihad.

Musulman judéo-chrétien

Un peu lui, en fait. Son père, chauffeur de taxi, a créé sa propre compagnie. Modeste, mais assez solide pour mettre la famille  à l’abri du besoin. Est-ce pour cela que la carte de la victimisation dont jouent certains immigrés l’énerve tant ? Deuxième d’une fratrie de cinq, il a vu comment ses parents, arrivés du Maroc à la fin des années 1960, ont fait de la Belgique leur nouveau pays, en dépit des discriminations qu’ils y ont subies et subissent encore. Jusqu’aux insultes, comme raconté dans une scène de la pièce : " Fais un test : tu refuses une priorité quand t’es en bagnole. Ce que va dire le mec en face dépend de ta gueule. Si t’es blanc, il va dire “connard”.  Si t’as une gueule comme la nôtre, il va te dire “retourne dans ton pays, sale bougnoule”."  Ismaël Saidi qui se définit comme  "un musulman judéo-chrétien." Sur les réseaux sociaux, ce croyant qui prie cinq fois par jour, observe le ramadan, ne boit pas d'alcool et ne mange pas de porc, passe pourtant trop souvent pour un traître à la cause. "Tous ceux qui sont revenus de Syrie pour aller commettre les attentats de Paris, le 13 novembre, ce n’était pas des bouddhistes que je sache ni des Bretons pure souche. Ma pièce se devait donc d’être aussi une autocritique de la communauté à laquelle j’appartiens. "

Marine Le Pen, déclencheur…

C’est un coup de sang, qui est à l’origine de son spectacle. Il le raconte dans le prologue du livre Djihad, la pièce, paru en décembre 2015 en Belgique (le 21 janvier en France) chez La Boîte à Pandore, maison d’édition où est également publié Les Aventures d’un musulman d’ici, qui retrace le parcours de la nouvelle star belge. Un jour d’août 2014, donc, Ismaël Saidi travaille chez lui, la télévision allumée. Le visage de Marine Le Pen apparaît sur l’écran. À une question d’un journaliste sur les jeunes gens qui partent pour la Syrie, elle répond que cela ne la dérange pas tant qu’ils ne reviennent pas. « Cette phrase m’a frappé. De qui parle-t-elle ? De ces jeunes au même visage que moi ? » Il se jette alors sur son ordinateur. Il faut dire que les chiffres sont brutaux, sur 6000 Européens partis en Syrie, les sources officielles en identifieraient seulement 700 toujours vivants à ce jour …

Télémarketing, Afghanistan et Goldman…

Djihad renvoie à tant d’épisodes de sa vie. Le racisme ? Il l’a connu dans cette boîte de télémarketing où, affublé d’un nom d’emprunt – Michel Henrion –, Ismaël Saidi vend beaucoup et de tout : des aspirateurs, des livres, des fauteuils… Le chiffre d’affaires d’une marque explose grâce à lui et à ses copains. Mais le jour où le représentant de l’entreprise vient pour féliciter l’équipe commerciale, le patron embauche des figurants, des Belgo-Belges, car le visiteur déteste les Noirs et les Arabes.

La radicalisation ? C’est passé près. Adolescent mal dans sa peau, en quête d’identité, il lorgne la liste que l’imam de sa mosquée fait circuler après la prière. À l’époque, les départs se font pour l’Afghanistan. Certains de ses camarades de classe franchiront le pas.  « Faut comprendre, on te propose de devenir un chevalier, défenseur de l'islam, tu as envie d’y croire, plaide-t-il aujourd’hui. À l’époque, on ne rigolait pas toujours à Bruxelles."

Sa passion pour la musique sera sa thérapie. Il refuse de renoncer aux chansons de Jean-Jacques Goldman qu’il écoute en boucle sur son Walkman, quitte à griller en enfer comme le promettent les prêches de l’imam. Son amitié pour Gabrielle sera également déterminante. Une jeune femme dont il découvrira, un jour, qu’elle est juive : « C’était une fille géniale. J’ai compris alors que les discours haineux à l’égard des juifs ne pouvaient être qu’un ramassis de conneries. »

Véronique Palomar

Sources bibliographiques : lemonde.fr
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