Publié il y a 2 h - Mise à jour le 21.07.2026 - Propos recueillis par Abdel Samari - 6 min  - vu 2231 fois

GARD Le patron de la Police nationale : « Nous interpellons désormais des enfants de 11 ou 12 ans sur les points de deal »

Jean-Philippe Nahon, le directeur interdépartemental de la Police nationale (DIPN).

- Photo DR Objectif Gard

Arrivé dans le Gard en septembre 2023, le directeur interdépartemental de la Police nationale (DIPN), Jean-Philippe Nahon, tire le bilan de près de trois années de lutte contre le narcotrafic. Il alerte surtout sur un phénomène inquiétant : le recrutement de mineurs par les réseaux criminels, parfois dès l'âge de 11 ans. 

À la tête de la Police nationale dans le Gard depuis près de trois ans, Jean-Philippe Nahon décrit l'évolution inquiétante des réseaux de stupéfiants. Recrutement de mineurs, intimidation, prévention, résultats des opérations de police... Le directeur de la DIPN répond aux questions d'Objectif Gard.

Objectif Gard : Vous êtes arrivé dans le Gard en septembre 2023. Près de trois ans plus tard, quel regard portez-vous sur ce territoire et sur les enjeux sécuritaires que vous avez découverts ?

Jean-Philippe Nahon : À mon arrivée, j'ai découvert un territoire où le narcotrafic constituait déjà une priorité majeure pour les services de police, avec des phénomènes en pleine évolution sur fond de criminalité organisée. Cela nous a conduits à adapter notre organisation, notamment grâce à la réforme de la Police nationale, qui nous a permis de travailler différemment. Nous avons également bénéficié de renforts réguliers en unités de forces mobiles. Ils nous permettent d'occuper durablement le terrain et de mener une véritable politique de harcèlement des points de deal. Aujourd'hui, il ne se passe pratiquement pas une journée sans interpellation sur les principaux points de trafic à Nîmes, Alès ou Bagnols-sur-Cèze. Parallèlement, d'importantes enquêtes judiciaires ont été menées avec des résultats concrets : des interpellations, des placements en détention et des réseaux déstabilisés. Tout cela envoie un message clair : la Police nationale est présente et l'État ne laisse pas les trafiquants s'installer.

Objectif Gard : Depuis plusieurs mois, les séquestrations, les enlèvements et les actes d'intimidation liés au narcotrafic se multiplient en France. Le Gard est-il également concerné ?

Le phénomène qui nous préoccupe aujourd'hui est avant tout celui de l'implication grandissante des mineurs dans les réseaux de trafic de stupéfiants. À l'échelle nationale, près de 10 000 mineurs auraient été impliqués dans le trafic de stupéfiants en 2025. Plus frappant encore, les mineurs représentent désormais près de 38 % des personnes mises en cause pour des faits de trafic ou de revente de stupéfiants, contre 17 % dix ans plus tôt. Cette progression traduit une évolution profonde des méthodes des organisations criminelles. 

« Des enfants de 11 ou 12 ans recrutés par les trafiquants »

Objectif Gard : Comment expliquez-vous cette présence de plus en plus importante de mineurs dans les réseaux ?

Cette évolution est extrêmement inquiétante. D'abord parce que les jeunes impliqués sont de plus en plus jeunes. Il nous arrive aujourd'hui d'interpeller des enfants de 11, 12 ou 13 ans sur des points de deal. Ensuite parce que cette implication n'est pas le fruit du hasard. Les réseaux criminels ont développé de véritables stratégies de recrutement. Certains jeunes sont enrôlés de force, d'autres de manière beaucoup plus insidieuse. Mais une fois entrés dans le système, ils ont énormément de difficultés à en sortir. Les menaces peuvent alors viser le jeune lui-même, mais également sa famille.

Objectif Gard : Pourquoi les trafiquants ciblent-ils ces adolescents ?

Parce qu'ils constituent malheureusement des proies plus faciles. Les réseaux recherchent en priorité des jeunes fragilisés sur le plan social ou économique. Aujourd'hui, le recrutement passe essentiellement par les réseaux sociaux et les messageries cryptées. Ces outils permettent de contacter directement les jeunes ciblés en leur faisant miroiter de l'argent facile et rapide. Nous avons également rencontré quelques situations plus inquiétantes, avec des tentatives de recrutement directement aux abords des collèges ou sur le trajet entre l'établissement scolaire et le domicile. Chaque fois que cela s'est produit, nous sommes intervenus immédiatement avec les services de l'Éducation nationale.

Objectif Gard : Tous ces recrutements se font-ils sous la contrainte ?

Pas toujours. Certaines enquêtes ont démontré que des violences initialement dénoncées n'étaient finalement pas avérées. Il arrive que certains jeunes expliquent avoir été recrutés de force alors qu'ils avaient rejoint volontairement un réseau, parfois pour tenter ensuite de minimiser leur responsabilité devant la justice. Mais cela ne remet absolument pas en cause la réalité du phénomène. Les recrutements forcés existent bel et bien et notre rôle consiste à faire toute la lumière sur chaque situation.

« Les réseaux sociaux sont devenus un outil de recrutement »

Objectif Gard : Les réseaux sociaux sont donc devenus l'arme privilégiée des trafiquants ?

Oui, clairement. Les organisations criminelles utilisent aujourd'hui tous les outils numériques à leur disposition. Elles contactent directement les jeunes et présentent le trafic de stupéfiants comme une activité simple, peu risquée et très rémunératrice. On leur promet plusieurs centaines d'euros par jour pour commencer comme guetteur, puis éventuellement devenir vendeur. Tout est présenté de manière très attractive. Mais c'est un piège. Le message que nous voulons faire passer est très simple : lorsqu'un jeune accepte ce type de proposition, il met le pied dans un système extrêmement dangereux dont il sera très difficile de sortir. Très rapidement, les menaces apparaissent, les pressions aussi.

Objectif Gard : Les jeunes recrutés ne sont pas uniquement originaires du Gard...

Effectivement. Nous constatons aujourd'hui que des jeunes sont recrutés dans d'autres régions de France pour venir travailler sur des points de deal dans le Gard. Ils arrivent de la région parisienne, de Lyon, de l'Est ou encore du Centre de la France. Ces jeunes arrivent ici sans connaître personne. Ils sont totalement isolés, loin de leur famille, sans repères. Cette situation les rend encore plus vulnérables et les place entièrement sous la dépendance des réseaux criminels.

« Aucun parent ne doit penser que son enfant est à l'abri »

Objectif Gard : Les parents ont parfois le sentiment que cela ne peut arriver qu'aux autres. Existe-t-il un profil type des jeunes enrôlés ?

Le message que nous souhaitons faire passer est que personne n'est totalement à l'abri. Bien sûr, les trafiquants ciblent en priorité des jeunes fragilisés sur le plan social ou économique, mais aucun milieu n'est totalement épargné. La période estivale est particulièrement sensible. Les adolescents disposent de davantage de temps libre et sont plus exposés aux sollicitations sur les réseaux sociaux. Derrière la promesse de quelques centaines d'euros faciles se cache une réalité beaucoup plus sombre. Entrer dans un réseau de trafic de stupéfiants n'est jamais anodin. Ce n'est pas un petit boulot. C'est intégrer une organisation criminelle dont il est extrêmement difficile de sortir sans conséquences.

Objectif Gard : Quel message souhaitez-vous adresser aux parents qui pourraient être confrontés à cette situation ?

Le premier réflexe ne doit jamais être de rester seul. Il faut en parler à ses proches, aux établissements scolaires, aux associations de quartier et, bien entendu, à la Police nationale. Si un parent soupçonne que son enfant est sous l'influence d'un réseau ou qu'il est victime de pressions, il doit immédiatement composer le 17. Nos services sont là pour intervenir rapidement. J'insiste également sur un point : certains parents pourraient être tentés d'aller eux-mêmes récupérer leur enfant dans un quartier. C'est extrêmement dangereux. Il faut laisser les forces de l'ordre intervenir. En parallèle, nous développons un important travail de prévention. Au cours de l'année scolaire 2025-2026, nous avons organisé 33 interventions dans les établissements scolaires, principalement à Nîmes, ce qui a permis de sensibiliser près de 800 élèves aux dangers de l'enrôlement dans les réseaux de stupéfiants.

« Les résultats sont là, mais le combat continue »

Objectif Gard : Après trois années de lutte renforcée contre le narcotrafic, quel bilan tirez-vous de l'action menée dans le Gard ?

Beaucoup de choses ont été entreprises depuis trois ans. Nous avons mis en œuvre une stratégie globale avec une présence renforcée sur le terrain, une politique de harcèlement des points de deal, un important travail judiciaire et un volet préventif très développé. Les résultats sont encourageants. Au premier semestre 2025, nous avions relevé 577 infractions à la législation sur les stupéfiants. Sur la même période en 2026, nous en comptabilisons 812, soit une hausse d'environ 40 %. Cela ne signifie pas que le trafic a augmenté de 40 %. Cela traduit avant tout une intensification de notre action, avec davantage de contrôles, davantage d'interpellations et davantage d'enquêtes judiciaires destinées à déstabiliser les réseaux.

Jean-Philippe Nahon
Le directeur interdépartemental de la Police nationale (DIPN), Jean-Philippe Nahon • Photo DR Objectif Gard

Objectif Gard : Le ministre de l'Intérieur demande désormais de frapper les réseaux à tous les niveaux. Quelle est, selon vous, la stratégie la plus efficace ?

Il ne faut pas opposer les différents niveaux. Notre action doit être globale. Bien sûr, il est indispensable de remonter jusqu'aux organisateurs des réseaux criminels, mais il ne faut pas oublier que le trafic existe aussi parce qu'il y a des consommateurs. Nous disposons également de nouveaux outils juridiques, comme les interdictions de paraître, les fermetures administratives de commerces ou encore les expulsions locatives lorsque certaines familles profitent directement du trafic de stupéfiants. Enfin, nous avons développé un important partage d'informations entre les différents services de l'État afin de multiplier les entraves administratives contre les réseaux criminels. Cette méthode porte ses fruits.

Objectif Gard : Malgré cette mobilisation, êtes-vous optimiste pour les années à venir ?

Oui, tout en restant lucide. Nous obtenons des résultats et nous ne devons pas rougir du travail accompli depuis trois ans. Mais le narcotrafic est un phénomène qui évolue en permanence et les organisations criminelles s'adaptent sans cesse. Notre réponse doit donc rester globale : présence sur le terrain, enquêtes judiciaires, prévention auprès des jeunes et mobilisation de tous les acteurs. C'est un combat de longue haleine qui concerne toute la société. 

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