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MERCREDI CULTURE « Regarde-moi  » : street art éphémère contre mort sociale

L'art pour montrer l'invisible en mai dans 20 communes du Gard.

Jean Rouquette pose volontiers à côté de son portrait. Changer le regard sur la vieillesse, il est pour et se réjouit d'une telle initiale en se prêtant au jeu (Photo Véronique Camplan)

"Regarde-moi" est une exposition éphémère de street art qui a vocation à faire prendre conscience de l'isolement des personnes âgées au travers de 462 portraits, livrés en grand format au yeux du public dans 20 communes gardoises (*).  

Inaugurée hier à l'Hôtel Mouret à Nîmes, l’exposition de photographies "street art" éphémère et participative est le fruit d'un projet initié par l'association les Petits frères des pauvres et porté par le dispositif de Mobilisation nationale contre l'isolement des âgés (Monalisa) du Gard. Elle est la première d’une série d’expositions proposées, sur le même format, dans 20 communes gardoises, tout au long de mois de mai.

Un seul objectif : éveiller les consciences

Scolarisées en bac pro, ces jeunes filles du lycée Voltaire, qui posent avec leur professeur, ont coiffé et maquillé les modèles en leur portant des attentions particulières. Une expérience qui les a enrichies au moins autant qu'elles ont donné. L'intergénérationnel : une démarche souvent  oubliée qui fonctionne (Photo Véronique Camplan)

Dans le Gard, Monalisa compte plus de 200 bénévoles regroupés en équipes citoyennes qui repèrent les personnes isolées, font des visites de courtoisie, organisent des actions de sociabilisation et accompagnent les anciens dans la re-création de lien social de proximité Ces équipes ont convaincu 145 Gardois, hommes et femmes âgés de 60 à 100 ans, qui ont accepté d'être photographiés.

J.R, un photographe partenaire de l'opération nationale était derrière l'objectif pour réaliser les clichés. La mobilisation s'est faite même là où on ne l'attendait pas. De jeunes lycéennes en bac Pro du lycée Voltaire se sont investies pour que les séances de coiffure et de maquillage soient un moment agréable. "Elles avaient tout préparé pour les recevoir, confie leur professeur. Elles avaient décoré le salon et tout arrangé pour que ce soit joli et confortable." Les jeunes filles gardent de ce moment un souvenir ému et sont ravies de prendre la pose devant les portraits. "C'est génial, s'exclame l'une d'elle, c'est moi qui ai maquillé cette dame !"

Street art contre mort sociale

"Regarde-moi, j'existe ! " Un slogan à garder dans un coin de sa tête (Photo Véronique Camplan)

"Montrer l'invisible", traduira Denis Bouad, président du département du Gard, lors de son intervention. Avec d'autres partenaires financiers, le Département a rendu possible cette opération qui n'auraient pas pu être réalisée sans un minimum de moyens. Une communication grand format vouée à attirer l’attention du public sur la situation de mort sociale des personnes âgées en sortant les aînés de leur ghetto pour les rendre visibles et obtenir un retentissement départemental, régional et national.

Jean Rouquette 86 ans est né à Sernhac où il est revenu avec son épouse après une vie professionnelle bien remplie. Il a été un des premiers à se laisser convaincre quand Véronique Fernandez, une des bénévoles de Monalisa à Sernhac, est venue lui parler du projet. "D'abord c'est une amie et puis je trouve que c'est une excellente idée, entame t-il, Il n'y a que de bonnes intentions dans ce projet". Derrière lui, d'autres qui n'osaient pas ont suivi. "Il faudrait aussi que les personnes âgées fassent l'effort de ne pas se replier sur elles-mêmes, remarque Jean Rouquette. Peut-être que des initiatives comme ça vont leur permettre de s'ouvrir un peu vers l'extérieur." 

Une population gardoise vieillissante

Le président du conseil départemental, Denis Bouad, à gauche se prête volontiers à une interminable séance photo en compagnie de partenaires, d'encadrants et de modèles  (Photo véronique Camplan)

Cette initiative a déjà été menée dans d'autres départements français. Chez nous elle prend tout son sens. Le Gard connait un indice de vieillissement nettement supérieur à celui constaté au niveau national : 86,4 personnes de 65 ans et plus, pour 100 personnes de moins de 20 ans (contre 74,5 en France). De plus le département est vieillissant : 1 Gardois sur 4 est âgé de plus de 60 ans et près d’1 personne sur 10 de 75 ans et plus.

Depuis 15 ans, la population des 60 ans et plus, et surtout celle des 75 ans et plus, a progressé plus vite que les autres classes d’âge et cette évolution devrait se poursuivre au cours des prochaines années. Selon les estimations de l’INSEE, en 2030, 271 800 personnes seront âgées de 60 ans ou plus dans le Gard contre 202 200 en 2014.

Regardons-les !

Une lumière au fond des yeux et le désir d'exister encore (Photo véronique Camplan)

Alors bien-sûr "Regarde-moi", ne sera certainement pas LA solution. On sait que l'isolement est d'abord dû à la précarité, à la perte d'autonomie et au déracinement qu'elle engendre souvent, obligeant un exil vers des lieux plus adaptés. Chez nous, une évaluation de la politique départementale a montré que 35% des seniors se sentaient isolés contre 25% dans l'hexagone. 70% des plus de 75 ans ne pratiquent aucune activité et 57% des personnes âgées déclarent ne pas avoir de relations avec leurs voisins (contre 29% au niveau national).

L'augmentation des moyens ne résoudra pas tout même si les efforts consentis sont d'importance (en 2019, le Département consacre près de 189 M€ dont plus de 109 M€ pour les personnes âgées, ce qui en fait le premier poste budgétaire de l'institution, NDLR). Des encadrants comme ceux de Monalisa, qui fournissent un travail de proximité au quotidien, et des initiatives comme  "Regarde-moi" sont essentielles pour faire bouger les lignes et changer les mentalités dans une société qui a oublié le rôle essentiel de transmission des anciens. "Nous avons besoin d'eux, ne l'oublions pas", clame une Véronique Martinez, très émue lors de son intervention.

Exposer ces visages, comme on lutte contre l'oubli et la mise à l'écart pour revenir à des valeurs sociétales de bons sens donnent à l'art, sa dimension première, celle d'interpeller. Alors regardez-les !

Véronique Palomar Camplan

* À partir du 11 mai 2019, 462 clichés seront exposés dans les 20 communes suivantes : Bagnols-sur-Cèze, Barjac , Bessèges, Codognan, La Grand Combe, Le Grau-du-Roi, Meyrannes, Nîmes, Poulx, Redessan, Robiac-Rochessadoule, Saint-Ambroix, Saint-Denis, Saint-Laurent-des-Arbres, Saint-Jean-de-Maruejols et Avéjan, Saint-Paulet-de-Caisso, Saint-Victor-de-Malcap, Serhnac, Uzès et Vauvert. L’entrée est libre.

Etiquette

Véronique Palomar

Après une longue carrière au service de l'information dans l'hémisphère sud, me voilà de retour dans l'hexagone. Heureuse de mettre, plume, regard neuf et expérience au service d'un journal indépendant et de continuer à informer.

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