Sous le regard de Marie Moroni, les gorges ne sont plus un simple décor naturel. Elles sont un territoire hanté par des récits, des ombres et des lumières. Vous ne verrez pas le dragon, il n'apparaît jamais. Pourtant, quelque chose de son souffle parcourt photographies de l’artiste gardoise.
Les hauts murs de pierre du prieuré Saint-Nicolas offrent un cadre singulier à l'exposition. Dans plusieurs photographies, Marie Moroni place son objectif 50 mm au fond des grottes et tourne son regard vers l'extérieur. Les ouvertures y apparaissent comme des formes lumineuses découpées dans l'obscurité. Accrochées dans la clarté de la chapelle, ces images inversent subtilement les perspectives et invitent le visiteur à adopter, le temps d'un regard, le point de vue de ceux qui ont occupé ces cavités.
"C'est un ermite"
Installée près d'Uzès, la photographe présente Dans la gorge du dragon, un projet mené pendant six années au cœur des gorges du Gardon. Une enquête photographique nourrie autant par l'observation du paysage que par les récits, les traces et les présences qui traversent ce territoire classé Réserve de biosphère par l'Unesco.
Tout commence par un souvenir d'enfance. Alors qu'elle grandit dans la région, Marie Moroni aperçoit régulièrement un homme marchant au bord d'une route des gorges. « C'est un ermite, il vit dans les gorges du Gardon », lui explique sa mère. Le souvenir disparaît peu à peu avant de ressurgir des années plus tard, lorsqu'elle revient vivre sur les terres de sa famille. Elle décide alors de remonter cette piste. Son enquête la conduit vers une vingtaine de grottes disséminées dans les gorges, dont certaines conservent des traces d'occupation humaine remontant à la préhistoire.
Accompagnée d'un spéléologue, elle explore ces cavités dont certaines sont impossibles à trouver, découvre des vestiges, des inscriptions, des légendes et des histoires de vie. Pourtant, dans ses photographies, l'humain reste totalement absent. Seuls subsistent des signes de son passage, une ouverture dans la roche, un sentier à peine perceptible ou un rai de lumière semblant révéler une présence ancienne. « J'avais envie de parler de ces présences silencieuses qui sont passées par ces grottes ou ces paysages », explique l'artiste.
Les grands tirages couleur offrent un visage inattendu des gorges du Gardon. Des nappes de brume flottent au-dessus de la vallée, des falaises émergent de l'obscurité et la végétation paraît absorber la lumière. Dans certaines images, quelques oiseaux traversent le cadre. Des apparitions discrètes dans un univers entièrement dépourvu de présence humaine. À mille lieues des panoramas spectaculaires souvent associés à ces gorges gardoises, Marie Moroni préfère les fragments de paysage, les clairières cachées et les espaces interdits.
La photographe découvre un territoire d'une grande intensité. « Dès qu'on sort du sentier, à deux mètres, on est dans une garrigue complètement impénétrable », explique-t-elle. C'est précisément cette part secrète qu'elle a réussi à saisir admirablement. Un paysage que l'on croit connaître mais qui conserve, à quelques pas seulement des chemins fréquentés, sa dimension sauvage et énigmatique.
Au fond de la chapelle, une série de neuf photographies en noir et blanc constitue l'un des ensembles les plus marquants de l'exposition. Toutes ont été prises depuis l'intérieur des grottes. L'appareil est tourné vers l'ouverture, vers la lumière au dehors. Le visiteur découvre ainsi ce que pouvait voir celui qui occupait ces cavités. Un croquis lumineux. « On est dans la grotte, on est l'ermite », résume l'artiste. Présentées en carré, ces images composent une mosaïque de formes minérales où les contours des ouvertures deviennent abstraits.
Cette série est directement inspirée de l'allégorie de la caverne chère à Platon, qui traverse l'ensemble du projet. Marie Moroni y retrouve les questions qui l'intéressent depuis le début de son travail. Ce que l'on voit, ce que l'on croit voir et ce qui échappe au regard. Les ouvertures des grottes apparaissent alors comme des points de passage entre l'ombre et la lumière, entre illusion et révélation. Et puis là, deux héliogravures réalisées selon ce procédé photographique ancien qui utilise des plaques de cuivre. Elles intègrent dans leurs encres des éléments prélevés dans la gorge… du Dragon. Ici encore, une céramique, un silex.
Dans l'écrin du prieuré
Pour Arnaud Le Bihan, directeur du prieuré Saint-Nicolas, cette exposition s'inscrit pleinement dans la volonté du site de développer des projets liés au paysage environnant. « On voulait une exposition qui parle vraiment du territoire », explique-t-il. Certaines œuvres seront d'ailleurs présentées prochainement à l'office de tourisme de Nîmes puis au Pont du Gard, créant des liens entre plusieurs lieux emblématiques du département.
Le titre de l'exposition s'inscrit dans la démarche de l'artiste. Dragon est l'anagramme de Gardon. Ce simple déplacement de lettres ouvre une porte magique vers l'imaginaire. Ainsi, sous le regard de Marie Moroni, les gorges ne sont plus un simple décor naturel. Elles sont un territoire hanté par des récits, des ombres et des lumières. Vous ne verrez pas le dragon. Pourtant, quelque chose de son souffle parcourt les photographies de l’artiste gardoise.
Lauréate de l'Aide individuelle à la création de la DRAC Occitanie pour ce projet, Marie Moroni poursuit ici une œuvre attentive aux mécanismes de la mémoire et de l'effacement. Au prieuré Saint-Nicolas, elle invite le visiteur à pénétrer dans les endroits les plus reculés des gorges du Gardon. Elle offre ici un nouveau regard.
Infos pratiques
Dans la gorge du dragon de Marie Moroni.
Chapelle du Prieuré Saint-Nicolas à Campagnac.
Jusqu'au 8 novembre 2026.
Entrée libre.
Ouvert tous les jours de 10 h à 21 h durant l'été.
Photographies proposées à la vente en séries limitées à sept exemplaires.
Site internet du Prieuré ici
Insta : marie_moroni
Facebook : Marie.Moroni.7