Publié il y a 1 an - Mise à jour le 24.02.2023 - Marie Meunier, Stéphanie Marin et Thierry Allard - 8 min  - vu 1087 fois

FAIT DU JOUR Un an après le début de la guerre, que deviennent les Ukrainiens réfugiés du Gard ?

refugiées ukrainiennes montaren

Mariana Tsimbaliyk et Julia Khrapak sont réfugiées à Montaren depuis avril dernier

- Photo : Thierry Allard

Il y a tout juste un an, le 24 février 2022, la Russie lançait des attaques militaires en Ukraine, marquant ainsi le début d’une guerre qui continue encore aujourd’hui. Beaucoup d’Ukrainiens ont fui leur pays. Certains sont rentrés depuis, d’autres sont encore à l’étranger attendant la fin du conflit ou bien décidés à reconstruire leur vie. Nous avons rencontré Yullia, Marianna ou encore Julia, qui ont trouvé refuge dans le Gard.

À Montaren, la quiétude du village uzégeois contraste avec le tumulte de Kyiv il y a un an. Julia Khrapak, 32 ans, et Mariana Tsimbaliyk, 31 ans, toutes deux réfugiées ici, près d’Uzès, se souviennent de ce funeste 24 février 2022. « Je suis partie dormir, rejoue Julia, originaire de Kyiv comme son amie. À 5 heures du matin, le téléphone a sonné, et c’était ma mère qui me disait qu’il y avait des bombes, que la guerre commençait. Je n’y croyais pas, mais quand je suis descendue dans la rue, j’ai vu la panique, des gens courir, des hélicoptères, des bouchons. » Après ces premiers jours, place au silence, entrecoupé du bruit des tirs et des bombes. « Il y avait les premiers combats en bordure de Kyiv, près de ma maison et de celle de Mariana, je ne sortais que pour le chien, on entendait les bombes, les tirs, les tanks », se souvient Julia.

Quand ses deux filles, alors âgées de 6 et 7 ans, lui demandent d’où viennent ces bruits, Julia tente de les rassurer en leur racontant qu’ils proviennent du mauvais temps. « Il y avait beaucoup de bombes, très près, tous les jours tu t’inquiètes pour ta vie et pour celle de tes enfants », souffle la trentenaire. Face à cette situation, où il était « dangereux de rester, et dangereux de partir », résume-t-elle, Julia et Mariana décident de quitter la capitale ukrainienne pour un village à 60 kilomètres de Kyiv. Sur le trajet, la vibration causée par une bombe fait exploser une vitre de la voiture. Au village, les deux mères de famille ne trouvent pas la sécurité recherchée : une raffinerie proche, jugée stratégique par les Russes, met le village au coeur d’âpres combats. Après plusieurs jours rythmés par les sons des sirènes et les mises à l’abri dans la cave, Julia et Mariana prennent leurs enfants, leurs affaires et quittent leur pays le coeur gros. Direction la France, un pays que les deux femmes rêvaient de visiter avant que la guerre n'éclate chez elles.

Cinq jours d’un éreintant voyage en train par la Slovaquie, l’Autriche puis l’Italie suivront, avant que les deux femmes et leurs enfants n’atterrissent à Montaren-et-Saint-Médiers, après que Julia a cherché un point de chute auprès de bénévoles. Nous sommes le 17 avril dernier. « Au début c’était très dur, nous étions choquées, effrayées, il nous a fallu deux ou trois mois pour nous adapter », racontent les deux amies. Le village se met en quatre pour elles, les loge gratuitement, scolarise les deux filles de Julia et le fils de Mariana. « On a été très bien accueillies », résument les deux femmes, qui travaillent au centre social de Saint-Quentin-la-Poterie, plus précisément à l’entretien des espaces verts. En Ukraine, Mariana était fleuriste, et Julia à la tête d’une entreprise de vente en ligne.

« On essaie d’avoir une vie normale ici », glisse Julia. Dans cette situation, les sourires et les larmes ne sont jamais très loin. Le sourire lorsqu’il s’agit de comparer le travail en France et en Ukraine (« Ici c’est tranquille, pas pressé, en Ukraine c’est plus ‘fast’ ! ») ou de se rappeler de leur première fête du pois chiche, les larmes tous les jours en pensant à la situation en Ukraine et aux familles sur place. « C’est très dur, on pleure beaucoup, vous avez de la douleur tous les jours, mais vous ne pouvez rien faire, décrit Julia, dont le père est soldat à Kyiv. On se sent vide à l’intérieur. » Même si les Ukrainiens réfugiés dans le coin se serrent les coudes, même si les mères de famille disent se « sentir bien », ici, la situation, un an après, reste très difficile à vivre. « Au début, on se disait qu’on allait rentrer dans six mois, puis dans un an… », soufflent les deux femmes qui aujourd’hui se contentent, bien obligées, de dire qu’elles rentreront dans leur pays « quand la guerre sera finie, mais on ne peut pas planifier nos vies. » Ce jeudi matin, lorsqu’elle a demandé à sa fille aînée Sophie si elle avait quelque chose à dire au journaliste qu’elle allait rencontrer quelques heures plus tard, la fillette a résumé son sentiment ainsi : « J’aime être ici, être invitée c’est bien, mais être à la maison c’est mieux. »

« J’ai deux familles : ukrainienne et maintenant française »

Le 11 mars, Yullia Dombrovska est arrivée à Laudun-l'Ardoise, après un long voyage depuis le Donbass. La jeune femme ne se sent plus en sécurité et décide de quitter le pays. « Au début de la guerre, personne ne savait quelle serait son ampleur. (…) Il était difficile de trouver des billets de train pour quitter le sud de l’Ukraine vers l’ouest. J’ai eu de la chance, je suis arrivée à la frontière en une journée de train. On a attendu trois jours dans le bus ensuite car beaucoup de personnes voulaient partir », relate-t-elle. Elle arrive finalement dans le Gard rhodanien, où vit son ami d’enfance qui est dans la Légion étrangère. C’est lui qui va prendre contact avec Anne Rodriguez, une habitante de L’Ardoise, qui n'a pas hésité une seule seconde à accueillir Yullia chez elle. Aujourd’hui, la jeune Ukrainienne vit encore là-bas et a noué des liens très forts avec toute la famille. « Je dis à tout le monde que j’ai deux familles : ukrainienne et maintenant française », assure la jeune femme aujourd’hui âgée de 27 ans.

Anne Rodriguez se rappelle très bien du jour où Yullia est arrivée « avec seulement une valise et un sac plastique ». Dedans une trousse de secours, des serviettes, des vêtements de rechange et une provision de nourriture qui ne se gâte pas. « C’est ce qu’on appelle une “valise inquiétante”. Le Gouvernement l’avait recommandée à tous les Ukrainiens », commente Yullia. En partant, elle a également laissé son métier de kinésithérapeute : « J’avais beaucoup étudié, j’étais passée par de nombreuses pratiques afin d’être professionnelle dans mon domaine. Quand la guerre a commencé, j’ai bien compris qu’il fallait partir et tout recommencer. »

Yullia Dombrovska avec Anne Rodriguez, qui l'a accueillie chez elle, à Laudun-l'Ardoise • Photo : DR

À peine arrivée en France, la jeune femme commence à apprendre le français. La mairie de Laudun-l'Ardoise met à disposition des cours sur logiciel à la bibliothèque. Le kinésithérapeute d’Orsan se charge de lui apprendre les termes techniques dans notre langue, dans l’espoir que la jeune femme puisse exercer son métier en France. Mais à ce jour, sa formation n’est pas reconnue. Il va peut-être falloir qu’elle recommence des études. « Elle comprend qu’elle doit prouver à ce pays ce qu’elle sait faire, mais c’est dommage qu’elle ne puisse pas au moins travailler en tutorat avec quelqu’un. On manque dans ce pays de médecins, de kinés et Yullia pourrait rendre service. On a écrit au président de la République et au ministre de la Santé pour dénoncer cette absurdité », tonne Anne Rodriguez.

Elle admire la jeune femme et l’a beaucoup aidée sur le plan administratif. D’autant qu’elle connaît des difficultés à faire des papiers : « La ville où elle est née n’existe plus. Elle a été complètement bombardée. On ne peut pas obtenir d’extrait d’acte de naissance. Ses parents sont devenus russes du jour au lendemain. Elle n’arrive pas toujours à communiquer avec eux car Internet est parfois bloqué. »

La famille qui l’accueille fait tout ce qu’elle peut pour elle, qui ne se plaint jamais et essaie d’être le plus indépendante possible : « On veut aussi montrer à nos enfants que du jour au lendemain, on peut tout perdre. Mais qu’il y a des beaux exemples de vie », glisse Anne. Grâce à sa persévérance, Yullia a décroché un travail au McDonald’s de Saint-Laurent-les-Arbres où elle continue de perfectionner son français. Elle souhaite désormais redevenir kiné et rester en France : « Cela fait maintenant un an que je suis ici, j’ai fait un gros travail sur moi-même pour m’adapter. Je ne pourrai pas retourner à mon ancienne vie en Ukraine, c’est impossible », avoue-t-elle.

« Notre vie est ici maintenant »

Tetiana Tchonka vivait vers Lviv, près de la frontière polonaise jusqu’en 2014. Elle a décidé de quitter le pays cette année-là avec sa famille « déjà à cause de la guerre » qui sévissait dans le Donbass. Elle atterrit à Connaux, petit village à côté de Bagnols-sur-Cèze, pas très loin de là où habite sa sœur. Celle-ci est arrivée quelques années plus tôt dans le Gard rhodanien car son mari légionnaire était au 1er Régiment étranger de génie à Laudun-l'Ardoise. « Il a fallu tout apprendre, à faire les papiers notamment. C’était très difficile mais je prenais des dictionnaires et j’essayais de comprendre », se remémore-t-elle. Depuis, elle a acheté une maison avec son mari, a trouvé un poste au snack du lycée Sainte-Marie à Bagnols : « Notre vie est ici maintenant. Je ne pense pas repartir un jour en Ukraine. Mes enfants avaient 3 et 8 ans au moment où on a quitté le pays. Ils en ont 11 et 17 ans aujourd’hui, ils ne s’imaginent pas du tout revivre là-bas. Surtout le plus jeune. »

Tetiana Tchonka a accueilli plusieurs familles ukrainiennes dans sa maison, à Connaux. • Photo : DR

Huit ans après elle, des milliers d’Ukrainiens ont eux aussi fui leur pays en proie aux attaques russes. « Moi j’ai eu la chance de ne jamais avoir vu de bombes tomber, de ne pas avoir entendu les sirènes hurler, mais je sais ce que c’est de quitter le pays, de laisser sa maison, des membres de sa famille… », atteste-t-elle. De suite, elle a souhaité s’impliquer, aider les autres Ukrainiens : « Ma maison était ouverte 24/24h pour les personnes qui avaient besoin d’un endroit où dormir, avant de repartir en transit vers un autre pays. Je suis toujours en contact avec deux familles qui vivent en Espagne. »

Tetiana Tchonka a aussi effectué des traductions, pris des rendez-vous médicaux ou administratifs pour des réfugiés, ou encore organisé des collectes de dons à envoyer en Ukraine. Encore aujourd’hui, dès que quelqu’un la sollicite, elle répond présente. Au fil des années, elle a acquis un bon français. Elle souhaite valider son niveau B1 pour espérer obtenir la nationalité française. En avril, elle encadrera une course au collège Gérard-Philipe : « Chaque élève devra parcourir une petite distance. En les additionnant toutes, cela devra faire la distance entre la France et l’Ukraine. »

Tetiana a également hébergé pendant six mois sa cousine, qui a malheureusement dû repartir au pays pour ne pas perdre son emploi : « Il y a les gens à la guerre et les autres qui travaillent pour continuer à payer des impôts et maintenir l’économie du pays à flot. Chacun est sur le front. »

« Ça va »

C'est aussi le cas de la plupart des cinq familles ukrainiennes qui ont été aidées par Jean-Michel Pitre, président du club de gymnastique Gym-Flip Beaucaire-Tarascon et sa fille Céline. Dès le début du mois de mars 2022, le duo avait même parcouru des milliers de kilomètres, direction Cracovie pour y retrouver Natalia et ses trois enfants. L'aînée âgée de 18 ans, Anastasia, est une gymnaste ukrainienne de haut niveau licenciée au club Gym-Flip Beaucaire-Tarascon. Le titre de championne d'Europe par équipe figure entre autres, au palmarès de la jeune femme qui s'entraîne à Kiev. Cette famille, accueillie à bras ouverts à Beaucaire, ne sera restée que quelques mois sur le sol français. « Elle ainsi que trois autres familles, sont reparties en Ukraine dans le courant du mois d’octobre », indique Jean-Michel Pitre.

Selon le président du club de gymnastique beaucairois, plusieurs raisons expliqueraient ce choix. « D’abord, les Ukrainiens sont beaucoup plus patriotes que les Français. Et puis, les femmes et les enfants supportaient très difficilement d’être loin de leur mari, de leur père resté au pays pour combattre. Alors à mesure que la résistance s’organisait, ces familles ont commencé à vouloir repartir. » Et le même d’ajouter : « Il y a aussi le fait qu’en Ukraine, les gymnastes de haut niveau bénéficient d’une bourse jusqu’à la fin de leurs études et à l’issue d’un emploi, comme professeur d’EPS. En restant en France, elles auraient tout perdu. » Loin des yeux mais pas du cœur, Natalia a retrouvé son poste de directrice d’école à Ternopil et donne des nouvelles par mail à Jean-Michel. Des mails où elle écrit « ça va », deux mots qu’elle a appris lors de son séjour à Beaucaire, qui ne parviennent pas toutefois à rassurer complètement le président du club de gymnastique Gym-Flip.

Marie Meunier, Stéphanie Marin et Thierry Allard

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