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FAIT DU JOUR Alès : Frédéric, la manche pour survivre

Frédéric est installé dans une rue passante du centre d'Alès. EL/OG
Frédéric est installé dans une rue passante du centre d'Alès. EL/OG

Frédéric, 48 ans, ancien chauffeur poids lourds, fait la manche depuis presque un mois dans le centre ville d'Alès. Une méthode de survie extrême qui lui permet de payer ses factures et la pension alimentaire de sa fille. En attendant de trouver mieux.

Les passants disent de lui qu'il a pas le "look". Veste noire, jean classique, et boots de cuir apparent, Frédéric arbore un style des plus ordinaires. Contrairement à ses nombreux voisins de rue, le quadragénaire possède un logement en HLM dans un quartier populaire d'Alès et a "une hygiène correcte". "Je me lave tous les jours", se justifie-t-il. Un confort relatif qui ne l'empêche pas de parcourir 3 km à pied matin et soir pour rejoindre le coin de trottoir qui le nourrit désormais.

Frédéric a 48 ans. Chauffeur poids lourd de métier, il est au chômage depuis deux ans et demi. "Ce n'est pas faute de chercher", précise-t-il, mais la spirale de la misère l'aspire peu à peu. "Tous les 5 ans, il faut refaire une formation continue obligatoire qui coûte 350 €, je ne peux pas la payer et je ne peux donc plus travailler". En attendant, il a enchaîné quelques petits boulots de jardinage et de ramassage de feuilles "au black". Rien de suffisant pour payer les factures et une pension alimentaire, même s'il bénéficie du RSA, de l'allocation logement, et d'une aide annuelle exceptionnelle octroyée par son assistante sociale. "J'ai passé des entretiens, notamment de surveillant de collège. En vain. Je vieillis. C'est de plus en dur de trouver un emploi", assure-t-il.

De la solitude à l'isolement

Tout à la fois écorché et robuste, Frédéric doit pourtant atteindre son objectif : mettre sa fille de 7 ans à l'abri du besoin. Si 150 € de pension alimentaire est une charge difficile à tenir, il ne souhaite pas donner moins. "Elle grandit, elle en a besoin", assène-t-il. En prime, il lui a également souscrit une assurance vie qu'il alimente régulièrement. "Elle sera la seule à pouvoir y toucher, le jour de son 18e anniversaire". Pour continuer de prospecter et de "pointer" chaque mois, il a aussi maintenu son forfait Internet et téléphone. Le 10 du mois, il se retrouve donc à découvert. "J'ai encore 110€ d'agios à payer ce mois-ci, je ne m'en sors pas", conclut-il.

Pour ne pas avoir à demander de l'aide à sa famille, cet Alésien d'origine montpelliéraine a choisi l'option ultime : la mendicité. "Jusqu'à ce que j'en ai marre, ou jusqu'à ce que je trouve un job", murmure-t-il. Chaque jour, il s'assoit devant une boutique de chaussures, en tailleur, dans une rue piétonne assez passante. En fonction de ses besoins, Frédéric se fixe tous les matins une somme à atteindre. Du lever au coucher du soleil, il ne quitte son coussin de fortune que lorsqu'elle est atteinte. Et il en économise une bonne partie pour les coups durs et le Noël de son enfant. "Il y a des hauts et des bas. Aujourd'hui, je n'ai reçu que 10€ en 4h. J'ai déjà été jusqu'à 110€ en 6h. Ça marche mieux le matin", confie-t-il.

Souvent, pour s'occuper devant l'ennui, il prie ou fume. "Ça m'aide à tenir le coup", indique-t-il. Et de décrire : "Certains disent bonjour, d'autres sourient ou viennent me parler. Je suis étonné de la générosité des gens, on m'a offert un bonnet, et même un vélo", sourit-il tandis qu'un jeune homme lui glisse un petit paquet dans la main. Sans même l'ouvrir, Frédéric en connaît déjà le contenu. "C'est un pain au chocolat. Ce garçon m'en donne régulièrement. Il est gentil". Même les commerçants commencent à le connaître et à le saluer.

Renaître une seconde fois

Comment bascule-t-on de la précarité à la rue ? Au risque de tomber dans une solitude irrémédiable, voire dans l'alcoolisme. "La plupart de ceux qui font la manche à Alès sont ivres du matin au soir. Mais je ne me lie pas. On se salue simplement. Je n'ai pas vraiment peur de me réfugier là-dedans", assure-t-il avant de se dévoiler. "Ce n'est pas la première fois que je fais la manche n'est pas une nouveauté. Je l'avais déjà fait en 2010. En 4 mois, j'avais réussi à rattraper mes retards de pension alimentaire et trouvé un emploi", se souvient-il avec espoir. A l'époque, Frédéric s'était installé sur les bords du Gardon avant de se retrancher en centre ville à cause de la météo. "C'est le premier obstacle", note-t-il.

Tandis que la vie tourne à 100 km/h pour les passants tantôt pressés, tantôt passifs, celle de Frédéric semble au point mort. Solitaire de nature, il se retrouve face à un isolement sans pareil et perd progressivement confiance en lui. "En me voyant faire la manche, mon ex-compagne m'a pris en photo. Et ma mère ne comprend pas. Pour elle, c'est la honte", confesse-t-il. Musicien et amateur de bons mots, Frédéric a écrit quatre chansons pour sa fille. Pour l'instant, il ne la voit qu'une fois par mois, pour des raisons qu'il ne souhaite pas dévoiler. Ici semble se jouer sa prochaine bataille. Sans doute celle qui le faire tenir debout.

 

Eloïse Levesque

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Eloïse Levesque

Eloïse Levesque, journaliste diplômée de l'université de droit et de science politique de Montpellier, à Objectif Gard depuis mars 2014

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