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BAGNOLS André Mourgue, ou le mystère du policier sauvagement tué

L'esplanade André-Mourgue, devant le commissariet de police de Bagnols (Photo : Thierry Allard / Objectif Gard)
L'esplanade André-Mourgue, devant le commissariet de police de Bagnols (Photo : Thierry Allard / Objectif Gard)

Il est minuit et demi, dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 avril 1982. L’inspecteur de police André Mourgue, 37 ans, a fini tard, ce soir là.

Consciencieux, ce Cévenol d’origine avait travaillé en tant qu’officier de service sur une affaire de violences qui l’avait retenu jusqu’à tard dans la nuit.

Traîné sur 115 mètres

Marié et père de deux enfants — André, 9 ans et Julie, 5 ans — il quitte donc le commissariat ce lundi soir pour regagner son petit appartement de la tour des Célibataires, en plein coeur du quartier des Escanaux. Ce soir, il dormira seul chez lui, sa famille habitant à la Grand’Combe. Du fait du long trajet, il ne rentre pas dans ses Cévennes tous les soirs.

Il fait nuit donc, et la soirée est fraîche. André Mourgue remonte le boulevard Lacombe et entreprend de traverser le parking de la place Pierre-Boulot. Il n’est qu’à un jet de pierre de chez lui lorsque son attention est attirée par deux silhouettes, deux hommes qui s’affairent autour d’une petite Peugeot et d’une Talbot. L’inspecteur en est maintenant sûr : les deux hommes ont fracturé les voitures, et sont en plein vol à la roulotte. Il se signale, et tente de les interpeller.

C’est à ce moment là que les choses tournent au vinaigre, et ce banal vol à la roulotte au sanglant : les deux malfaiteurs montent dans leur voiture, une imposante Mercedes 450 SLE vert foncé et démarrent en trombe. Seul, à pied, le policier tente de s’interposer. Il est alors renversé, puis écrasé par la Mercedes. Le corps du policier reste bloqué sous le pont arrière de la voiture, qui le traînera sur 115 mètres avant que le conducteur ne percute volontairement l’îlot séparant la circulation à l’entrée du parking pour libérer sa roue. C’est ici que les traces de pneu et de sang entremêlées s’arrêtent.

Les faits se sont produits sur la place Pierre-Boulot (Photo : Thierry Allard / Objectif Gard)
Les faits se sont produits sur la place Pierre-Boulot (Photo : Thierry Allard / Objectif Gard)

Avant de prendre la fuite, les deux malfaiteurs reviendront brièvement sur les lieux de leur premier forfait pour incendier la Peugeot et la Talbot, avant de prendre la fuite. Les pompiers et les policiers, dépêchés sur les lieux à 0h55 pour un feu de voitures, découvrent un corps disloqué et méconnaissable à l’entrée du parking. Il ne leur faut que très peu de temps pour trouver les papiers d’identité de la victime et découvrir qu’un de leurs collègues vient d’être épouvantablement tué, dans la nuit.

Un témoin a tout vu

Les stigmates de cette nuit sanglante à peine nettoyés à grandes eaux par les services municipaux, le SRPJ de Montpellier démarre l’enquête. Dès les premiers jours, les enquêteurs explorent plusieurs pistes issues de renseignements qui les mèneront dans plusieurs départements limitrophes, parmi lesquels le Vaucluse et la Drôme. Rapidement, ils sont épaulés par leurs collègues Lyonnais et Marseillais, ainsi que par les gendarmes Gardois et Vauclusiens. Les enquêteurs « tapent » tous les voleurs à la roulotte et les voleurs de voitures qu’ils connaissent dans la vallée du Rhône, sans succès. Ils entreprennent par ailleurs de reprendre toutes les enquêtes de l’inspecteur Mourgue depuis son arrivée à Bagnols un an et demi auparavant.

Heureusement, ils peuvent compter sur un témoin capital, un jeune apprenti pâtissier de 17 ans qui allait travailler et qui a assisté à toute la scène. Extrêmement choqué, il ne parle de ce qu’il a vu que quelques heures plus tard, mais il est capable de décrire la voiture, une Mercedes donc, immatriculée 78, dans les Yvelines. Cet élément permettra aux enquêteurs d’identifier formellement la voiture, immatriculée 17 PH 78, volée le lundi 5 avril à Monteux, dans le Vaucluse, quelques heures à peine avant le drame. Volée vraisemblablement par ceux qui tueront l’inspecteur Mourgue peu après : le propriétaire a eu le temps d’apercevoir deux jeunes hommes lui dérober sa Mercedes. L’enquête s’oriente donc vers la rive gauche du Rhône. Le 7 avril, un jeune homme d’une vingtaine d’années, déjà connu des services de police pour des vols à la roulotte, est interpellé à Carpentras. Il est présenté aux témoins, qui ne le reconnaissent pas, et dispose d’un alibi. Il est donc logiquement relâché.

1982, année meurtrière

Le lendemain, l’inspecteur Mourgue est enterré au cimetière de Branoux-les-Taillades, berceau de sa famille. Plus de mille personnes assistent à la cérémonie en l’église de la Levade, à la Grand’Combe. La tristesse et le chagrin le disputent à l’indignation : le début d’année 1982 est particulièrement meurtrier pour la police. Ce même jeudi 8 avril, le policier Jacques Lagauche, blessé par balles le 23 mars à Rueil-Malmaison par un malfaiteur récemment libéré de prison, a succombé à ses blessures. Il est le quatrième policier tué en service depuis le début de l’année. Le Ministre de la Justice Robert Badinter appelle à la plus grande fermeté à l’encontre des délinquants se rendant coupables de violences sur les fonctionnaires de police.

L'inspecteur de police André Mourgue, tué en service à Bagnols dans la nuit du 5 au 6 avril 1982 (DR)
L'inspecteur de police André Mourgue, tué en service à Bagnols dans la nuit du 5 au 6 avril 1982 (DR)

Autant dire que la pression est grande sur les enquêteurs, qui mettent tout en place pour retrouver les meurtriers de leur collègue. Ils restent intrigués par un élément très inhabituel : pourquoi les malfaiteurs ont pris le temps, et le risque, d’incendier les deux voitures qu’ils avaient braquées, alors que le corps de l’inspecteur Mourgue gisait déjà à quelques mètres de là ? Le tout sur une place bien éclairée et entourée d’immeubles, donc de témoins potentiels ? Le mobile est lui aussi mystérieux : pour un vol à la roulotte, les deux jeunes hommes ne risquaient pas grand chose. Pourquoi avoir pris la décision d’aggraver infiniment les faits en tuant un policier qui était de toute façon à pied, et n’aurait pas pu les poursuivre ? De plus, les malfaiteurs sont repartis bredouilles : leur butin, ainsi qu’un tournevis rouge, ont été retrouvés sur place, tout comme l’arme de service de l’inspecteur. Il n’a pas eu le temps de s’en servir.

Des questions, pas de réponses

Il y a de quoi rester perplexe : le procédé, le vol à la roulotte à une heure certes tardive mais à laquelle il passe encore du monde, sur une place bien éclairée et plutôt exposée, laisse penser à des petits délinquants. En revanche, le sang-froid nécessaire pour revenir brûler les voitures après avoir commis l’irréparable fait quant à lui penser à des malfaiteurs plus chevronnés. L’inspecteur Mourgue les connaissait-il ? Aurait-il pu les identifier ? L’incendie des voitures était de toute évidence destiné à éliminer des indices, notamment des empreintes, ce qui peut vouloir dire que les deux fugitifs étaient connus des services de police.

Les policiers pensent à des marginaux, à des gens du voyage de Vaucluse, ou encore à une piste bagnolaise, mais manquent d’éléments, notamment matériels. Le premier d’entre eux n’est autre que l’arme du crime, la Mercedes 450 SLE vert foncé immatriculée 17 PH 78. Ils remuent ciel et terre, mais la voiture s’est volatilisée : personne ne l’a revue depuis cette funeste nuit, et des fouilles dans le Rhône tout proche ne donnent rien. La Mercedes, clé du mystère de cette affaire, ne réapparaîtra jamais. Malgré les efforts des enquêteurs, qui continueront longtemps à faire vivre cette enquête, les deux malfaiteurs ne seront jamais identifiés.

Cinq jours après la mort de l’inspecteur Mourgue, le Ministre de l’Intérieur Gaston Defferre lui remet à titre posthume la médaille d’or de la police française pour courage et dévouement et le promeut au grade d’inspecteur principal de police. En février 1995, à l’occasion du déménagement du commissariat à l’îlot Saint-Gilles, le conseil municipal décidera de dénommer l’esplanade de l’îlot André-Mourgue. Trente-cinq ans après, les trois plaques vissées aux coins de la place restent les seuls éléments matériels perpétuant sa mémoire, à quelques centaines de mètres des lieux où l’inspecteur a payé de sa vie son courage et son dévouement.

Thierry ALLARD

thierry.allard@objectifgard.com

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Thierry Allard

31 ans, féru de politique, de sport et de musique. Jadis entendu en radio, je couvre depuis juin 2014 le Gard rhodanien pour Objectif Gard.

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