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FAIT DU JOUR Suzanne Spiler : « témoigner ma raison de vivre »

Suzanne avait 10 ans quand ses parents ont été dénoncés à la Gestapo… Récit d'une vie, entre horreur et bonheur.

(Photo Véronique Palomar)

Suzanne Spiler a aujourd'hui 85 ans. Sa vie d'enfant française de confession juive a volé en éclat en 1942, lorsque deux inspecteurs en civil sont venus arrêter sa famille. Aujourd'hui, en étroite collaboration avec Gilles Roumieux, professeur d'histoire au collège Jean-Racine à Alès, elle intervient lors d'ateliers témoignages devant des publics de scolaires et d'adultes.

Son objectif, se raconter pour appeler à la tolérance, à la lutte contre la xénophobie, au respect des différences, quels que soient ceux contre qui elle se manifeste. Un engagement qui est son carburant  et sa raison de vivre. De nombreux témoignages disent l'émotion ressentie au récit de cette femme bouleversante de vérité qui raconte une histoire que l'on ne pourra jamais effacer de sa mémoire.

La fin du bonheur

De gauche à droite : Suzanne Spiler, sa mère, son petit frère et sa sœur Paulette, une semaine avant l'arrestation (Photo d'archives familiales)

Tout commence comme dans les contes. Une famille heureuse. Des parents qui ont fuit l'antisémite en Pologne dans les années 20 et se sont réfugiés en France, où le père tient un atelier de confection pour homme et fabrique des pardessus. L'atelier, dans le XVIIIe arrondissement de Paris est au rez-de-chaussée. La famille habite un appartement au second étage. "Nous vivions heureux tous les cinq, mon père, ma mère, ma sœur Paulette 12 ans, moi 10 ans et mon petit frère Daniel, à peine âgé de 6 mois. Notre rayon de soleil."

 Puis vient le port de l'étoile jaune obligatoire. "Je me souviendrai toujours quand ma mère l'a cousue sur mon manteau. Je ne voulais pas aller à l'école. J'avais honte mais je n'avais pas le choix. Heureusement, mes copines et mon institutrice ont bien réagi."  Naturalisés Français, en tant que tel, les membres de la famille échappent à la rafle du Vel'd'hiv. La vie s'écoule plus triste qu'avant mais sans que la petite fille n'aie le sentiment d'une menace imminente. "Mes parents ne parlaient pas de tout ça devant nous. Ils savaient plus de choses, mais il n'imaginaient pas l'horreur qui les attendait."

            Le jour où tout bascule

Ce matin du 26 mars 1943, vers 7 h 30, on frappe à la porte. "Ma sœur et moi venions de nous lever pour aller à l’école et notre mère nous préparait notre petit déjeuner", entame Suzanne. "Ma mère alla ouvrir et un homme en civil pénétra dans notre appartement. Il venait nous arrêter. Nous devions nous habiller, rassembler quelques affaires, prendre un peu de nourriture et le suivre au commissariat. Il nous indiqua qu’un autre inspecteur s’était rendu directement à l’atelier de mon père".

La famille a été dénoncée et Suzanne ne saura jamais par qui. "Ma mère nous prit à part, ma sœur et moi et nous dit de nous sauver immédiatement et d’aller nous réfugier chez une dame habitant la même rue. Ma sœur refusa. Obéissante, je me rendis chez cette voisine. Ma mère m’avait prévenue : “Si on te demande où tu vas, dis que tu vas acheter du pain.” L’homme au pardessus me laissa sortir sans intervenir. J’arrivai donc chez cette femme et ma sœur finit par m'y rejoindre. Nous apprîmes plus tard qu'un policier avait arrêté mon père à son atelier. Il était revenu plusieurs jours de suite rôder dans la rue, à notre recherche."

Ce qui frappera Suzanne, c'est le comportement diamétralement opposé des deux policiers. L'un laisse littéralement partir les fillettes, l'autre est furieux qu'elles aient réussi à s'échapper. Après la guerre, Suzanne apprendra que sa mère avait demandé à la voisine de prendre son petit frère. Celle-ci avait refusé répondant :  “que voulez-vous que j’en fasse ?“

"C'est la dernière fois que je les aie vu"

Les deux petites filles de 12 et 10 ans se retrouvent chez une  mère de famille juive dont le mari avait été déporté. "Elle avait cinq ou six enfants, dont certains en bas âge et elle craignait pour eux." Elle panique et refuse de les garder. "Nous nous retrouvâmes, je ne sais comment, chez une autre dame, qui n'était pas juive, que nous ne connaissions pas, et qui vivait un peu plus bas dans la rue. Elle n’avait pas d’enfant et elle accepta de nous garder provisoirement, malgré les risques encourus."

Paulette et Suzanne passent de longs jours enfermées dans l'appartement de la dame avec interdiction de s'approcher des fenêtres. Un soir, elle les emmène avec de grandes précautions voir leur mère et leur petit frère à l'Hôpital Rotschild où elle arrive à les faire entrer. C'est l'endroit où l'on retient les femmes allaitantes - tant qu'elle ont du lait - avant de les diriger vers les camps avec leurs bébés. L'expédition est très dangereuse. Mais revoir leur mère et leur petit frère vaut tous les risques. "Ils semblaient tous deux abattus et amaigris", poursuit Suzanne. "Ma mère était heureuse de nous voir et de nous savoir à l’abri. Elle nous pressa contre son cœur et elle pleura. Elle nous dit qu’elle n’avait plus de lait et qu’elle serait bientôt envoyée à Drancy avec mon petit frère, rejoindre notre père qui s’y trouvait déjà. “Faites bien attention à vous. Obéissez à la dame et toi, Paulette, veille sur ta sœur. On se reverra peut-être bientôt.” Elle nous embrassa très fort en pleurant. C’est la dernière fois que nous la vîmes. Elle fut déportée avec mon petit frère le 31 juillet 1943. Ils arrivèrent à Auschwitz-Birkenau le 5 août et ils furent dirigés directement vers les chambres à gaz."

Descente aux enfers

"Ma sœur et moi fûmes ensuite envoyées chez une autre personne, une coiffeuse, dans l’appartement de laquelle nous restâmes cloîtrées pendant plusieurs jours. Puis on nous emmena rue Lamarck, (un foyer pour enfants démunis qui cachait des enfants juifs) où nous demeurâmes, je suppose, très peu de temps, car mes souvenirs sont assez flous.  Puis un organisme “La vie au grand air de l’enfance malheureuse” nous envoya en Normandie, près de Bourg-Achard, dans l’Eure. Nous échouâmes dans une maison-fermette faisant partie d’un hameau, en pleine campagne. Une robuste jeune femme de 27 ans, rémunérée par cette association de bienfaisance nous recueillit. Ce fut, pour ma sœur et pour moi, le début d’un véritable calvaire qui dura plus de quinze mois".

Les fillettes doivent travailler sans relâche, ne sont pas nourries, à peine vêtues, battues (jusqu'à l'évanouissement), elles vivent d'un bol de lait par jour et de quelques rapines. Elles n'ont même pas droit à la nourriture des cochons. Pendant ce temps, la fermette prospère et ne manque de rien. Au point de faire commerce de poulets, canards et charcutailles tandis que la fermière encaisse la pension et les tickets de nourriture.

Un jour, un inspecteur de "La vie au grand air de l’enfance malheureuse” se rend à la ferme. Il ne verra pas les enfants et repartira avec un plein panier de victuailles… Les petites sont à la limite de la survie, sales, malnutries, faibles.... La fermière  menace de les dénoncer si elles se plaignent à l'extérieur. Un jour où Suzanne coupe de la ficelle avec son canif sur ordre de la fermière. Le couteau dérape et la lame lui entre dans l'œil. Paulette implore la femme de conduire Suzanne à l'hôpital mais elle s'évanouit sous les coups. Ce n'est que sous pression de l'épicière que la tortionnaire se résout à emmener Suzanne chez le médecin. Lequel envoie la fillette à l'hôpital. Trop tard : l'enfant est énuclée ! De son séjour à l'hôpital, elle garde le souvenir d'avoir beaucoup souffert mais aussi des infirmières qui la chouchoutait. "Je renoue avec les rapports humains, l'amour, la vie". Et quand elle prononce ses paroles, encore aujourd'hui, les larmes coulent sur son visage.

Sauvées in extremis

Les deux fillettes avant les privations (Photo d'archives familiales)

Peu de temps après, alors qu'un dimanche les petites filles font paître les vaches, elles remarquent qu'un homme les observe. Ce n'est autre que leur père qui ne reconnait pas ses filles en observant ces deux enfant décharnées et sales. Il vient de s'échapper d'un camp de travail. La fin de la guerre est proche. Il conduit ses filles chez un médecin qui lui confie qu'elles n'auraient pas survécu beaucoup plus longtemps à pareil régime.

Plus tard, le père portera plainte et la fermière sera condamnée à 6 mois de prison. Paulette et Suzanne sont réalimentées progressivement. Mais leur père qui n'a plus aucun subsides les laissent en pension à une dame. Elle reprenne l'une 12 et l'autre 13 kilos en 3 mois. Elles sont alors âgées de 13 et 11 ans. "Par la suite, nous rejoignîmes d’autres enfants juifs, fils et filles de déportés, au Château de Corbeville, près d’Orsay. Nous y restâmes quelques mois, très heureux, encadrés par deux jeunes monitrices gaies et dévouées, Marcelle et Rachel. Mais je garde surtout un grand souvenir, tendre et ému, de la directrice, Louba Pludermacher, une femme superbe, énergique, dont la tâche était ingrate. Elle fit preuve d’une grande générosité et d’un grand amour des enfants."

Le temps de la reconstruction

Suzanne s'épanouit au milieu des enfants dont elle s'occupe (Photo d'archives familiales)

"En 1951, ma sœur Paulette, brillante étudiante, qui venait de réussir son concours d’entrée à l’École normale supérieure de Fontenay - elle voulait devenir professeur de philosophie - fut atteinte de schizophrénie. Elle avait 20 ans. Elle restera en établissement psychiatrique jusqu'à la fin de ses jours." Quant à Suzanne, elle devient auxiliaire de jeunes enfants, décide de partir en Israël et vit 5 ans dans un kibboutz.  Quand elle revient en France pour des vacances, sa décision est prise : la France est son pays. C'est ici qu'elle vivra. Bien lui en prend puisqu'elle rencontre Lucien, divorcé avec deux enfants. Il est juif, "mais quand je le rencontre, je l'ignore", sourit Suzanne. Le couple fait de la photo composition dans son atelier nîmois.

Épilogue…

Suzanne Spiler entourée d'une partie de ses fans, petits-enfants et de Gilles Roumieux, à droite (Photo d'archives familiales)

Un demi siècle et une grande famille plus tard, Lucien contracte la maladie d'Alzheimer. Après l'avoir perdu, Suzanne qui l'a gardé auprès d'elle jusqu'à la fin, n'a plus de raison de vivre. "J'attendais la mort quand Gilles Roumieux m'a rappelée pour que je témoigne à nouveau. Depuis, mes rencontres sont de plus en plus belles." Et cette mission est devenue ma raison de vivre. Suzanne participe à des ateliers d'écriture pour dérouler le récit de sa vie. Elle s'émeut des multiples témoignages de reconnaissance dont regorge sa boîte mail et ne regrette rien (sauf la guerre). Cette femme qui n'a réalisé que sa mère et son frère étaient morts qu'en lisant leur nom sur une liste en 1994, tient à nous assurer de sa foi et de sa confiance en l'être humain. Il n'y a rien à ajouter.

Véronique Palomar

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Véronique Palomar

Après une longue carrière au service de l'information dans l'hémisphère sud, me voilà de retour dans l'hexagone. Heureuse de mettre, plume, regard neuf et expérience au service d'un journal indépendant et de continuer à informer.

4 réactions sur “FAIT DU JOUR Suzanne Spiler : « témoigner ma raison de vivre »”

  1. Oserais-je dire que cette page d’histoire est belle ?
    -Oui, parce qu’elle est narrée par une survivante.
    Ceux qui ont prononcé la mort ont perdu.

    1. Jean-Marie le Pen, le fondateur et le président d’honneur du parti que vous représentez au conseil municipal de Nîmes, monsieur Jacob, trouvait pourtant que l’assassinat odieux par les nazis de la mère et du frère de madame Spiler était un « détail dans l’Histoire ». Par ailleurs, dans ses mémoires, récemment sorties en librairie, il ne cache pas sa sympathie qu’on lui connaissait déjà pour la France de Vichy, qui a organisé l’exclusion et la déportation des Juifs de France, et donc de la famille de madame Spiler. Pas étonnant qu’à Béziers, Robert Ménard, maire de votre famille politique, fiche les enfants de ses écoles primaires en fonction de leurs origines supposées, comme la France de Vichy en son temps. Peut-être attend il de pouvoir leur faire porter une étoile (ou un croissant) jaune ?
      L’antisémitisme et la xénophobie notoires de certains membres du parti sur lequel vous avez été élu à Nîmes, qui prône le nationalisme, vecteur de la guerre, sont à des années lumières du message d’espoir et de fraternité de cette dame…
      Ceux qui ont prononcé la mort ont peut-être perdu, comme vous l’écrivez, mais dans votre parti, le bacille est toujours résistant, et certains en sont les idiots utiles. A Nîmes, comme ailleurs…

  2. cher pseudo,

    Le fondateur du FN ne sera jamais une de mes références.
    J’ai adhéré sous l’ère Marine et vous savez sa position sur cette page d’histoire.
    Faut il rappeler la soumission du PCF au pacte Germano-soviétique, le vote des pleins pouvoirs à Pétain ou la francisque de Mitterrand ?
    40 millions de Pétainistes, titrait Henri Amouroux, 40 millions de résistants en 45.
    Oui, sans doute, comme d’autres, ma famille est touchée par l’antisémitisme et la xénophobie. Travaillons à lutter contre ces tares partout.
    Le nationalisme que je conçois ne porte pas la guerre mais le respect des nations et donc la paix.
    L’utilité de votre interpellation méritait une signature plus courageuse.
    Merci.

    1. Merci monsieur Jacob pour votre tentative de cours d’Histoire, dans lequel vous évoquez tout de même Henri Amouroux qui défendait Papon lors de son procès, durant lequel l’avocat de l’accusation lui a rétorqué « si vous avez écrit 40 millions de Vichystes, c’est sans doute pour vous sentir moins seul »…
      Vous avez peut-être adhéré au Front National sous l’ère de Marine le Pen, qui a tout de même conservé les bases de son père. Il suffit d’échanger avec des militants de votre parti pour se rendre compte que l’héritage de Jean-Marie le Pen, éternellement associé au Front National, est toujours là. Permettez de moi de penser que peut-être vos propres militants ne vous disent pas ce qu’ils pensent…
      En revanche, si vous vous revendiquez du nationalisme, en venant commenter cet article, vous semblez ne pas avoir compris le message de Suzanne Spiler, victime avec les siens du nationalisme.

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