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GARD Réforme du bac : profs et parents craignent une génération sacrifiée

Alain Bourges, Emmanuelle Fabre et Christelle Thierry, de la FCPE (Photo : Thierry Allard / Objectif Gard)

Cette fois ça y est, la réforme du baccalauréat est effective pour les élèves de classes de Première. Et du côté de Bagnols et de Villeneuve, professeurs et parents d’élèves s’inquiètent et dénoncent une réforme lancée dans l’impréparation la plus complète.

Exit les filières L, ES et S, place aux spécialités « à la carte » : la réforme du bac, portée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, a soulevé dès 2018 des inquiétudes. Aujourd’hui, alors que le premier bac « new look » approche, les enseignants et parents d’élèves des lycées Einstein de Bagnols et Jean-Vilar de Villeneuve tirent la sonnette d’alarme.

Déjà, tous voient des élèves de Première, les premiers à expérimenter cette réforme, « totalement stressés, on leur demande de faire des choix à 16 ans qu’ils sont incapables de faire, ils se retrouvent confrontés à une injonction de choisir leur vie », souffle Alain Bourges, responsable du conseil local de la FCPE de Bagnols. « Ils doivent non seulement savoir ce qu’ils veulent faire, où ils veulent le faire, et choisir un plan B », abonde David (*), professeur au lycée Einstein. Car de trois spécialités en Première, les élèves doivent passer à deux en Terminale, et décider très tôt de celle qu’ils abandonneront. Outre ce « stress », « l’idée de la classe a été dissoute par ces parcours individualisés », regrette le parent d’élève. « Il y a quasiment autant d’emplois du temps que d’élèves », ajoute son homologue de la FCPE du lycée de Villeneuve Emmanuelle Fabre.

Et autant de professeurs que de spécialités : « pour une même spécialité, il y a six professeurs dans la même classe », note Céline (*), professeure au lycée Einstein. Idem pour les élèves : même si certains d’une même classe choisissent les mêmes spécialités, ils n’auront pas les mêmes professeurs, ni les mêmes horaires. « C’est une volonté du ministère, croit savoir Daniel (*), lui aussi professeur au lycée Einstein. Regrouper ces élèves montrerait que sur ce plan, la réforme ne changeait pas grand chose. C’est une aberration totale. » Résultat : des emplois du temps qui se transforment en usines à gaz, et des conseils de classes à 36 enseignants. « Et lors de ces conseils, la plupart des profs ne sert à rien, l’essentiel du temps est consacré à savoir quelle spécialité l’élève va abandonner », ajoute l’enseignant.

Un « bac local » ?

Outre cet aspect, parents d’élèves de la FCPE, de l’association Trait d’union, et professeurs soulèvent un autre problème de cette réforme : « tous les lycées n’auront pas la même option, ça créé une inégalité entre établissements », affirme Alain Bourges. Car si 60 % du bac restera « comme avant », 40 % de la note sera issue d’un contrôle continu, via des évaluations appelées E3C, « des mini-bacs », glisse David. Cette partie « est conçue de façon locale, les conditions de passation sont à la discrétion de chaque chef d’établissement », poursuit David, qui le dit : d’un lycée à l’autre, « les bacs seront différents. » De quoi enfoncer plus qu’un coin dans le côté universel du bac, qu’on soit à Louis-Legrand ou dans un lycée de banlieue.

D’ailleurs, pour ces E3C, les dates diffèrent d’un établissement à l’autre (janvier à Bagnols, février à Villeneuve), tout comme les sujets, qui seront même différents d’une classe à l’autre. Pour l’histoire-géographie, « on nous a pondu 580 sujets différents, et tous ne sont pas de difficulté équivalente », affirme Daniel. Les profs naviguent à vue : « on n’a reçu les sujets que le 9 décembre, souffle Maud (*), professeure au lycée Einstein elle aussi. Je suis très mal à l’aise, j’essaie de rassurer les élèves, mais je leur mens. Je n’ai jamais vu des élèves aussi stressés. » « Ce sont des rats de laboratoire, on teste la réforme sur eux », ajoute David, « rien n’était prêt », souffle Daniel. La preuve : à deux semaines des premiers E3C à Bagnols, « nous n’avons aucune information sur la tenue du tiers-temps pour les élèves en difficulté », avance Maud, sachant que ces examens sont tenus sur les heures de cours.

« C’est un bac pas en contrôle continu et pas en examen terminal, ils ont inventé le pire », s’insurge Daniel. Car il l’affirme, ce nouveau système oblige à « du bachotage sur du temps court », et il s’étrangle : « en trente ans, je n’ai jamais fait de cours aussi pourris que cette année. Je n’ai pas le temps de répondre à quoi que ce soit. » « Ce sont les pires cours de ma carrière à moi aussi, le rejoint David. On ne parle plus des acquis. » L’orientation prend le pas sur le reste, en somme. Sans compter le contenu des E3C, qui comptent chacun pour 1,5 % de la note finale, avec par exemple, « en histoire-géo une épreuve en deux heures qui n’est pas faisable, dans ce cas, comment on note ? », fait mine de demander Daniel. En Français, « on est passé de 20 à 24 textes, de 4 à 8 textes auxquels d’ajoutent une enseignement de grammaire qui n’existait pas dans l’ancien programme, sans heure supplémentaire de cours », alerte David.

« Le bac va leur être donné, mais que va-t-il valoir ? »

Dans ce contexte, où professeurs et parents d’élèves sont dans un épais brouillard, « les enfants sentent que l’adulte référent ne sait pas », lance Emmanuelle Fabre, d’où « un stress considérable chez nos enfants », répète Alain Bourges. « Et tous n’ont pas une structure familiale qui peut jouer ce rôle accompagnateur », ajoute Emmanuelle Fabre, sachant qu’il n’y a « plus de structure de classe », pose Christelle Thierry, parent d’élève du lycée Einstein.

Bref, tous dénoncent une réforme lancée à la va-vite. « On est dans un schéma politique, avant la fin du quinquennat », estime Daniel. Et les profs le parient : pour ne pas torpiller la réforme, « le bac va leur être donné, mais que va-t-il valoir ? », demande David. Professeurs et parents d’élèves dénoncent également le mode d’application de cette réforme, largement supporté par les établissements. « Le ministère leur dit de se démerder », souffle Daniel.

Plus globalement, Alain Bourges voit dans cette réforme une manifestation de plus de « l’idée que maintenant l’éducation est une compétition » et parle d’une « libéralisation » de l’enseignement. D’ailleurs, « de plus en plus de parents prennent des cours particuliers en français et en maths dès la Seconde », note Emmanuelle Fabre. Des élèves de Seconde qui sont passés des anciens aux nouveaux programmes cette année, sans transition. « Soit ça veut dire que ce changement ne sert à rien, soit il y a une génération qu’on méprise, ceux qui sont en Première cette année », affirme Daniel. Sans parler du fameux « grand oral », dont les professeurs ne savent rien encore sauf qu’il sera « un summum d’injustice, d’après Daniel. Les élèves vont le préparer chez eux, ceux qui ont une famille pour les aider seront avantagés. C’est l’esprit Sciences-Po. »

Face à tout ça, les enseignants et les parents d’élèves comptent se mobiliser, pour dans un premier temps au moins reporter les E3C. Ainsi, dans certains établissements, les professeurs ont refusé de choisir les sujets des E3C, et côté FCPE, Alain Bourges affirme qu’il va « se passer quelque chose en janvier. » Car tous l’affirment, en l’état, le pire est à venir : « nous n’en sommes qu’à la moitié, car l’an prochain nous allons rajouter les terminales », avance Daniel.

Thierry ALLARD

thierry.allard@objectifgard.com

(*) Soumis à un devoir de réserve, les professeurs ont souhaité témoigner anonymement. Les prénoms ont donc été modifiés.

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Thierry Allard

32 ans, féru de politique, de sport et de musique. Jadis entendu en radio, je couvre depuis juin 2014 le Gard rhodanien pour Objectif Gard.

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