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FAIT DU SOIR La dessinatrice Coco à l’Ombrière d’Uzès : « Notre loi, c’est la liberté de la presse »

Corinne Rey, dite Coco est une dessinatrice de presse, scénariste et dessinatrice de bandes dessinées française. ©Philippe Quaisse
Corinne Rey, dite Coco est une dessinatrice de presse, scénariste et dessinatrice de bandes dessinées française. © Philippe Quaisse

Chaque mois, la librairie de la place aux Herbes et ses amis organisent des soirées thématiques autour d'auteurs qui font l'actualité. Pour cette première, c'est la dessinatrice Coco qui ouvrira le bal, marquant aussi le début du festival de la bande dessinée. Elle sera à l'Ombrière ce vendredi 17 septembre, à 19h.

Elle répondra aux questions du journaliste Vincent Nouzille, notamment sur sa bande dessinée sortie en mars "Dessiner encore" qui raconte son quotidien depuis l'attentat de Charlie Hebdo. Le 7 janvier 2015, encore pigiste, elle se retrouve menacée par les frères Kouachi qui l'obligeront à les mener à la rédaction. On connaît tous la suite.

En mars dernier, Corinne Rey alias Coco a sorti sa bande dessinée "Dessiner encore" où elle raconte son quotidien depuis le 7 janvier 2015. (DR)

Objectif Gard : Ce vendredi, vous allez parler de votre bande dessinée, des dessins qui ont marqué votre carrière ainsi que de votre métier... Un métier qui, on l'imagine, n'est pas épargné par la crise avec la baisse des ventes de journaux ?

Coco : C'est vrai qu'en France, il y a une crise de la presse, mais on est aussi dans une société d'images où le dessin a toute sa place. Dans une société démocratique, c'est important d'avoir du débat et le dessin de presse y contribue. Comme le disait Cavanna, c'est quelque chose qui résonne "comme un coup de poing dans la gueule". Il y a eu la décision catastrophique du New York Times d'arrêter complètement le dessin de presse et des polémiques sur les réseaux sociaux par rapport à un dessin de Xavier Gorce dans Le Monde qui a rétropédalé. C'est impensable car les réseaux sociaux ne doivent pas faire la loi. Notre loi, c'est la liberté de la presse, la liberté d'expression.

Cette rencontre à Uzès va se dérouler dans un moment particulier puisque nous sommes en plein procès des attentats du 13-Novembre. J'imagine que cela fait écho en vous et dans vos dessins ?

C'est vrai que des choses résonnent. Mais si je fais des dessins dessus, j'essaie de ne pas trop m'impliquer émotionnellement. J'essaie de faire la part des choses, de le prendre comme un fait d'actualité comme un autre... Je m'attendais à un Salah Abdeslam plus mutique, je crois que j'ai été naïve. Je ne pensais pas qu'il soit aussi provocant.

En mars, vous avez sorti votre bande dessinée "Dessiner encore". Comment l'idée est-elle née ? Dans quel état d'esprit l'avez-vous réalisée ? Était-ce comme un catharsis ou comme un recueil de mémoire ?

Le procès Charlie allait arriver. Je me suis immédiatement mise à penser à ce que j'allais dire. En réfléchissant, je me suis mise à griffonner sur des feuilles sans but. J'ai couché quelques dessins comme ça, je me suis dit que ça pouvait faire un livre. Ça pouvait "participer à ma préparation", me mettre en tête tout ce que j'allais dire. À côté, ça m'a aidé à transmettre des choses que je n'avais pas dites et que malgré tout, j'avais envie de dire. Comment ce journal travaillait, la joie qui transpirait là-bas et l'innocence qui régnait. On dessine juste... Même les enfants dessinent. C'est engagé, c'est politique, mais ça reste du dessin.

Page extraite de la bande dessinée "Dessiner encore". (DR)

Au fil des pages, on voit que les vagues sont très présentes dans vos dessins. Elles reviennent et à chaque fois que vous semblez sombrer, votre personnage parvient à sortir la tête de l'eau. Neuf mois après le procès, avez-vous enfin pu regagner le rivage ?

Avec cette métaphore des vagues, je voulais exprimer cette lutte qu'on a en soi quand on vit ça, quand ça explose intérieurement. Ce sont des moments très difficiles, mais on remonte quand même car on est tenu par des choses, des gens qu'on aime. Parfois, on sombre à nouveau car il y a eu un autre attentat ou simplement parce que le traumatisme est fort. Quand j'étais dans le cabinet du psy, je disais que je me sentais vraiment "submergée". C'était vraiment une image forte en moi et maintenant forte sur le papier. C'était un point de départ assez juste. Du reste, bien sûr que le temps fait les choses, mais le temps ne fait pas tout. Il y a des moments où on n'a pas trop le moral, c'est comme ça... Neuf mois après, j'ai l'impression qu'on vivra toujours avec ça. Il faut faire en sorte que cette cohabitation se passe le mieux possible.

Pourquoi ce bleu très vif sur les vagues qui matérialisent votre mal-être ?

Quand j'ai décidé de partir sur cette métaphore des vagues, j'ai cherché une couleur. J'ai utilisé de l'aquarelle au départ, mais je trouvais le bleu pas assez intense. J'avais une encre de couleur chez moi qui s'appelait le "bleu lumière". Et j'ai trouvé que c'était une belle opposition à l'obscurantisme qui avait voulu tué Charlie.

La une du Charlie Hebdo "des survivants" signée Luz. (DR)

Vous n'avez jamais cessé de dessiner, même juste après l'attentat du 7 janvier pour créer le "numéro des survivants". Le dessin vous a toujours aidé à surmonter ce qui vous était arrivée ? Il ne vous a jamais effrayé ?

Le dessin n'a pas effacé les choses. Il a été un support, là où tout mon esprit était concentré sur ces images du 7 janvier. Je me concentrais sur le dessin, à essayer de trouver des idées... De m'occuper cérébralement sur autre chose, ça chassait tout ça. Quand j'arrêtais de dessiner, quand je me couchais, les images revenaient comme un boomerang. Pendant des mois et des mois, j'ai énormément travaillé jusqu'à ne pas dormir pour essayer de repousser ce moment de sommeil.

C'était un rempart mais en même temps une source d'épuisement...

Le dessin était à la fois ami et ennemi au début. Au fil de la thérapie, le psy m'a aidé à mettre un peu de distance entre moi et le traumatisme. (...) Du moment que j'ai réussi à mettre un peu d'espace entre le 7 et moi, ça a mieux été pour dessiner. Il y avait aussi cette volonté de dessiner par combat pour défendre notre liberté, de rigoler de toutes les actus.

Dans votre bande dessinée, on sent que la culpabilité est omniprésente avec une série de "Et si je..." et de "Ai-je le droit de". Peut-on vraiment passer au-dessus de ce sentiment ?

J'ai dépassé le stade des "Et si..." mais ce sera détruit. Je ne serai jamais tranquille avec cette question. Ça laisse un vide abyssal en soi. On regrette toujours. Même si je sais aujourd'hui que je ne suis pas coupable de ce qui c'est passé. J'ai mis du temps à m'en rendre compte. Cette impuissance que l'on ressent à ce moment-là vous détruit complètement... Il y a des choses qui ne sont pas réparables.

Est-ce que votre manière de dessiner a changé ou est-ce que, plus que jamais, vous prônez votre liberté totale d'expression ?

Je me suis toujours sentie libre de réagir sur tout ce qui me donnait envie de réagir et de l'exprimer comme je le sentais. La devise du Canard enchaîné - "La liberté ne s'use que si on ne s'en sert pas" - est presque une maxime que l'on devrait tous avoir en tête. Il ne faut pas se dire : je ne vais pas le faire parce que ça risque de déplaire à quelqu'un. Ça fait du bien de dire ce dont on a envie même si ça peut générer du débat houleux. Tant mieux si cela fait réagir, réfléchir... Je préfère susciter des critiques plutôt que de ne rien susciter du tout.

Aujourd'hui, vous collaborez toujours avec Charlie Hebdo mais vous avez été nommée, il y a six mois, caricaturiste attitrée de Libération. Comment avez-vous pris la suite de Willem ?

Ces six mois ont été intenses. Ça a été une surprise pour moi. Willem a annoncé son départ en retraite en février, c'est quelqu'un d'immensément estimé. C'est un talent brut, un graphiste hors pair, un esprit de synthèse, il est resté 40 ans à Libé. Quand on m'a proposé de prendre la suite d'un tel "Grand du dessin", la première chose qui m'est venue à l'esprit c'est "Tu ne seras jamais à la hauteur ma pauvre fille" (rires). En même temps, je me suis dit que c'était une chance incroyable. J'y suis allée comme je suis. J'ai toujours espéré que l'on vienne me chercher pour mes dessins et pas seulement parce que je suis une femme. Mais ça compte. Si je peux ouvrir des portes à d'autres, si ça peut susciter des vocations chez d'autres femmes, je serai fière. (...) Je suis très contente d'être à Libé, je suis moins Charlie mais l'équipe est forte, c'est bien pour tout le monde.

Propos recueillis par Marie Meunier

Rencontre avec la dessinatrice de presse Coco à l'Ombrière, à Uzès. Gratuit sur réservation en cliquant ici : lombriere.fr/event/rencontre-avec-la-dessinatrice-de-presse-coco-2/. Début à 19h (ouverture des portes à 18h30). Pass sanitaire obligatoire. Événement organisé par la librairie de la place aux Herbes et l’association des Amis de la librairie de la place aux Herbes en partenariat avec la CCPU et Prima Vera.

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