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FAIT DU SOIR L’auteure Fatima Elayoubi en visite à Nîmes : « Je veux être une immigrée riche de culture »

Fatima Elayoubi, auteure de "Prière à la lune" et "Enfin, je peux marcher seule" était à Nîmes le jeudi 9 décembre. (Photo : S.Ma/ObjectifGard)

Fatima Elayoubi a parcouru toute la France. Un pays que ce petit bout de dame a découvert à travers les livres, dans sa maison familiale à Rabat au Maroc. En 1983, la jeune femme alors âgée de 32 ans pose ses valises dans le 9e arrondissement de Paris sans que cette amoureuse des lettres ne trouve les mots pour exprimer sa réalité : une vie isolée, silencieuse, laborieuse.

Fatima Elayoubi, auteure de « Prière à la lune » et « Enfin, je peux marcher seule » était à Nîmes le jeudi 9 décembre. (Photo : S.Ma/ObjectifGard)

Assise sur une chaise en plastique, les yeux cachés derrière des verres sombres, Fatima Elayoubi regarde les immeubles du quartier de Pissevin baignés de soleil. « Il fait beau« , sourit la septuagénaire domiciliée dans les Hauts-de-Seine. Comme elle le fait un peu partout en France depuis la sortie du film inspiré de sa vie, Fatima de Philippe Faucon – César du meilleur film en 2016 – elle a participé à une rencontre organisée ce jeudi par la compagnie Paroles transparentes en partenariat avec l’association Agir Ensemble. « Ce film, nous l’avons déjà montré à certaines habitantes du quartier, ça a été comme un électrochoc pour elles. Grâce à Fatima, ces femmes qui peuvent parfois se sentir isolées à cause de la barrière de la langue, de l’environnement dans lequel elles se trouvent, retrouvent l’espoir et confiance en elles« , explique Kheira Ghezali, directrice de l’association Agir Ensemble.

Un imaginaire rattrapé par la réalité, « celle des immigrés et ça a été un choc »

Ni modèle, ni exemple à suivre, ni donneuse de leçons, Fatima Elayoubi partage son parcours, une vie tout à coup plongée dans le silence lorsqu’en 1983, elle débarque en France, dans le 9e arrondissement de Paris. « C’est un mariage, pour faire plaisir à mes parents, avec un homme qui travaillait en France qui m’a fait venir ici« , se souvient-elle. Elle avait alors 32 ans et une image du pays construite à partir de ses nombreuses lectures. Les oeuvres de Hugo, Balzac, Baudelaire, Flaubert comme pièces majeures du puzzle.

Un imaginaire rattrapé par la réalité, « celle des immigrés et ça a été un choc. » Son regard fuit le nôtre, se perd dans le paysage. Ses mains posées sur ses cuisses, ses doigts s’entremêlent nerveusement. Sa voix est calme. Pourtant, lorsqu’elle nous raconte son sentiment de l’époque, elle qui possède un très grand capital de la langue arabe littéraire : « Je suis devenue ignorante, je ne pouvais pas prononcer un mot, je ne parlais pas le français, mon mari non plus. »

Kheira Ghezali et Fatima Elayoubi. (Photo : S.Ma/ObjectifGard)

Une « ignorance » que Fatima n’a pas accepté, « alors j’ai tout cassé pour construire, pour y arriver et laisser la lumière entrer en moi« , pour elle mais aussi pour ses deux filles, Souad et Nesrine. Apprendre le français était vital pour sortir du silence, s’exprimer, échanger, partager, vivre. Pendant 16 ans, elle exerce le métier de femme de ménage. Mais en 1999, elle est victime d’une chute dans un escalier. Courageuse et combattante, Fatima se met alors à écrire, prenant la lune comme témoin, ainsi est né « Prière à la lune ». Ainsi est née une auteure, avec l’aide de son médecin qui a traduit ses textes en français.

« Je voulais faire sortir ce que j’avais au fond de moi, briser mon silence, raconter mon histoire. Avant, j’étais comme une feuille sur l’eau, impuissante. Aujourd’hui, je commence à avoir ma place, je peux m’exprimer, je peux écrire et je veux continuer pour nos enfants. La langue, c’est une patrie pour moi, c’est une liberté, c’est la beauté, c’est l’existence. Je me sens bien et je prouve à tout le monde que je ne suis pas une ignorante, mais que je suis une femme intelligente comme toutes celles qui ont vécu ou vivent ce que j’ai moi-même vécu. »

« Nous sommes deux mamans à élever mes filles : moi et la France »

Fière de pouvoir échanger en français – « même s’il est cassé« , s’amuse-t-elle – Fatima ne veut pas avoir honte de sa langue natale. « Je veux être une femme, une immigrée riche de culture. » Désormais sortie de son silence, et même si ce n’est pas son sujet de prédilection, l’auteure accepte d’aborder le thème de la politique et de réagir aux divers propos sur l’immigration tenus par des candidats ou représentants de candidats aux élections présidentielles, parmi lesquels Éric Zemmour ou encore Julien Odoul.

« Ces gens parlent sans savoir. On ne parle que des immigrés. J’en suis une, j’ai travaillé, j’ai élevé mes enfants. La France pour nous est la terre de nos enfants. Je le dis souvent, nous sommes deux mamans à élever mes filles : moi et la France. La France, elle vit à travers l’école, la langue. Mais quand mon enfant ne va pas bien, ce que moi je peux ressentir, l’autre maman est-elle là ? La France a fait beaucoup de choses, il faut continuer et plutôt que de diviser, rassembler, se respecter« . Privée de la parole pendant des années, la septuagénaire se libère, « parce que celui ne parle pas n’est pas respecté« , conclut Fatima Elayoubi.

Stéphanie Marin

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