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HISTOIRES DE PONTS Le pont des Camisards de Mialet, un nom qui réécrit l’histoire

À la sortie de Mialet, en allant vers le nord (photo François Desmeures / Objectif Gard)
Le pont Vieux de Mialet a été édifié entre 1714 et 1718, dix ans après la guerre des Camisards (photo François Desmeures / Objectif Gard)

Durant tout l’été, Objectif Gard vous propose ses nouvelles rubriques. Tous les mardis, la rédaction revient sur l’histoire d’un pont (ou d’un viaduc) important du département. Situé sur le sentier entre Mialet et Saint-Jean-du-Gard, le majestueux pont des Camisards de Mialet a vu un nombre incalculable de crues passer sous ses arches ou les endommager. Mais, dans ce tumulte, bien peu de Camisards. 

Le pont des Camisards qui enjambe le gardon de Mialet, n’est qu’un des cinq ou six ponts dits des Camisards en Cévennes. Mais il est de loin le plus connu, sans doute parce qu’il est aussi le plus facile à raccrocher géographiquement à cette guerre qui dura deux ans, entre 1702 et 1704, même si elle connut des soubresauts jusqu’en 1710. Et puis, la vallée qui abrite le pont porte le même qualificatif, camisard, et le pont s’étend à quelques kilomètres du musée du Désert. Suffisant pour lui offrir une notoriété supérieure à ses alter ego.

« Si le pont avait existé au moment de la guerre, sans doute les Camisards auraient-ils tout fait pour le détruire »

Pourtant, un point commun réunit bien ces ouvrages : ils n’ont de Camisard que le nom. « Son vrai nom est pont Vieux de Mialet », corrige Claire-Lise Creissen, habitante historique de Luziers, à Mialet, et docteure en histoire. « Dans les années 50, les locaux le faisaient remonter au 17e siècle. C’était un peu trop optimiste. » En fait, la construction aurait été entamée en 1714, soit dix ans après la négociation entre Jean Cavalier et le maréchal de Villars. « À l’époque, les seules voies sont les sentiers de mule, rembobine Philippe Herbster, guide-conférencier au musée du Désert de Mialet, sur lesquels on circule à pied car les chevaux sont trop chers. Si le pont avait existé au moment de la guerre, sans doute les Camisards auraient-ils tout fait pour le détruire, pour empêcher de faciliter le passage des armées royales », sourit Philippe Herbster.

Côté ouest, les sentiers vers Saint-Jean-du-Gard et Anduze existent encore (photo François Desmeures / Objectif Gard)

Dans les textes d’alors sont évoqués « les ponts de Saint-Jean-du-Gard et d’Anduze, poursuit Claire-Lise Creissen. Traditionnellement, le seul gros pont en pierre était celui d’Anduze. Le reste, c’était plutôt des gués aménagés et des systèmes en bois. À Mialet, il devait y avoir quelque chose de périssable. » Le pont vieux de Saint-Jean-du-Gard est d’ailleurs bâti dans cette même première moitié du 18e siècle, entre 1731 et 1734, puis restauré en 1754 et 1755 après le passage d’une autre grosse crue.

Le pont des Camisards ne franchit pas non plus le gardon de Mialet, à cet endroit, par hasard. « Il a été installé sur le tracé du chemin qui allait de Mialet à Saint-Jean-du-Gard, un sentier de promenade qui existe encore : on monte par un secteur qui s’appelle Rouville et le chemin doit aboutir du côté du collège de Saint-Jean-du-Gard », croit savoir Claire-Lise Creissen. Quand la route entre Mialet et Saint-Jean-du-Gard – majoritairement sur la rive gauche du gardon de Mialet, quand le chemin est rive droite –  a été construite bien après, le pont de Abarines devenant, après celui des Camisards, le second à franchir le gardon de Mialet, en 1900.

Un pont réalisé en bâtière ou en dos d’âne, pour que l’arche centrale résiste mieux à la crue (photo François Desmeures / Objectif Gard)

Pour aboutir à l’édification du pont Vieux, une demande formelle est faite à l’évêque d’Alès. « Construction et reconstruction ont lieu entre 1714 et 1718, poursuit Claire-Lise Creissen. C’est déjà un pont avec un avant-bec de chaque côté. » Une façon de rendre l’édifice plus résistant au phénomène de crue. « Le tablier est réalisé en bâtière, ou à dos d’âne, ce qui permet d’épauler cette travée centrale. » Pourtant, ces appuis sur les deux rives ne suffisent pas lors de la crue de 1720. « Les gros travaux de reprise et de réparation qui ont suivi arrivent tard, poursuit l’historienne locale, dans les années 1780. On ne sait pas, entretemps, s’il était resté utilisé. Peut-être avec des planches qu’on accrochait aux vestiges. »

La plateforme située sur la deuxième arche, côté amont du pont (photo François Desmeures / Objectif Gard)

Datant sans doute de la reconstruction de la fin du 18e siècle, une petite plateforme a été installée sur la deuxième arche en partant du côté ouest et qui regarde au nord, vers l’amont. La pierre qui constitue l’ouvrage est « locale, sans doute du calcaire gris et un peu de galets pour la maçonnerie, précise Claire-Lise Creissen. On a aussi dit qu’une vieille tour avait été démontée sur la colline, la tour de Corbières, qui surplombait le rocher éponyme. Une tour seigneuriale en pierres taillées. Les pierres de taille du pont proviennent sans doute de cette tour. »

Si le pont n’est pas directement lié aux Camisards, il est pourtant indirectement lié à l’histoire régionale. Car c’est en 1685 que Nicolas Lamignon de Basville est nommé intendant du Languedoc, l’année même de l’abrogation de l’Édit de Nantes. Pour faciliter la communication, et donc améliorer l’éventuel passage des troupes royales, il fait ouvrir 22 nouveaux chemins dans les Cévennes, en élargit d’autres, et quitte finalement sa fonction en 1718, alors que s’achève la construction du pont de Mialet.

(Photo François Desmeures / Objectif Gard)

Pourtant, la confusion d’une époque et d’un nom crée, encore aujourd’hui, des hypothèses historiques farfelues. Ainsi, revient souvent la légende d’une bataille épique, vers la fin de la guerre des Camisards, entre les troupes royales et celles de Rolland, à proximité de ce point de passage. « Il n’en est rien du tout, corrige Philippe Herbster. Je crois qu’on fait un amalgame avec l’exposition de têtes de Camisards, sur le pont d’Anduze, en 1702. D’ailleurs, très tôt, le village de Mialet s’est dépeuplé puisque le village est frappé d’interdit, en mars 1703, parce que la population est soupçonnée d’aider les Camisards, à juste titre d’ailleurs. » Un interdit tellement respecté que, quelques mois après sa mise en place, deux jeunes filles qui venaient « ramasser de la feuille » (*) sont abattues par des soldats.

« Comme celui de Cendras, les 4 ou 5 ponts dits des camisards dans les Cévennes n’existaient pas à l’époque. Avec le développement du tourisme, on assiste à une « camisardisation » de l’espace, constate Philippe Herbster, un peu à la façon des châteaux cathares de l’Aude, tous édifiés après les massacres de Parfaits. Il existe beaucoup de lieu dits Camisards en Cévennes, comme des grottes ou des lieux de refuge. On a beaucoup d’incertitudes, parce que les sources sont fragmentaires. Et quand il y a certitude, c’est qu’il y a eu condamnation. » Même sans son attache nominale forte, le pont des Camisards de Mialet a été classé monument historique en 1974.

François Desmeures

francois.desmeures@objectifgard.com

(*) de la feuille de mûrier pour nourrir les vers à soie

Le pont lors de la crue (modérée) du 3 octobre 2021 (photo François Desmeures)

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