Nous sommes en 1955, juste avant de quitter son poste de chef du gouvernement, Pierre Mendès France signe un décret autorisant Philippe Lamour à réaliser son grand projet : créer un canal d’irrigation pour la région Languedoc. Son projet, long de plus de 70 kilomètres, permet d’amener l’eau du Rhône, depuis Fourques et Beaucaire, pour irriguer les plaines agricoles, notamment les Costières, et contribuer au développement des stations balnéaires sur le littoral, surtout dans l’Hérault. Pour exploiter cet équipement, il fonde la même année : la Compagnie nationale d'aménagement de la région du Bas-Rhône et du Languedoc (CNARBRL).
Ambitieux, Philippe Lamour voit grand et commande une tour, pour héberger le siège de cette société, à deux architectes nîmois : Jean-Pierre Agniel et Marc Chausse. Il la veut rayonnante et visible de loin. En comptant les études et la construction, il faut trois ans pour que ce bâtiment voie le jour entre 1963 et 1966. Le coût des travaux est estimé à huit millions de francs. Une tour de 49 mètres de haut, parmi les plus élevées du Gard, composée de 14 niveaux dont le dernier est un restaurant panoramique offrant une vue unique jusqu’à la mer, par temps dégagé, pour une surface globale de 5 500 m². L’aménageur choisit de l’implanter proche de son canal aux portes de la ville de Nîmes, sur la route en direction d’Arles, qui marque la limite entre la ville et les zones rurales. Car son intention est de l’inscrire dans un parc végétalisé.
"J’avais l’impression d’être à la Défense"
Pour l’époque, cette tour est un joyau architectural. Un bâtiment moderne et novateur, le premier de la région à intégrer un système de mur rideaux offrant une façade entièrement vitrée. Une véritable prouesse technique pour l’époque. Des stores étaient prévus pour couper le soleil, mais ils se sont dégradés au fil du temps par manque d’entretien. La tour marque les années fastes de l’exploitation du canal. « Les premières années où j’y ai travaillé, j’avais l’impression d’être à la Défense, j’arrivais d’un petit bureau », se souvient Gérard Lamorte, arrivé en 1981 à la tour et qui est resté 40 ans dans la même entreprise.
Philippe Lamour a quitté la compagnie en 1974 et meurt en 1992. Quatre ans plus tard, en proie à des difficultés financières, la CNARBRL doit quitter son siège. Vieillissante, la tour ne répond plus aux normes de sécurité et les coûts de rénovation sont trop onéreux pour le groupe. « Pendant cinq ou six ans, on était encore présent dans la tour alors qu’elle n’était plus aux normes, on était dans l’illégalité totale », dévoile Gérard. En 1996, 240 personnes y travaillent encore. La CNARBRL préfère investir dans la construction d’un nouveau siège juste à côté. La ville de Nîmes refuse une première fois le permis de construire avant d’accepter face aux menaces de la direction de s’installer dans une autre ville.
La tour mise en vente à 1,2 M€ en 2008
Toujours en 1996, la municipalité communiste, sous la houlette du maire Alain Clary, décide de racheter la tour plus 14 hectares de terrain pour un montant de 18 millions de francs. L’objectif est d’installer sur ce site les services techniques municipaux et de réhabiliter la tour pour en faire des bureaux avec un budget de coût des travaux autour de 20 millions de francs. La consultation pour la désignation d'un maître d'œuvre est lancée début 2000. Ce projet de reconversion n’aboutit pas. Il ne se passe rien pendant huit ans.
Le maire Jean-Paul Fournier lance alors un appel à candidatures pour vendre la tour à un promoteur à 1,2 M€ afin de rénover et transformer la tour en logements ou bureaux avec parking. Cela intéresse la famille Penchinat, bien connue dans le monde de la promotion immobilière, et l’architecte Jean-Pierre Duval. L’idée est de créer 60 logements, un mix entre du logement classique et social. Selon les études réalisées, la structure est saine et basique, en bon état pour y insérer des logements.
Toujours pas d'offre en 2019
Dans la rénovation de la tour, ce qui coûte le plus cher, c’est le désamiantage. « En revanche, le risque inondation n’est pas un problème. La ville aurait pu faire évoluer le PLU (plan local d’urbanisme), on ne peut juste pas faire de logements au rez-de-chaussée », explique Sisley Creymey, architecte nîmoise qui, en 2019, a réalisé son projet de fin d'études sur cette tour. "Le bailleur social impliqué ne s'est jamais engagé à signer et il n’y avait pas assez d’acteurs économiques pour financer le projet", poursuit-elle. Encore une occasion ratée pour offrir une seconde vie à cette bâtisse.
Et ce n’est pas la dernière. En 2019, la Ville relance la vente de la tour autour de 1,5 M€. Deux visites sont organisées mais personne ne fait d’offres. Cette tour abandonnée est un cas pratique parfait pour les étudiants de Montpellier en architecture qui viennent la visiter, cette même année, pour proposer ensuite des projets de réhabilitation. Dans le sien, intitulé "Derrière le rideau, vivre à Nîmes, habiter un parc", Sisley prévoit de créer trois niveaux supplémentaires, des balcons, de déposer le mur-rideau, des jardins d’hiver, un auditorium, des logements aussi pour les étudiants, d'installer l’école Créajeux, un espace musée BRL et, clou du spectacle, un restaurant étoilé au dernier étage pour profiter de la vue.
"Une ineptie de la démolir"
Le tout en respectant toutes les différentes contraintes actuelles, notamment celles liées à la classification IGH (Immeuble grand hauteur) à partir de 50 mètres en plus de celles par rapport au risque inondation. Pas de coût estimé pour ce projet sans doute onéreux, mais un 19 sur 20 obtenu pour l’architecte. « Il faudrait une association de plusieurs promoteurs. On peut imaginer un siège social d’une grosse société. Pour que ça soit portable économiquement, la seule option possible est de faire un projet global avec d’autres types de logements, style pilotis, autour », précise-t-elle.
Et une démolition ? « Ce serait une ineptie et c'est ce qui coûterait le plus cher : dessous il y a des tonnes et des tonnes de béton avec des pieux profonds. Elle fait partie du patrimoine du XXᵉ siècle. Pour retrouver une tour comme celle-là, il faut aller à New York aujourd’hui », assure la Nîmoise. Cette dernière ne perd pas espoir de recevoir un jour un coup de fil pour mettre en œuvre son projet ou, du moins, voir enfin la tour réhabilitée. « Malheureusement, on est en train de l’oublier et pour le moment personne ne s’y intéresse vraiment », conclut-elle.