Publié il y a 1 h - Mise à jour le 08.03.2026 - François Desmeures - 5 min  - vu 69 fois

FAIT DU JOUR Régine Rimmelé a prêté sa table et son silence à des avortements clandestins

Régine Rimmelé avec un portrait de sa mère, engagée pour le droit à l'avortement dès la Seconde Guerre mondiale

- François Desmeures

Alsacienne d'origine, Régine Rimmelé a reçu de sa mère l'absolue nécessité pour une femme d'être autonome pour garder sa liberté. Naturellement, au gré des rencontres en lien avec ses convictions, elle est entrée dans le réseau des avortements clandestins de militantes du MLAC, qui ont perduré après la loi Veil. Résidente alésienne, elle garde la même force de conviction face aux menaces sur le droit à l'avortement.

Régine Rimmelé avec un portrait de sa mère, engagée pour le droit à l'avortement dès la Seconde Guerre mondiale • François Desmeures

Sans doute avait-elle, en elle, ce besoin de casser les codes. Quand bien même elle a dû en programmer certains… Car ils ne sont pas nombreux - et encore moins nombreuses - en 1969, à entamer une carrière dans l'informatique. "J'ai été l'une des premières informaticiennes diplômées de France", avance fièrement Régine Rimmelé. Il faut dire que l'IUT n'existait que depuis trois ans.

Après avoir hésité avec une carrière de journaliste à Strasbourg, Régine Rimmelé rejoint le sud-est pour poursuivre, à Montpellier, l'amour de ses 18 ans. Mais sans lui être soumise, clairement. "J'ai été impliquée assez vite, explique la résidente alésienne : ma mère était très orientée vers la liberté de la femme, elle était féministe avant l'heure. Elle voulait que je fasse un métier, que je gagne bien ma vie, que je sois autonome."

"Les jeunes filles ne quittaient leurs parents que pour un mari. Là (...) elles partaient seules, à l'étranger (...) Évidemment, il y a eu des accidents"

Sa mère était "alsacienne, donc gaullienne", sourit Régine Rimmelé. Et pour cause : en Alsace plus qu'ailleurs, les populations ont souffert de l'occupation, le territoire étant considéré comme une terre allemande par les occupants. Le père a donc fait partie des Malgré-Nous, ces 130 000 Alsaciens et Mosellans intégrés de force dans la Wehrmacht - l'armée allemande - envoyés souvent, comme ce fut son cas, sur le front de l'Est, en Union soviétique. La mère est partie au STO (service du travail obligatoire), travailler dans les usines d'armement allemandes.

"En Alsace, à l'époque, les jeunes filles ne quittaient leurs parents que pour un mari. Là, avec le STO, elles partaient seules, à l'étranger. C'est la première fois qu'elles étaient libres, elles avaient un certain âge... Évidemment, il y a eu des accidents, poursuit Régine Rimmelé dans un doux euphémisme. Ma mère était déjà concernée par le problème. À l'aide d'une sage-femme, au STO, elles ont pratiqué des avortements."

Les photos que garde Régine Rimmelé de sa mère, au STO ou ailleurs • F. D.

"J'ai toujours gardé mon nom de jeune fille, même si cela ne m'a attiré que des problèmes avec l'administration", illustre Régine Rimmelé comme symbole d'indépendance. Une administration qui avait la fâcheuse tendance à faire passer une coutume - la prise du nom du mari par l'épouse - pour une obligation légale, alors qu'elle ne l'était pas. "Tout était au nom de Monsieur", se souvient-elle. Heureusement, l'ex-mari de Régine Rimmelé rejoignait les convictions de sa femme.

"Mon action était anonyme, clandestine, dans les coulisses"

Dès les années 70, la jeune diplômée - qui travaille plutôt douze heures que huit heures par jour - exploite son "penchant", en approchant les mouvements féministes. "C'était mes loisirs", plaisante-t-elle. En 1977, alors qu'elle travaille à Aix-en-Provence, des militantes aixoises du MLAC (mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) sont accusées d'avoir pratiqué des avortements illégaux. Et ceci, avant et après la loi Veil car, en 1977, la loi n'est promulguée que depuis deux ans et pour cinq ans, à titre expérimental (*). Par leurs avortements clandestins, après 1975, les militantes du MLAC souhaitent mettre la pression sur les hôpitaux afin qu'ils ouvrent des services d'interruption volontaire de grossesse, mais aussi réclamer une conservation des gestes d'avortement par des femmes ordinaires, en bordure d'un milieu médical largement dominé par les hommes.

Les militantes du MLAC sont défendues par Gisèle Halimi, qui transforme le procès en tribune. Et elles sont acquittées. "Peu après, il y avait une manifestation pour la loi Veil à Paris, le MLAC organisait le transport, raconte Régine Rimmelé. J'y suis montée et j'ai été en contact avec les filles du MLAC." À l'arrivée, les passagères du car sont accueillies par une ovation, "alors que moi, je n'avais pas été jugée, en rigole aujourd'hui Régine Rimmelé. Mais c'est comme ça que j'ai été amenée à les aider."

François Desmeures

"Je mettais à disposition ma table de cuisine pour les opérations, explique simplement Régine Rimmelé. Une fois tous les six mois environ, parce que les militantes avaient d'autres lieux d'accueil. C'était toujours clandestin." Mais, aussi, toujours "très discret. Personne n'a jamais su que j'accueillais des avortements. Mon action était anonyme, clandestine, dans les coulisses."

Au-delà du militantisme de Régine Rimmelé, certaines femmes n'ont pas d'autre choix. "Les délais étaient très courts, j'avais alors plein d'amies qui partaient aux Pays-Bas pour se faire avorter. Je ne connaissais pas les femmes qui venaient chez moi. Tout était gratuit. Dans le même temps, le MLAC militait pour l'accouchement à la maison." Régine se souvient d'une "dizaine de militantes, dont cinq très actives. Après le procès, on leur a foutu une paix royale." Et elle dit n'avoir "jamais eu peur. Je repense aussi à l'inconscience de ma mère. Elle a pris des risques bien plus considérables que moi."

"À l'époque, à partir du moment où les toubibs ne jouaient pas le jeu, il fallait bien trouver une solution..."

Après Aix, Régine poursuit son action en Ardèche ou à Nîmes, au hasard des changements de lieu que lui imposent sa carrière ou ses choix de vie. "Allez chercher une clinique pour avorter à l'époque ! Ce n'était pas si simple !" Pour Régine Rimmelé, la pilule abortive a tout de même commencé à changer les choses. Mais elle a bondi en entendant parler, comme le fit Marine Le Pen en 2012, "d'avortements de confort. Dans le cadre du MLAC, j'ai vu une femme avorter six fois, à cause de perturbations hormonales. Elle ne parvenait pas à réguler sa contraception. Mais les avortements se faisaient sans anesthésie, il n'y avait aucun confort !"

Depuis 1980, l'État, puis l'Assurance maladie, ont pris en charge les dépenses engagées pour une IVG, un délit d'entrave a été créé, le délai légal allongé de deux semaines et le droit a finalement été inscrit dans la constitution en 2024. Pourtant, des difficultés d'accès continuent d'exister, des services ferment - notamment en milieu rural -, le Planning familial est en difficulté et le droit à l'IVG est en recul dans un pays comme les États-Unis. "Je reste très vigilante, même si je ne suis plus très active, sourit Régine Rimmelé, qui vit dans la résidence Domitys d'Alès avec des difficultés visuelles. Mais ma génération, au moins, a réussi à finir d'avoir des problèmes avec l'avortement." Alors, Simone Veil au Panthéon, et Gisèle Halimi qui devrait la rejoindre, "c'est tout à fait légitime", trouve celle qui se dit toujours "fan de Simone de Beauvoir".

"Mais s'il n'y a pas de moyens alloués, cela n'aura servi à rien, poursuit l'ancienne activiste. Et on ne peut pas obliger les médecins, qui ne le veulent pas, à pratiquer des avortements. Je les comprends, même si je ne suis pas d'accord avec eux. À l'époque, à partir du moment où les toubibs ne jouaient pas le jeu, il fallait bien trouver une solution..."

À 75 ans, Régine Rimmelé a choisi d'habiter Alès "parce que j'ai travaillé à Nîmes, étudié à Montpellier, j'ai des amies dans la région et ma meilleure amie d'enfance est à Durfort". Et Régine n'a pas d'enfant, alors que sa jeunesse s'est déroulée à une époque où l'idée n'était pas forcément prégnante. "C'est une démarche que je dois à ma mère, sourit-elle. Elle me disait sans arrêt 'Sois libre !'. À 15 ans, j'ai annoncé que je n'aurai pas d'enfant." Aujourd'hui, elle se dit toujours, et avant tout, une femme "libre", qui se fout pas mal du "ridicule" de la journée du 8 mars marquant les droits des femmes. "Un jour, et on n'en parle plus...", balaie-t-elle. Ses actions et celles des militants du MLAC ont sans doute bien plus fait pour les droits des femmes qu'une journée instituée…

(*) La loi est définitivement votée en novembre 1979. Et promulguée le 1ᵉʳ janvier 1980.

François Desmeures

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