"Elle est venue de plus loin que les routes, Elle a touché le pré, l'ocre des fleurs, De cette main qui écrit en fumée, Elle a vaincu le temps par le silence." Mardi, c'est une strophe d'Yves Bonnefoy qui accompagnait une photo du mont Lozère, sous la neige, de Jérémy Latge, sur la page Les Cévennes d'Oraterra. Un nom mystérieux, apparu il y a quelques années sur les réseaux sociaux qui, s'il identifiait un travail en lien avec le territoire, ne disait pas grand-chose de lui-même.
Jérémy Latge ou Samuel Chatard font partie des noms qui signent régulièrement les photos. Mais, pendant longtemps, seul le nom de Stéphane Ozil apparaissait sous les images, plus rarement Sara. Et si leur agence de communication alésienne les fait vivre, le couple n'attendait, de ses publications paysagères, aucun retour sur investissement. "J'ai fait ça pour le plaisir, témoigne Stéphane Ozil, qui vit à Anduze. De fil en aiguille, ça se structure petit à petit."
Au point que l'affichage de beaux paysages - sans présence humaine - prenne "plus de temps" qu'auparavant, "avec toujours plus de plaisir". De quoi réfléchir à "adosser un modèle économique là-dessus, pour que ce ne soit pas qu'un hobby".
La petite aventure commence à la fin d'année 2017. "À la trêve des confiseurs, on est partis, avec mon épouse Sara, faire de la rando et des photos. On a eu envie de les partager. On s'est retrouvé sur des pages qui existaient sur les Cévennes, comme Cévennes Tourisme ou le Parc national, et on a vu qu'il n'y avait rien sur la beauté des paysages. On s'est juste dit 'Nous, on sait faire. Donc, on va faire'."
"J'ai créé une page Facebook, poursuit Stéphane Ozil, un compte Instagram, ouvert une page LinkedIn, etc. J'ai appelé cela "Cévennes by Oraterra". Ou, désormais, "Les Cévennes d'Oraterra". Oraterra, pour "l'or des territoires", car la marque a vocation à explorer d'autres espaces grandioses et paysages marquants. Même si les Cévennes constituent, pour l'instant, la majeure partie des publications.
Et du succès, qui s'est matérialisé très rapidement. "J'ai commencé à publier plusieurs jours d'affilée… Et, finalement, on prenait plus de 1 000 abonnés par mois, s'est étonné Stéphane Ozil. Ce qui n'a pas manqué de poser certains problèmes : on s'appelait 'Cévennes' naïvement. Mais, du coup, des gens ont cru qu'on était des acteurs institutionnels. D'où l'idée de créer une marque, ce qui n'était pas notre volonté première : on voulait juste communiquer sur l'amour des Cévennes et la littérature."
Car la marque de fabrique du site, c'est d'accompagner la photo d'un descriptif décalé, tiré d'une œuvre littéraire, souvent d'un poème. Et, ici aussi, cet habillage ne doit rien au hasard. Avant de fonder la société Ozil Conseil, à Alès en 2012, "je suis docteur en littérature, détaille Stéphane Ozil. J'ai enseigné à l'université, puis j'ai créé des cours intensifs privés pour une boîte. Aujourd'hui, les strophes, à 80 % je vais les chercher, ce qui me permet d'en connaître beaucoup que je ne connaissais pas..."
Dans les années 2000, Stéphane Ozil avait sauté dans le train des blogs. "J'avais donc la tête dans Internet quand les réseaux sociaux ont pris leur envol." Il perfectionne leur maniement "en accompagnant des entreprises, des associations, qui avaient besoin de se servir de ces outils. J'ai ensuite travaillé sur la stratégie de contenus. Aujourd'hui, on accompagne souvent la parole stratégique. Oraterra offrait une respiration par rapport à tout ça."
Une maison d'édition pour s'intéresser aux récits, humains et savoir-faire locaux
En entrepreneurs, Sara et Stéphane Ozil voient aussi "l'aspect pragmatique : cela nous prend du temps et de l'énergie". Donc, autant accoler à cette passion "un petit modèle économique". En octobre, les Cévennes d'Oraterra ont commencé à proposer une petite vidéo, tous les lundis matin, qui approfondit un sujet, avec un petit sponsoring : visite du patrimoine religieux d'Anduze avec une guide conférencière (relire ici), promenade au château de Tornac ou de Portes, etc. En 2026, un podcast est en projet, motivé par une interview de Lionnel Astier qui a atteint les 600 000 vues. "On souhaite aussi donner de la visibilité à des partenaires qui veulent se référencer à travers notre audience, à travers cette marque d'amoureux des Cévennes, positive et bienveillante. On espère donc des partenaires locaux qui veulent associer leur marque à ça."
"Aujourd'hui, notre plus grande force - et fierté - est l'enthousiasme des gens. D'ailleurs, je me fais engueuler si je ne publie pas un jour, sourit Stéphane Ozil. Il y a aussi des gens qu'on a connus comme ça, ou des gens qui nous envoient de plus en plus de photos." Et de nouvelles signatures sont apparues aux côtés des Ozil ou des Chatard et Latge, amateurs des cimes. "Sur décembre, on a même atteint le million de vues." Et dépassé les dix millions sur l'année 2025. "En majorité de la région, mais ceux qui interagissent le plus sont des expatriés qui ont une vraie nostalgie, un plaisir savoureux, encore plus que les locaux." Preuve du fort attachement, dans le temps, qui caractérise la diaspora cévenole.
La bouffée d'air que représente les Cévennes d'Oraterra est telle que Sara et Stéphane Ozil aimeraient bien continuer à la développer, en continuant de se laisser guider par la passion. "On a envie de créer une société pour avoir une maison d'édition", explique Stéphane Ozil. Et, ainsi, continuer d'allier beauté paysagère et support de littérature. "Ça resterait petit, poursuit-il. Mais la cohérence du projet, c'est la littérature."
Le couple a délimité six domaines dans lesquels leur maison d'édition pourrait s'épanouir. "L'histoire, en parlant, par exemple de la bataille de la Madeleine, événement dont on parle très peu ; de la littérature, en rapport avec la nature ; des parcours, à travers des récits biographiques et autobiographiques ; des savoir-faire, en mettant en avant de l'artisanst et des entreprises, même si beaucoup de gens le font déjà ; et les cités, les villes et villages, avec un zoom sur une époque ou des histoires globales de village." Tout en restant "un média d'émotion et de plaisir, à la rencontre du territoire".
Stéphane Ozil n'aimerait pas forcément publier "des gens qui ont pignon sur rue, mais plutôt accompagner des gens dans l'écriture. On aimerait en publier un premier en septembre, sur Anduze, sous l'angle historique. On a aussi d'autres contacts et d'autres demandes, de professionnels qui ont envie de parler des Cévennes ou dont la propre vocation professionnelle a été influencée par ça." Un thème dans lequel le couple Ozil pourrait tout aussi bien se glisser...
Le site internet Les Cévennes d'Oraterra est à retrouver ici. Et ici, la page Facebook.