À 72 ans, le musicien barcelonais de naissance, Nîmois d’adoption, révélé au grand public par le succès mondial de Soledad, publiait le 27 février son septième album, Rockumbero. Une photo de famille, un disque intime particulièrement abouti, dans lequel il livre son expérience, reflet de cette dichotomie analogique et numérique qu’il revendique, des rythmes ancrés dans la rumba, une tension rock et une voix éraillée.
La dualité en héritage
Roé s’est installé au centre-ville de Nîmes, du côté de la place Montcalm, dans une ancienne boucherie industrielle. C’est ici qu’il a aménagé son studio d'enregistrement, au premier étage, dans les anciens frigos de l'établissement, dont il a conservé les lourdes portes et leurs longues poignées à traction verticale.
Une petite console SSL Big six lui permet d'obtenir le son des appareils que l’on trouve dans les grands studios. C’est ici qu’il « mixe l’ancien et le nouveau. » Il revendique cette dichotomie. Il est lui-même à la fois analogique et numérique, jusque dans ses guitares.
Amplis, guitares, pédales, compresseur, micros. Le Nîmois assume utiliser la technologie pour aller plus vite, notamment les machines qui modélisent les réverbs. Roé chante fort, il lui faut du souffle. Il n’aime pas chanter en répétition, il reconnaît que sa voix l’épuise au point de lui « enlever des années de vie.» Il préfère se livrer entièrement en concert. La chanson Yo no sé sera jouée sur scène à Paloma par 25 élèves d’une classe Cham de Nîmes.
Photo de famille
Rockumbero, rock et rumbero. Rumbero, celui qui vit la rumba. Le rock, on le cite plus. Une dualité mais aussi un trait d’union entre les deux. C’est ici qu’il a confectionné méticuleusement Rockumbero. Son septième album dont le titre est aussi un autoportrait, Rockumbero c’est lui ! C’est aussi le dernier morceau de l’album, très court, qui aurait pu ouvrir le disque. Il symbolise le recommencement. « Il est 6 heures, tout est nouveau, tout commence. »
Dans l’album, la présence se fait plus intime encore à travers Belle fille est Salomé, dédiée à la fille de Nicole Bousquet, sa compagne. « Peu m’importe ceux qui disent qu’elle n’a pas mon sang, elle est mon enfant. » Il évoque la douceur, la fragilité, puis la construction d’une famille.
Et puis encore des femmes. « Ma sœur est formidable. » Il raconte comment, à la mort de leur mère, elle a pris le relais. « Elle a toujours eu cet instinct de petite mère. Je veux ma sœur pour Présidente. » Ce n’est pas un slogan politique, martèle-t-il, mais le portrait d’une femme, de toutes les femmes, bienveillantes, qui connaissent le prix de la vie. La chanson est accompagnée d’un clip vidéo époustouflant qu’il a conçu lui-même à l'aide d'une IA, pendant dix jours et dix nuits.
« Je suis nîmois parce que je serai enterré à Nîmes »
Roé évoque également son père disparu. « Mon père est là sans être là. Tout le monde peut penser qu’ à un moment son père était là sans être là. » Il cite son refrain. « Pourquoi je ne le comprends pas, la vie est un si court poème, on ne dit jamais assez je t’aime. » Une chanson sur la pudeur, le manque de mots entre un père et un fils, sur le besoin d’entendre un je t’aime.
La mort est un sujet qui anime le chanteur. Et elle est ici, pas loin, à Nîmes, dans les arènes. Cette proximité déclenche le questionnement et libère la parole. Il a choisi Nîmes pour cette dualité hispanique et française, ce côté humble et non ostentatoire, pour la Camargue et l’histoire. « Je suis venu ici parce que c’est une ville festive. Les riches ne se baladent pas en Porsche Cayenne. Je suis nîmois parce que je serai enterré à Nîmes.»
De New-York à Nîmes
Roé a connu un succès international dans les années 90 avec Soledad. « Cela m’a donné un succès populaire, mais c’était une chanson sur ma mère et dans un style qui était le sien. » Il l’a écrite à 36 ans. C’était une chanson faite pour sa mère, qui était malade, décédée juste après.
Il a travaillé avec Iggy Pop, David Gilmour, Tony Allen, Tomatito, Stéphane Belmondo, Charlélie Couture, Laurent Voulzy. Il a joué aux Eurockéennes, au Printemps de Bourges, à l’Olympia. « C’est vrai. Même si j’avais la chance d’être privilégié à Paris, je n’avais plus le truc. J’étais… un gâté pourri. Un blasé. Comme les mecs qui vont à l’Olympia, qui restent au bar, qui ne regardent même plus les concerts. Avec des journalistes, d’ailleurs, c’est pour ça que je ne comprends pas comment certains font des papiers sur des gens alors qu’ils étaient au bar avec moi. »
Après Soledad, deux producteurs américains, dont le PDG de Polydor, sont venus le voir. Ils voulaient qu’il signe aux États-Unis ou en Amérique du Sud. Il chantait en espagnol à l'époque. « Il y avait un gros marché à conquérir. Et moi, dans ma tête, je devais avoir un côté loser. Je me disais que ce n’était pas possible. J'avais deux enfants en bas-âge. Je leur ai proposé une chanson qui s’appelait Americano No soy : je ne suis pas Américain... Tout ce que j’écris, je le vis. Je l’écris dans l’urgence. Quand j'ai voulu récupérer mon contrat chez Universal, j’ai écrit une chanson au PDG, genre oublie-moi . Voilà, ça c’est moi. Je suis comme ça. »
Aujourd’hui, Roé est installé à Nîmes depuis 1995. Il est revenu à une écriture plus intime. Après des années à chercher son identité musicale, il cherche encore et il aime ça. Pour lui il n’y a qu’une seule musique. Rock, rumba, jazz, tout ça c’est la même chose. Ce qui compte, c’est la sincérité. « Ce qui fait de toi une belle personne, c’est comment tu te comportes avec les autres. » À 72 ans, 36 ans après Soledad qu'il a chantée à l'âge de 36 ans, Roé ne parle ni de nostalgie ni de carrière. Il parle d'éternel recommencement. De mélange. D’amour. De famille. Comme dans Rockumbero, tous les jours « tout est nouveau, tout commence. »
Andres Roé
Andres Roé est né le 29 juin 1953 à Barcelone sous consulat français d’un père photographe catalan français, Charles Roé, et d’une mère andalouse née à Cadix, Maria del Carmen Martinez. Son enfance à Perpignan dans une famille de six enfants est marquée par la passion de la lecture (Lorca, Borges, Garcia Marquez), du football et de la musique. Il apprend la guitare classique et l’harmonie, mais ne reconnaît qu’un maître : Otis Redding.