Les fouilles archéologiques, c’est comme ça. Avant tout et si on a le luxe de pouvoir les programmer, l’aventure est toujours fantastique.
Samuel Longepierre est docteur en archéologie de l’Université de Provence, archéologue à l’Inrap et chercheur rattaché à l’Unité Mixte de Recherche 5140 - Archéologie des Sociétés Méditerranéennes de Montpellier. Il conduit les fouilles à Massargues avec l’association l’Uzège et œuvre sur ce site depuis plus de 20 ans.
Nous en sommes à la cinquième et dernière campagne de fouilles d’un site situé sur la commune de Saint-Quentin-la-Poterie, Massargues. Cette année une quinzaine d’étudiants et une surprise, la possibilité d’un site plus ancien d’un siècle que prévu.
Cela dure depuis 2018 mais, la partie fouillée a été déboisée car la garrigue avait repris ses droits jusqu’à la découverte de Samuel Longepierre en 2004. Un lieu perdu entre Avignon et Lussan, un lieu d’importance qui a été perdu, oublié, tiré de toute sa substance peut-être au moment de la guerre entre le Roi de France et les Albigeois.
La région était alors perturbée mais nous parlons ici de la fin de ce village. Le début, lui, remonterait à la fin de l’Antiquité ou au haut Moyen Âge en tout cas. Ici, les Hommes n’avaient pas de seigneur, ils vivaient en quasi-autarcie. Quelques familles, des artisans sans doute. Ce sont des données historiques que l’on ne connaissait pas en archéologie mais qui s’avèrent réalistes au vu des indices.
En 2026, le site est fouillé sur un peu plus de 5 000m2, mais on estime que sa grandeur originelle est huit fois supérieure à ce chiffre, soit, une agglomération urbaine pleine et entière de quatre hectares !
De quoi parle-t-on ? Justement, au fil des années de fouille et d’études, les découvertes ont fait bouger les lignes.
Si le village du XIIe est mieux connu, cette dernière campagne de fouille a permis de mettre le doigt sur les débuts de Massargues. Peut-être, et c’est là que c’est incroyable, au VIIIe ou IXe siècles. Du temps des carolingiens, auraient été établis ici une véritable ville libre usant de ses productions d’huile d’olive et de poterie pour survivre et prospérer dans ces vallons arides mais qui peuvent aussi être un havre de paix.
Le but du jeu n’était pas d’ouvrir un nouveau lot foncier pour le fouiller mais plutôt de s’attaquer aux bordures de l’ère de fouille. Très bien quadrillé avec un plan en lanière, l’habitat de Massargues est organisé à un modèle spécial.
Ici, chaque bâtiment aperçu ne correspond pas à une maison. Non ! Le site est découpé en lots fonciers fort, chacun, de 20 à 30 bâtiments eux-mêmes dirigés par un chef de famille. Selon les textes, ce type de modèle pour un village ne correspondrait qu’à une mainada.
La région avait de nombreux domaines publics, le comte de Toulouse avait autorité dessus. Mais ici, à Massargues, les Hommes libres vivaient dans une communauté dire alleutière. La liberté résultait en la possibilité de vivre de ses productions artisanales d’huile d’olive, de pierre de meules et de céramique.
Jamais, dans le Sud de la France, une telle production d’huile d’olive, à cette époque et pour ce genre de communauté, n’avait encore été observé.
Les mainadas sont des clans familiaux. Elles sont dirigées par un chef, comme ce fut le cas dans la période antique. Le chef protège des gens qui lui sont proches. Le seigneur, ici, c’est le chef de famille, d’où le manque, à Massargues, de château à travers le temps. La propriété des lieux est leur, point barre.
C’est une vraie petite agglomération autonome. Le carbone 14 donne la fondation du site vers les VIII-IXe siècles et un abandon assez soudain au XIII. Disons qu’ils conservent leurs droits de propriétés depuis l’Antiquité, peut-être jusqu’à la croisade contre les Albigeois. C’est l’avènement d’une ancienne bourgeoisie qui termine seule et oubliée.
Les maisons avaient leurs toitures de lauze effondrées. Une salle de réception avec un grand foyer pour chaque lot foncier, des banquettes pour s’assoir les membres principaux de la famille.
Ici, la pièce à tout faire n’existe presque pas ! Quand les pièces ont été fouillées, elles étaient aménagées, chacune avait une fonction ! Ici, ils géraient toute leur production, nous avons beaucoup d’artisanat. Cette population était composée de quelques paysans mais surtout d’artisans. Les rues sont régulières, les bâtiments exposés Nord/Sud, c’est un ensemble de mas ou de domaines agglomérés.
Leurs clans pouvaient être composés d’une quarantaine de personnes. C’est un phénomène de société que l’on ne connaît plus maintenant et qui n’avait pas encore été interrogé par des découvertes archéologiques aussi fortes que celles de Massargues. Ils ne sont ni militaires, ni chevaliers, ni aristocrates. Ils ont juste des terres et doivent protéger leur clan pour continuer à faire vivre leur famille. Massargues était donc certainement un centre de sociabilité, lieu de l’universitas.
Autre grande découverte, donc, l’ancienneté du site. On savait que les XIIe et XIIIe siècles étaient confirmés depuis longtemps avec le renouveau urbain mais avant cela, Massargues était déjà une vraie petite ville et ça, encore une fois, c’est une nouveauté peu ou prou documentée en archéologie et dans la région.
Ici, pas d’église aux alentours. Pas de château non plus. Non, la ville n’a pas disparu après les Romains et non, il ne fallait pas vivre nécessairement aux alentours des châteaux après.
Massargues est une ville carolingienne ou presque ! Et ça, c’est peut-être encore plus incroyable. Dès le IXe siècle, Massargues est habité de manière urbaine, une première dans le Sud de la France. Le temps et l’oubli, la garrigue et le soleil ont eu raison de Marsanicis (Massargues), qui était autrement appelé, dans les textes tardifs, Villa-Sicca. Une ville qui est vidée de son âme. D’autres Massargues pourraient-ils être prochainement découverts ?