Objectif Gard : Si l’on devait résumer votre vie professionnelle en une leçon utile, quelle serait-elle ?
Olivier Marchal : Dans le cinéma, personne ne m’attendait. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. Au début, j’ai été un peu fustigé. On disait : « C’est le film de flic. » J’avais toutes les étiquettes : ancien flic, acteur de série télé… Quand je suis arrivé pour faire un film de cinéma, il a fallu supporter les humiliations et être très patient. Et l’humilité aussi. Il y a aussi l’amour du public, le respect de celui qui paye pour aller voir nos films. Vous savez, mon père était pâtissier. J’ai commencé à travailler avec lui à l'âge de 13 ans pour payer mes places de cinéma. Je me levais à 4 heures du matin. Il m’a appris le respect du client, le fait de faire du bel ouvrage. J’essaie de garder ça.
« Dans la police, j’ai appris que les monstres existaient »
Vous avez passé plusieurs années dans la police. Qu'y avez-vous appris des hommes ?
Comme disait André Malraux, "l’homme peut être la pire vermine de la terre". Dans la police, j’ai découvert que les monstres existaient. Moi, je suis entré dans la police avec une démarche romantique. Je voulais ressembler à Yves Montand dans Police Python 357, à Belmondo dans Peur sur la ville, à Al Pacino dans Serpico. Et puis je me suis retrouvé à la brigade criminelle du SRPJ de Versailles. J’ai travaillé sur une affaire qui m’a marqué au fer rouge, comme elle a marqué tous ceux qui l’ont vécue. Elle m’a inspiré plus tard MR 73. C’était une affaire terrible, dont je ne vais pas donner tous les détails parce que cela peut modifier un week-end. Mais j’ai vu un homme sans remords, avec un regard vide, un regard de tueur. À partir de là, ma façon de voir les choses a changé. Je suis devenu paranoïaque. J’ai dû suivre une psychothérapie. Je suis tombé dans l’alcool, comme beaucoup d’entre nous après cette affaire. Quand je fais des films, c’est aussi pour partager cela avec le public.
Dans ce métier, il y a la tension, l’incertitude, l’imprévu. Comment vit-on avec ?
On improvise. Et on fait des ulcères. Aujourd’hui, quand on me demande si ce n’est pas trop dur de faire un film, je réponds que nous sommes des privilégiés. On a la chance de faire ce métier. Évidemment, c'est beaucoup de stress parce que c'est beaucoup d'argent. Si c'est un échec, tout le monde le paye. Mais ce n’est pas plus dur que de prendre une permanence de nuit quand on est chef de groupe dans la police. On ne sait pas à quoi on va être confronté. Cela peut commencer par un arrachage de sac et finir sur un braquage, une prise d’otage, un homicide. On ne sait pas à quoi on va être confronté.
« C’est une femme qui m’a poussé vers le théâtre »
Qu’est-ce qui vous a conduit à quitter la police pour rejoindre le cinéma ? Était-ce une soif de création ou le besoin de partir après ce que vous aviez vécu ?
C’est une femme, déjà. J’étais à la section antiterroriste. J’ai eu la chance de travailler avec Simon Michaël, qui était mon chef de groupe. C’est lui qui a écrit Les Ripoux. Il écrivait les dialogues des repos pendant qu'on planquait sur Action directe. Il nous les lisait, tout le monde se marrait, personne n’y croyait. Et puis le film a fait 9 millions d'entrées, à l'époque. Ça a changé sa vie. Simon m’avait amené sur le tournage des Ripoux. J'y avais rencontré Philippe Noiret. J'avais été évidemment émerveillé par la place Pigale entièrement éclairée. C'était magnifique, magique, comme quand j'étais gamin. Et j'ai rencontré une ancienne comédienne avec qui j'ai eu une histoire qui a duré 8-9 mois, et qui m'a dis : « Si tu n’essaies pas le théâtre, tu vas le regretter toute ta vie. » Elle m’a fait répéter une scène du Misanthrope. J’ai passé une audition au conservatoire du Xᵉ arrondissement et j’ai été pris. Bref, la nuit, j’étais flic. La journée, je prenais des cours de théâtre, ce qui m'a par ailleurs valu un petit préjudice parce qu'un soir, on est tombé sur un skinhead qui m'a ouvert le visage et qui m'a défoncé à coups de boule. J'ai donc été à l'hôpital, ils m'ont soigné, et le soir même, je jouais Frontin, de Marivaux ! Laissez-moi vous dire que c'était compliqué...
Vous avez donc quitté un métier stable pour un projet passionnel sans garantie, le cinéma...
Au début, j’ai fait les deux pendant sept ans. Puis j’ai eu des déboires dans la police. Je suis passé à l’IGS, comme beaucoup d’entre nous. J’avais aussi fait le stage du RAID en 1987, j’avais été reçu, mais j’ai refusé parce que je commençais à jouer au théâtre. J’ai pris une première année de disponibilité, avec une productrice qui m’a escroqué : j’ai travaillé un an sans être payé. Je me suis retrouvé avec les impôts, une année de salaire en moins, ça a été une période très difficile. Et puis ma fille est née. C'est la naissance de ma fille qui m'a donné la force d'enfoncer les portes.
« Le cinéma me débarrasse du reste du monde »
Beaucoup de chefs d’entreprise se lancent parce qu’ils cherchent une forme de liberté. Est-ce aussi ce que vous avez cherché dans le cinéma ?
Non, je crois que le cinéma... Je voulais en faire parce que ça me débarrasse du reste du monde. C'est un écrivain qui a écrit ça, c'est pas de moi, mais j'adore cette définition de la vie. On fait tous du cinéma, je pense, pour vivre quelque chose de différent. Vous savez, c'est pas qu'on est au-dessus des autres, loin de là, mais c'est compliqué dans tous les métiers. Il est vrai que dans le cinéma et dans le monde des arts, on trouve beaucoup plus de personnes tordues.
Vous cherchiez des semblables ?
Non, je sais pas, je me suis jamais aimé, donc je cherchais la lumière, j'étais fou de Jean Gabin, Lino Ventura, Clint Eastwood, Bronson, et tant d'autres... Il y en a tant, Ray Jannick, Robert Henrico, c'était mes dieux. Mais moi, j'étais fils d'ouvrier, je ne me voyais pas dire à mon père que je voulais être acteur, il voulait que je reprenne la pâtisserie. Déjà, il a accepté que je sois flic, alors devenir acteur, je vous laisse imaginer.
Vous avez réalisé Gangsters, 36 Quai des Orfèvres, MR 73, Les Lyonnais, Carbone, Bronx, Overdose ou encore Pax Massilia. Vous dirigez plusieurs centaines de personnes. Comment fédère-t-on autant de monde ?
En étant soi-même. Moi, je suis très respectueux de tout le monde. Mon père m’a élevé comme ça. La première fois que je suis arrivé sur un plateau, j’ai salué les électros, les machinistes, les cuisiniers, les gens qui gardent les loges. Ma fille Zoé, qui est comédienne, je l’ai élevée comme ça aussi. Je lui ai dit : « Tu respectes tout le monde. Ce n’est pas parce que tu es actrice que tu es au-dessus des autres. » Je suis souvent le premier le matin avec la régie. Il ne faut jamais arriver après les autres. Et je pars quasiment le dernier. Pour moi, fédérer, c’est d’abord ça.
« Si tu n’as pas envie de t’asseoir à table avec quelqu’un, ne travaille pas avec lui »
Quand vous choisissez vos acteurs, quels sont vos critères ? Le talent ou plutôt l’état d’esprit ?
Les deux. Mais c'est vrai que mon père me disait : « Si tu n’as pas envie de t’asseoir à une table de restaurant, de partager une bonne bouteille avec quelqu’un, faut pas travailler avec. » La seule fois où j'ai déjeuné avec un acteur qui buvait de l'eau chaude et qui mangeait des épinards, ça a été terrible après sur le plateau. Je vais pas dire qui, mais ça a été un enfer. Ce sont les plaisirs de la table qui sont importants, c'est de partager en fait. C'est pas se prendre pour ce qu'on n'est pas. Je trouve que le cinéma français a perdu des entrées, parce qu'on a sacralisé le métier d'acteur. Beaucoup d'acteurs et d'actrices se prennent pour ce qu'ils ne sont pas.
Au cinéma, à la télévision, il y a beaucoup d'ego. Comment on arrive à gérer toutes ces personnalités quand on les fait tourner ?
À 90 %, ça se passe bien. Mais il suffit d’un acteur ou d’une actrice pénible pour compliquer tout un film. J’ai connu de très grands acteurs avec des comportements impossibles. À un moment, même si c’est une énorme star, il faut savoir dire non. Il faut savoir s’en débarrasser si cela met tout le projet en danger.
« Le succès de 36 m’a un peu fait m’envoler »
Vos films et vos séries ont rencontré un succès considérable. Est-ce que ce succès vous a changé ?
Le succès de 36 Quai des Orfèvres était très inattendu. Franchement, ça a été un raz-de-marée. J’avoue que ça m’a un peu changé, c’est-à-dire que vous avez tout Paris à vos pieds, tout Paris veut travailler avec vous, vous avez les tapis rouges partout. C’est pas que j’ai pris la grosse tête, c’est que je me suis envolé quelque peu. J’en ai perdu ma famille, je me suis envolé, c’est comme ça, je le regrette un peu aujourd’hui.
Votre univers est immédiatement identifiable. Dans le cinéma comme dans l’entreprise, la différenciation suppose de ne pas plaire à tout le monde. Comment rester soi-même ?
Le retour sur terre a été très rapide. Après 36, je faisais des interviews au Fouquet’s et le portier m’a interdit de rentrer. Il a fallu que l’attaché de presse vienne expliquer que j’étais attendu par la presse. Ça calme très vite. Je suis aussi resté en contact avec mes copains flics. Sur mes tournages, il y a toujours des policiers qui viennent, qui se mélangent aux acteurs. Les premiers flics de la BRI qui sont entrés au Bataclan, ce sont des copains. Ces liens me permettent de rester humble.
Vous avez passé beaucoup de temps dans la police. Aujourd'hui, comment a-t-elle évolué ?
Ils font ce qu’ils peuvent. Ils continuent à y croire. C’est cela qui me touche. Moi, j’ai connu encore les derniers temps où la police était encore respectée, à peu près. Aujourd’hui, elle ne l’est plus comme avant.
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