Le dossier de l'aérodrome de Deaux va-t-il (enfin) décoller ? Bloqué car sujet de controverse entre les différents acteurs qui y sont liés, l'outil est en tout cas mis sur le marché depuis plusieurs années par son propriétaire, la Chambre de commerce et d'industrie du Gard, qui en demande 2,1 millions d'euros. Mais plutôt qu'une vente, c'est une "cession des terrains nus" et une "suspension d'activité aéronautique dans un délai d'une à deux années", via déclassement, que la chambre consulaire prévoit, comme l'indique un courrier signé par la CCI auquel a eu accès Objectif Gard. Le courrier, adressé à l'aérodrome de Valréas, propose aussi le déménagement de hangars de 1 100 et 300 m².
Alors que l'aérodrome semblait donc prendre la direction d'un atterrissage final, Altarea a récemment soumis une offre au prix demandé, avec pour projet d'y injecter 15 millions d'euros au total.
"Le terrain coche toutes les cases"
Jean-Louis Altairac, entrepreneur bien connu du bassin alésien et l'un des pionniers de l'aérodrome, est aujourd'hui le relais, "l'interface", entre Altarea et Alès. Le projet, déjà présenté à la CCI, aux maires et autorités, est selon lui "ambitieux et rentable". Il mêle "développement photovoltaïque et maintien de l'activité aéronautique, avec création de hangars à usage professionnel et zones d'implantation pour entreprises de toutes natures, sans que cela coûte aux collectivités et aux contribuables".
Le groupe aux 2 milliards d'euros de chiffres d'affaires en 2025 est dirigé par Edward Arkwright, ancien directeur général exécutif d’Aéroport de Paris. Il a porté, entre autres, l’hôtel de luxe Intercontinental Hôtel-Dieu de Marseille, la métamorphose de la gare Montparnasse en centre commercial, la création de Bercy Village et les constructions des sièges sociaux d'Orange et Mercedes-Benz.
Altarea a lancé une section énergies renouvelables en 2023 et cherche depuis des "terrains compatibles", comme l'explique Antoine Paris, chargé du dossier pour l'entreprise : "Celui de Deaux coche toutes les cases, avec un délaissé foncier assez important. Sur la cinquantaine d'hectares, nous comptons en dédier une quinzaine au photovoltaïque, après avoir déboisé et entretenu l'espace, tout en laissant une bande suffisante autour de la piste. Nous voulons offrir une seconde jeunesse à l'outil, y réinvestir l'argent généré sur l'activité aéronautique et y ajouter un projet énergétique, à travers des batteries, hangars et autres bornes de recharge, grâce à un des ensoleillements les plus forts de France." Les premiers contacts ont été émis en septembre 2025 et les premières démarches réalisées "via les usagers actuels".
"On ne va pas en faire l'aéroport Charles-de-Gaulle, mais Deaux n'est pas exploité comme il le devrait", lance un usager. Pour Jean-Louis Altairac, "le terrain pourrait rester à la CCI, la structure est opérationnelle en l’état. Mais le mieux serait de raser les hangars anciens pour les remplacer par des ombrières, qui serviraient de stockage de marchandises, accueilleraient des avions ou des locaux d’entreprise, liés à l’aéronautique ou non."
Sinon, "tout est enclenché pour fermer"
Cette offre est sûrement l'ultime chance de voir le lieu conserver son activité aéronautique. En effet, une demande de déclassement aurait été lancée par la CCI en décembre 2023, avec un délai de traitement de trois ans. "Mais on n'arrive pas à avoir d'informations, fustige Éric Odin, vice-président de l'Association d'intégration et de défense de l'aérodrome d'Alès-Deaux et ancien conseiller de la CCI. Le dossier est en cours d'instruction, la Direction Générale de l'Aviation Civile ne peut donc pas nous en fournir… En tant que propriétaire, la CCI est obligée de nous reloger dans le cadre d'une procédure de déclassement, mais elle ne nous informe en rien de ces courriers. Elle le fait dans notre dos sans nous tenir au courant."
Bien que la CCI ne lui réponde pas, cette dernière dirait "On n'a pas de place" à des pilotes en recherche d'hangars. Alors qu'il y en a bien. Pour le formateur en pilotage, "tout est enclenché pour fermer". Il a "le sentiment que c'est programmé. On dirait qu'ils veulent faire baisser l'activité pour pouvoir dire 'Vous voyez, ça ne sert à rien.'" Un appel à manifestation d'intérêt avait d'ailleurs été émis en 2022, sans trouver preneur.
Aujourd'hui, le déficit de la plate-forme se situe entre 70 000 et 80 000 € par an. Il faudrait engager des études pour remettre l'outil aux normes, notamment AFIS (Aerodrome Flight Information Service) : "On n’a plus de taxe d’atterrissage, c’est gratuit depuis 10 ans pour se poser à Alès. On a supprimé un poste AFIS à 70 000 € par an, mais on s'interdit une rentrée assurée de 25 000 € minimum, qui pourrait même être rentable et permettre de mieux gérer l'aérodrome." Altarea pourrait contrer cela en finançant un outil spécial enregistreur, à hauteur de cinq à dix mille euros.
La CCI et la mairie de Deaux, décisionnaires réfractaires
L'outil est, depuis la régionalisation des chambres de commerce, en 2021, propriété intégrale de la CCI, qui est donc décisionnaire de son avenir. Dans cette optique de déclassement de l'activité aéronautique, elle a le soutien de la mairie de Deaux, commune sur laquelle tiennent 28 des 45 hectares et qui a droit de préemption. Amer, Éric Odin affirme que "la CCI et la mairie de Deaux ont tout fait pour interdire l'opération Rêves de gosse et les 50 ans de l'aéroclub." Les nuisances sonores sont le principal problème pour la municipalité deauxoise.
Pour rappel, en 2023, le maire deauxois, réélu depuis, Didier Salles affirmait : "Je suis persuadé que si je faisais un référendum, la majorité de la population se prononcerait contre l'activité aéronautique." Un avis qui n'est pas forcément celui de son confrère Sébastien Ombras, édile de Vézénobres, où se situent les parcelles restantes : "On peut développer un projet aéronautique sans aucun problème, tout en développant une réactivité économique, pas simplement un tiroir-caisse photovoltaïque qui peut tout à fait venir en complément d'une activité aéronautique dans laquelle il y a des gens, des familles", déclarait-il à Objectif Gard en 2025. La future zone économique des Saint-Jean bénéficierait d'ailleurs certainement d'un tel outil aéronautique.
Antoine Paris regrette un "contexte politique assez difficile, avec des visions différentes. Dès les premiers échanges, on a compris qu'être un acteur privé positionné sur un projet public peut poser problème, alors que le contexte actuel n'est pas propice à engager de l'argent public dans ce type de projet."
Bien qu'il n'ait aucun pouvoir concret sur la situation, le président d'Alès Agglo, Christophe Rivenq, "se bat pour le conserver" : "Je ne pose pas de veto, car je ne peux pas, mais c'est tout comme. Je veux conserver l'activité aéronautique et suis en contact avec des élus sur Deaux qui en comprennent l’intérêt, affirme-t-il. Une position qu'il partage avec le député de la 4ᵉ circonscription Pierre Meurin, à l'initiative de la réunion du 12 juin prochain, et qui "appelle l’État à sanctuariser l’aérodrome".
"Un outil économique et stratégique indispensable au désenclavement du bassin et pour la sécurité civile"
Le parlementaire le présente comme "un lieu de cohésion et d’égalité des chances, une école de vocations, un appui pour la sécurité civile et un outil au service de nos entreprises". Ainsi, "le fermer serait une faute contre le territoire". La piste de 1 400 mètres en enrobé et son pélicandrome permettent chaque année à presque 100 collégiens gardois de passer le brevet d'initiation aéronautique (BIA), mais aussi à l'armée de s'entraîner régulièrement.
Jean-Louis Altairac ajoute : "Alès se paupérise et reste la grande oubliée de la région. L'aérodrome a été créé pour être un outil stratégique indispensable au désenclavement du bassin et joue un rôle essentiel pour la sécurité civile, mais l'enjeu est surtout économique : les entreprises dynamiques, créatrices d'emplois, ont besoin d'infrastructures aéronautiques pour connecter rapidement leurs différents sites, accueillir clients et investisseurs, maintenir activités high-tech ou développements de grands projets industriels."
Pour Altarea, "il faut rebalayer les cartes, notre format hybride est le seul projet crédible qui tienne sur le long terme, qui puisse trouver l'équilibre qui convienne à tout le monde. Il faut relancer une dynamique et des investissements, proposer davantage que du loisir sur la plateforme."
Eric Odin prévient, non sans craindre pour l'avenir : "On ne refera pas un aérodrome, ça ne se fait pas de nos jours. Je pense que les dirigeants qui sont en poste en ce moment, s'ils laissent faire ça, s’en mordront probablement les doigts dans un avenir relativement proche".
Contactée à plusieurs reprises, la CCI, dont les élections en octobre 2027 pourraient encore apporter leur grain de sel, n’a pas répondu à nos sollicitations.