Tout commence pendant le Covid, en 2020. Étudiante, Estelle Grandmaison se retrouve seule dans son appartement montpelliérain. Pour passer le temps, elle navigue sur Internet et fait un constat simple : "Je me suis rendue compte qu'il y avait des tutos pour absolument tout... sauf pour le costume d'Arles."
Un manque d'autant plus étonnant pour elle qui s'habille "depuis toujours". Il faut dire qu'Estelle Grandmaison a le costume d’Arles dans le sang. Issue de la grande famille de l’Étoile de l’Avenir -- l'un des plus anciens groupes folkloriques du Pays d'Arles, dont sa grand-mère est aujourd'hui encore la présidente -- la jeune femme est aussi la fille de Céline Faïsse, demoiselle d’honneur de Sabine Mistral, XVIe Reine d'Arles. "D'aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours habillée. Je ne me suis jamais posé de question par rapport à ça : c'était une évidence, jamais un fardeau, toujours un plaisir", raconte la jeune femme. Elle apprend très tôt à s'habiller seule, puis à se coiffer dès l'âge de 14 ans. Aujourd'hui âgée de 25 ans, elle est professeure de physique-chimie dans le Vaucluse.
"Comment s'habiller, se coiffer..."
Face à l'absence de contenus expliquant simplement les bases du costume d'Arles et de sa coiffure, Estelle se lance donc, en 2020. "Je me suis dit 'pourquoi pas ?'" Elle réalise ses premières vidéos depuis la maison de ses parents, "tout simplement parce que j'avais à disposition tout ce que l'armoire de ma mère contenait", sourit-elle. Au fil des mois, elle tourne ainsi une trentaine de vidéos et les poste sur sa chaîne Youtube. "L'idée, c'est d'expliquer, d'accompagner, de conseiller, de vulgariser pour quelqu'un qui ne connaît pas ou peu. Ce sont les bases élémentaires. Je ne suis pas historienne du costume, insiste-t-elle. Ce que je veux à travers L'Arlésienne tuto, c'est simplifier." Car le port du costume d'Arles obéit à un code précis et exigeant. "Moi, je vais à l'essentiel : je donne la base, comment s'habiller, comment se coiffer. Je peux aussi donner des inspirations." Comme toute mode, celle du costume d'Arles évolue sans cesse, au gré des tendances.
Partie depuis de la maison familiale -- loin, donc, de l'armoire maternelle et de ses précieux tissus -- Estelle Grandmaison poursuit aujourd'hui l'aventure de L'Arlésienne tuto sur TikTok, Facebook et Instagram. Un format différent, mais la même envie : montrer et expliquer, "simplement", insiste-t-elle. Elle porte d'ailleurs un regard critique sur certaines dérives actuelles. "Aujourd'hui, on est un peu dans une surenchère du costume. C'est à qui aura le plus beau ruban, le plus beau costume. Mais on oublie qu'à l'origine, porter le costume d'Arles ne voulait pas dire être tout le temps tirée à quatre épingles, avec un costume différent à chaque fois. Avant, les femmes le portaient tous les jours : il était usuel."
Elle regrette aussi la chasse aux erreurs, amplifiée par les réseaux sociaux. "Si vous portez le costume et que vous faites une erreur, on vous affiche sur les réseaux, et vous avez droit à des commentaires désobligeants. C'est dommage, parce que certaines personnes n'osent plus porter le costume, de peur de se tromper ou de ne pas avoir de belles pièces." À l'inverse, Estelle encourage toutes celles qui hésitent encore à se lancer. "Je reçois régulièrement des messages de jeunes filles ou de femmes qui me demandent si elles peuvent associer telle chose à telle autre, qui me demandent conseil..." Des retours qui la touchent particulièrement, tout comme ceux qu'elle reçoit lors des manifestations. "La plupart de mes abonnés ne sont pas d'Arles. Il y a beaucoup de locaux, mais aussi des curieux venus d'ailleurs en France, qui veulent en savoir plus sur le costume d'Arles."
Il y a quelque temps, elle a même échangé avec un Allemand. De passage à Arles, celui-ci avait découvert au Museon Arlaten l'existence d'une fabrique de rubans d'Arlésienne... à Krefeld, en Allemagne. Intrigué, il avait alors contacté Estelle pour mener l'enquête, ici et outre-Rhin. Une anecdote qui la fait encore sourire, et qui illustre l'intérêt persistant suscité par le costume d'Arles bien au-delà de la Provence. Aujourd'hui, sur l'ensemble de ses réseaux, L'Arlésienne tuto rassemble plus de 5 000 abonnés. Parmi lesquels, peut-être, certains de ses élèves. Un jour, exceptionnellement, elle a dû donner cours en costume d'Arles. Arrivée en civil le matin, elle s'est coiffée et habillée entre midi et deux pour assurer son cours de l'après-midi en costume, avant de filer vers une inauguration. Un moment que ses élèves, comme elle, ne sont pas près d'oublier.