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FAIT DU JOUR Depuis 30 ans, les soeurs cultivent leur foi et leurs terres au monastère de Solan

En ce moment, les soeurs font sécher des tomates pour en faire des confits. (Marie Meunier / Objectif Gard)
En ce moment, les soeurs font sécher des tomates dans une serre pour en faire des confits. (Marie Meunier / Objectif Gard)

En février 1992, huit soeurs orthodoxes ont posé leurs valises, au mas de Solan, entre La Bastide-d’Engras et Cavillargues. Pas du tout du métier, elles se sont retrouvées avec 60 hectares de terres à entretenir, dont 12 à cultiver. Les débuts ont été compliqués, mais trente ans plus tard, le monastère se distingue par son agriculture diversifiée et biologique, avec des produits valorisés et transformés sur place.

Soeur Iossifia nous accueille dans un salon du monastère. La décoration est sommaire. Sur la table, nous attendent trois boules de glace à la rose, au raisin et à la framboise et un sirop de sureau maison. Les moniales concoctent elles-mêmes des recettes à partir des fruits, légumes et plantes qu’elles cultivent. Les visiteurs peuvent en acheter dans la boutique créée en 2008. Le reste sert à l’autonomie alimentaire de la communauté.

Les soeurs tentent de faire de l’ombre aux cultures et limiter les effets de la sécheresse avec les moyens du bord : des cagettes, des vieux draps, des filets… (Marie Meunier / Objectif Gard)

Soeur Iossifia revêt l’habit monastique orthodoxe de couleur noire depuis 34 ans. Originaire du Brésil, elle a choisi cette vie de dévotion, en dehors de toute superficialité : « Au sein de la communauté, on partage tout. On a quatre portables, quatre voitures pour vingt personnes. C’est une dépossession de soi-même. Si on veut s’élever vers Dieu, il faut alléger ses bagages et renoncer à toute possession. » Sa communauté, issue de la lignée de Simonos Petra et Mont Athos, a été créée en 1981 dans le Vercors. Une poignée de religieuses vivaient dans une maisonnée près des terres des pères fondateurs. D’autres femmes rejoignent les rangs et se retrouvent vite à l’étroit. Par un concours de circonstances, les soeurs tombent sur ce mas gardois, qui fut une ancienne dépendance agricole d’un prieuré clunisien jusqu’en 1763. Elles sont tout de suite saisies.

Une première année très difficile et décourageante

« Par des actions providentielles, on a pu l’acquérir« , relate Soeur Iossifia, avant d’ajouter : « On ne se rendait pas compte des difficultés qui nous attendaient. » La communauté prend possession des lieux en 1992 et doit trouver une activité économique solide. Maintenant à la tête de 60 hectares de propriété, la réponse semble couler d’elle-même : elles vont devenir agricultrices et même viticultrices. Mais rapidement, les nouvelles propriétaires font face aux obstacles : « On se trouve 200 mètres derrière les frontières des Côtes-du-Rhône. On est donc qualifié de vins de table. (…) Dans les années 1990, la viticulture gardoise a plutôt mauvaise réputation. En 1991, ce sont 500 petites exploitations familiales qui ont fermé. »

Un bâtiment a été construit en pierre de Vers. C’est là où les soeurs transforment leurs produits mais aussi là où vieillit leur vin. Elles cultivent 5,5 hectares de vignes. (Marie Meunier / Objectif Gard)

Comme le faisaient les anciens propriétaires du mas de Solan, les nouvelles occupantes apportent leur petite production à la cave coopérative. La culture en bio a fait considérablement chuter les rendements. À la fin de l’année, les comptes sont dans le rouge. Les soeurs prennent des conseils à gauche, à droite. La plupart leur disent que la viticulture n’est pas l’avenir. Il n’y a qu’une seule personne qui leur intime de continuer : Pierre Rhabi. Il préconise de diversifier les cultures, de valoriser les productions, de tout transformer sur place et de privilégier les circuits courts. Les nonnes décident de l’écouter.

Le monastère de Solan, terre d’expérimentation agro-écologique

« Petit à petit, on a commencé à mieux connaître notre terre. On s’est mis à la confiture, on a fait une première cuvée, puis une deuxième, une troisième… En 2013, on a même débuté notre gamme salée« , poursuit la soeur au regard doux entouré de lunettes rondes. En 2006, des oliviers ont aussi été plantés, de nombreux arbres fruitiers jalonnent la propriété. Pendant plus de 20 ans, les dévotieuses ont tenu un étal sur le marché d’Uzès. Si la conscience écologique est très présente dans le culte orthodoxe, cette agriculture agro-écologique suit aussi une certaine conception de la Terre : « On porte une grande attention à la vie du sol. On a une responsabilité envers les terres. Notre devoir est de conduire la nature à chanter la gloire de Dieu« , atteste Soeur Iossifia. La propriété comprend même un bois de 40 hectares et un ruisseau préservés dédiés au créateur.

L’église du monastère de Solan a été construite entre 2013 et 2017. (Marie Meunier / Objectif Gard)

Toute cette philosophie guide les soeurs dans un mode de vie plus éthique : elles ne consomment pas de viande, seulement un peu de poisson, de laitages et des oeufs de leurs poules. 200 jours par an, elles sont totalement végétariennes. Elles s’engagent aussi dans une agriculture très raisonnée : parcelles enherbées, décoctions et tisanes à base de plantes pour préserver les cultures des maladies, paillage, inventaire botanique des plantes bio-indicatrices pour mieux connaître la composition des sols. Depuis 2019, les agricultrices en bure noire expérimentent même la litière forestière fermentée, qui serait un véritable barrage au mildiou, sans recourir aux produits phytosanitaires. Elles cherchent aussi des solutions pour ombrager au maximum les cultures qui souffrent d’une sécheresse asphyxiante. Tout au long de l’année, étudiants, stagiaires, naturalistes se succèdent au monastère devenu un véritable terrain d’expérimentation.

Peu de lieux de culte orthodoxes dans le Gard

Aujourd’hui, ils sont deux pères et 18 soeurs de 8 nationalités différentes à vivre au monastère de Solan, se levant à 6h pour le premier office jusqu’au grand silence à 20h le soir où chacun prie seul, lit et se repose. Entre temps, les membres de la communauté vaquent à leur occupation : certaines tiennent la boutique où sont vendus conserves, tartinables et tisanes, d’autres sont aux ateliers de transformation oeuvrant toujours sous l’oeil d’icônes suspendus aux murs en pierre de Vers. Une autre encore se dédie au potager. Et quand vient le temps des récoltes, toutes se mobilisent et ramassent à la main le fruit de leur travail.

La prochaine date, ce sont les vendanges qui arrivent de plus en plus en avance. Les bonnes années, 25 000 bouteilles sont produites. Les cuvées de blanc portent des noms de Saintes, les rouges des noms de Saints. Les moniales s’accordent un petit verre le dimanche et les jours de fête.

Les soeurs orthodoxes viennent prier quatre fois par jour dans leur église. À chaque fois qu’elles entrent, elles saluent les icônes. (Marie Meunier / Objectif Gard)

La montre de Soeur Iossifia affiche 16h. Elle a encore à faire avant les vêpres une heure plus tard. Mais elle prend le temps de nous montrer l’église construite entre 2013 et 2017, qui a remplacé la petite chapelle de fortune. En rentrant, elle s’incline et embrasse chaque icône. Beaucoup de murs sont encore blancs. Ils seront ornés petit à petit, comme le veut le culte orthodoxe. Au sol est représenté un carré symbolisant les quatre éléments de la Terre, au plafond, la coupole ronde incarne le ciel. Dans le Gard, il existe très peu de sites orthodoxes où est donnée régulièrement la liturgie. Alors certains fidèles accompagnent parfois les résidents de Solan dans leurs prières, les simples visiteurs se contentent parfois d’allumer un cierge. Car comme l’atteste Soeur Iossifia : « Tous ceux qui frappent à notre porte sont les bienvenus. »

Marie Meunier

Le dimanche 21 août, l’association Les Amis de Solan organise une journée de prière et d’échanges consacrée à la sauvegarde de la création au monastère. Tout l’après-midi, des conférences seront données. Il y aura notamment le journaliste et essayiste Fabrice Nicolino qui parlera de « Restaurer la beauté du monde ». Plus d’informations au 04 66 82 94 25. 

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