Elle n’était pas allée à Avignon pour dessiner mais pour s’approcher de ce procès, qui l’obsédait déjà. Le procès Pelicot. Avant de connaître véritablement son essence, elle savait que cette histoire allait réveiller en elle des souvenirs douloureux. La Nîmoise en avait entendu parler dans les médias, elle savait qu’il se passerait là quelque chose d’énorme. Le 30 septembre 2024, Julie-Émile Fabre débarque au tribunal. Les deux premiers jours, elle s’installe dans la salle de retransmission et prend des notes. Beaucoup de notes.
Un procès qui se dessine
Et puis elle aperçoit une dessinatrice accréditée dans la salle d’audience. Mais bien sûr, elle va croquer ce procès hors normes qui se dessine ! Il se dessine aussi puisqu’il n’y a pas d’enregistrement audiovisuel. Julie-Émile obtient une accréditation et, au troisième jour, s’installe carnet en main juste devant la cour. À sa gauche, Gisèle Pelicot et ses avocats. À sa droite, Dominique Pelicot dans le box, et les cinquante autres accusés.
C’est ici la véritable naissance de son livre, Le Procès. Une rencontre extraordinaire finalement. Julie-Émile Fabre suit l’audience du 30 septembre au verdict du 18 décembre 2024. Elle manque les vendredis, retenue par ses cours. Titulaire d’une thèse doctorale sur “l’œuvre précaire” la Nîmoise enseigne les arts plastiques en collège à Beaucaire, à mi-temps. Elle dessine 200 planches.
Ses dessins sont accompagnés de notes prises sur le vif. Elle a souhaité conserver l’oralité des débats, la matière des mots, les défenses, les justifications, les glissements de langage. Elle a commencé au crayon, puis à l’aquarelle, souvent au crayon de couleur.
Sur le banc d'Avignon
Quand elle arrive à Avignon, elle est déjà en train d’écrire un autre texte, plus personnel, sur les violences intrafamiliales et sur son propre parcours d’émancipation. Le procès vient alors percuter ce travail en cours. Ce qu’elle entend à l’audience la renvoie à sa propre histoire, à des violences ordinaires perçues au sein de sa propre famille. Pas de viol, pas de violences physiques. Des violences inhérentes à une opposition de génération, que probablement chacun a pu ressentir dans son enfance. Probablement plus pour elle, parce qu’elle s’est opposée très tôt à cette féminité qu’on lui a imposée.
L’auteure nîmoise cite Bell Hooks, les normes masculines comme les normes féminines produisent des violences. La construction du genre blesse aussi les garçons. La virilité peut être un piège, les injonctions à ne pas pleurer, à être fort, à tenir sa place fabriquent elles aussi du dommage.
S’il ouvre en douceur le sujet du patriarcat, le livre ne fait pas le procès de sa famille non plus. Son intention n’était pas d’accuser les siens, encore moins de régler des comptes. Julie-Émile souhaite mettre au jour des violences diffuses, parfois tues, parfois non élaborées, qui traversent des familles ordinaires. Son père a lu le livre et cela a rouvert du dialogue.
« Le tribunal ne veut rien de toi. Il t'accueille quand tu arrives et te laisse quand tu t'en vas.»
Elle a souhaité écrire un livre où son expérience intime et ce procès se rejoignent. Partir du plus personnel, du plus enfoui, puis aller vers la scène judiciaire la plus exposée du moment, le procès Pelicot. Elle aurait aimé appeler son livre Survivre à l’enfance, mais s'est satisfaite du titre choisi par l’éditeur, Le Procès.
Le titre du livre de Kafka, dans ces conditions, prend tout son sens avec cette citation en exergue : « Le tribunal ne veut rien de toi. Il t'accueille quand tu arrives et te laisse quand tu t'en vas.»
Elle est entrée dans cette salle d’audience, elle a traversé une tragédie humaine hallucinante. Puis tout s’interrompt. Le vide. Julie-Émile Fabre raconte qu’au début elle pensait peut-être simplement observer. Très vite, elle comprend qu’elle ne peut pas rester sur le seuil de la salle d’audience. Il fallait y entrer. Regarder, écouter. Transmettre, coucher des mots et des visages. Quand elle ne dessine pas dans son atelier nîmois, elle enseigne, travaille sur les violences sexistes et sexuelles avec ses élèves, dans le cadre scolaire, avec prudence.
Le Procès est un livre né d’un événement judiciaire hors norme, qui s’est passé juste à côté. Un livre de dessins, saturé de paroles. Un livre personnel, mais pas autocentré. Julie-Émile est entrée au tribunal. Elle en sort avec bien plus qu’un carnet d’audience. Un livre, une transmission, une histoire.
Julie-Émile Fabre, Le Procès. Des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot
Éditions Morgen, 200 pages, 24,90 €.
En librairie depuis le 4 mars 2026, notamment chez Goyard à Nîmes.
Artiste-auteurice, enseignant.e et docteur.e en arts plastiques, Julie-Émile Fabre a assisté à l’intégralité du procès Pelicot comme dessinateurice accrédité.e. De cette expérience est né un ouvrage hybride mêlant dessins d’audience, notes prises sur le vif, réflexion politique et récit intime autour des violences sexistes et intrafamiliales.