On croit connaître l'art romain. Des bustes de marbre alignés dans les musées, des statues exposées comme des œuvres d'art, quelques fresques arrachées au Vésuve, miraculeusement rescapées de Pompéi. Et si cette image était une invention moderne ?
C'est le point de départ de L'Art romain du Louvre. Un monde d'images, présentée au musée de la Romanité jusqu'au 10 janvier 2027. Profitant de la fermeture temporaire des salles romaines du Louvre pour travaux, les commissaires ont réuni à Nîmes près de 120 œuvres qui voyagent rarement ensemble. Une concentration exceptionnelle de pièces habituellement dispersées dans les galeries parisiennes.
Mais l'enjeu n'est pas de proposer un énième panorama de l'Empire romain. « L'art romain du Louvre, ce n'est pas l'art romain dans son exhaustivité », rappelle Nicolas de Larquier, conservateur en chef du musée de la Romanité. L'idée est plutôt d'interroger la façon dont ces objets sont devenus des œuvres d'art à nos yeux et de retrouver, autant que possible, le regard que les Romains eux-mêmes portaient sur eux. Celui d'objets intégrés à la vie quotidienne, religieuse et politique.
Le casque de gladiateur qui répare nos certitudes
L'exposition s'ouvre sur un face-à-face révélateur. D'un côté, un fragment de peinture murale provenant de Pompéi. À l'origine, il faisait partie d'un vaste décor couvrant un mur entier. Au XVIIIᵉ siècle, lorsqu'il entre dans les collections, il est découpé, encadré et transformé en tableau. Autrement dit, un élément d'architecture que la civilisation a transformé en œuvre.
À sa gauche, un casque de gladiateur découvert lui aussi à Pompéi. Longtemps considéré comme un casque de parade tant son décor est sophistiqué, il porte pourtant les traces de nombreuses réparations. Il a servi, beaucoup servi même. Son raffinement n'empêchait donc pas son usage.
Ces deux objets racontent la même chose. Les Romains ne compartimentaient pas l'existence entre beaux-arts et objets utilitaires. L'esthétique débordait partout. Dans les maisons, les temples, les tombeaux, les équipements militaires, les vêtements ou les rues mur de la cité couvertes de graffitis comme à Pompéi.
Une civilisation qui se met en scène
Le reste de l'exposition explore cette omniprésence des images. Certaines servent à honorer les dieux ou les morts. D'autres accompagnent les banquets, les cérémonies religieuses ou les grandes manifestations civiques. Toutes répondent à une fonction précise à l’époque avant de devenir aujourd’hui des objets de contemplation.
Parmi les pièces les plus remarquables figurent deux portraits en bronze de Livie et d'Auguste découverts en 1816. Leur intérêt dépasse largement leur qualité artistique. L'inscription conservée sur leur base révèle qu'ils ont été offerts par un notable gaulois à la suite d'un vœu exaucé. Un cas rarissime qui permet de connaître exactement la destination et l'usage de ces œuvres.
Plus que de simples représentations impériales, ces bronzes étaient à la fois des gestes de dévotion religieuse et des marques de fidélité politique.
Le pouvoir des images
L'une des sections les plus convaincantes montre comment les images participaient à la construction de la communauté.
Le célèbre relief dit de Domitius Ahenobarbus, réalisé à la fin du IIe siècle avant notre ère, représente un recensement suivi d'un sacrifice destiné à placer la cité sous la protection de Mars. Ce qui est montré ici, expliquent les commissaires, ce n'est pas un événement exceptionnel mais un moment fondateur de la vie civique romaine.
Même logique sur une extraordinaire coupe en bronze incrustée découverte à Césarée, sur l'actuelle côte israélienne. Son décor raconte la fondation légendaire de la cité, ses rites et ses divinités protectrices. Une manière de rappeler que les images ne se contentaient pas de refléter la société, qu’elles contribuaient à produire un récit commun et à souder les communautés.
La démonstration se poursuit avec les usages politiques de l'art. Portraits, statues, bijoux ou insignes sont un langage immédiatement compréhensible. Les rides profondes et austères d'un portrait attribué à une représentation de Crassus cherchent à afficher l'expérience, l'autorité et le sens des responsabilités attendus d'un homme d'État, plus qu'à reproduire un visage.
Plus loin, une fibule offerte par l'empereur à de hauts fonctionnaires ou un médaillon de Constantin montrent comment les objets servaient aussi à afficher une position dans la hiérarchie impériale. Recevoir ces insignes revenait à rendre visible son rang aux yeux de tous.
Les Romains ne copiaient pas les Grecs
La dernière partie s'attaque à un autre cliché tenace. Oui, les artistes romains empruntent abondamment aux modèles grecs. Mais ils ne se contentent pas de les reproduire. Ils les combinent, les adaptent et les transforment.
Le superbe Marcellus en fournit un bon exemple. Le corps reprend les canons de la sculpture grecque classique tandis que la tête relève du portrait romain individualisé. Un assemblage caractéristique de cet éclectisme romain qui puise dans plusieurs traditions afin de produire quelque chose de nouveau. N’est-ce pas un peu la définition de la création ?
C'est également dans cette section qu'est expliquée la notion importante de mimésis, au cœur de l'esthétique antique. Pour les artistes romains, il ne s'agit pas de copier servilement le réel mais de produire l'illusion la plus convaincante possible de la vie. Volumes, textures, mouvements, regards, polychromie, tout concourt à donner aux œuvres une présence vivante. Comme ce buste de femme nue, qui affiche une expressivité absolument saisissante.
Au fond, le mérite de cette exposition est là. Pour les Romains, toutes ces images n'étaient pas vraiment des objets isolés sur un socle. Elles faisaient partie du décor, des rituels, du pouvoir, des croyances et du quotidien. Bref, elles étaient partout parce qu'elles servaient à quelque chose. Et c'est précisément ce concept novateur que nos commissaires nous offrent ici.
Commissariat général
Isabel Bonora Andujar, conservatrice au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre
Manuella Lambert, conservatrice au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre
Martin Szewczyk, conservateur au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Louvre
Nicolas de Larquier, conservateur en chef du musée de la Romanité
Commissariat exécutif
Claire Champetier, adjointe au conservateur du musée de la Romanité
Infos pratiques
Du 11 juin 2026 au 10 janvier 2027. D'avril à octobre, tous les jours de 10 h à 19 h. De novembre à mars, tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Dernière entrée une heure avant la fermeture. Le site internet ici