Objectif Gard : Vous avez longtemps mené le théâtre en parallèle d'une carrière professionnelle. Qu'est-ce qui a changé depuis votre retraite ?
Pierre Jouvencel : Je fais du théâtre depuis 35 ans. Il y a onze ans, j'ai créé ma compagnie, la Compagnie Élégie, et j'ai fait de plus en plus de théâtre, mais j'avais toujours des métiers à côté. Depuis que je suis à la retraite, depuis 2021, je ne fais vraiment plus que du théâtre, de façon complètement professionnelle et à fond. Je produis mes spectacles, j'écris certains spectacles et je joue.
Vous présentez deux spectacles cette année à Avignon. Dans Apollinaire, éclats d'amour, vous incarnez surtout un homme qui refuse de mourir...
Oui, c'est ma création de 2026. Je ne l'ai pas écrite, c'est le metteur en scène, Stéphane Titeca, qui l'a écrite. C'est l'histoire de Guillaume Apollinaire, le poète, qui s'est engagé dans l'armée en 1914. En 1916, il reçoit un éclat d'obus dans la tête et, avant que les secours n'arrivent, il va égrener ses souvenirs, ses amours, Lou, Marie, Madeleine, mais aussi sa rencontre avec Picasso, le Bateau-Lavoir, Braque, les cubistes… Ce spectacle, c'est l'histoire d'un homme qui ne veut pas mourir. On s'est attaché à la personnalité d'Apollinaire. Le poète, bien sûr, il y a quelques poèmes d'Apollinaire, mais c'est surtout sa personnalité qui nous a intéressés. C'est un spectacle très émouvant, sur cet homme qui refuse de mourir dans l'enfer des tranchées.
Le spectacle imagine ce qui traverse les pensées d'Apollinaire après sa blessure. Jusqu'où vous autorisez-vous à aller dans la fiction ?
Ce qu'on raconte appartient à l'histoire vraie. Après, effectivement, on imagine ce que pouvait ressentir cet homme à ce moment-là et on l'illustre par quelques extraits ou quelques poèmes d'Apollinaire. Mais il n'y a que quelques extraits, ce n'est pas du tout un spectacle de poésie. C'est un spectacle de théâtre sur ce que pouvait ressentir cet homme dans les tranchées en 1916, au moment où il vient d'être naturalisé français. Il est naturalisé le 9 mars 1916 et, le 17 mars, il reçoit un éclat d'obus dans la tête. Il ne meurt pas à la guerre. Il va être démobilisé et il meurt deux ans plus tard, comme beaucoup de gens, de la grippe espagnole, le 9 novembre 1918. Il n'aura même pas la joie d'attendre l'armistice.
Votre deuxième spectacle, Humanistes, est parti de l'assassinat de Samuel Paty. Pourquoi cet événement vous a-t-il conduit vers l'histoire de la République ?
Quand j'ai entendu la nouvelle de l'assassinat de Samuel Paty, comme c'était un professeur assassiné sur son lieu de travail, ça m'a ébranlé. Je me suis dit que notre société tournait mal. Ce n'est pas possible. On ne peut pas continuer comme ça. On ne peut pas assassiner ses professeurs. Je me suis aperçu aussi, lorsque je passe dans les collèges et dans les lycées, notamment avec mon spectacle sur Victor Hugo, que beaucoup de jeunes ne savent pas exactement ce que c'est que la République. Pour eux, c'est un concept qui est très flou, comme pour beaucoup de gens. Je me suis dit que si on ne sait pas d'où on vient, alors on ne sait pas où on va. Il faut que je raconte ça. Je reprends toute l'histoire de la République, cette République humaniste, la République des Lumières. J'explique ce que c'est et je l'illustre par des grands discours. C'est une grande fresque historique du XVIIIe au XXe siècle. C'est très pédagogique, très historique et, en même temps, très vivant.
Vous dites que beaucoup de jeunes, mais aussi d'adultes, ne savent plus très bien ce qu'est la République. C'est aussi un spectacle de transmission ?
Oui. Je parle de la lutte contre le colonialisme. Je parle de la lettre aux instituteurs de Jaurès, dans laquelle il parle de la transmission du savoir, de comment on transmet le savoir aux enfants. Je parle de la loi de 1905 sur la laïcité. Je parle de la loi sur l'IVG de Simone Veil. Je parle d'Olympe de Gouges. À chaque fois, ce sont des avancées qui ont forgé notre histoire. Liberté, égalité, fraternité, ce n'est pas tombé du ciel. Pour arriver à ce concept-là, il a fallu que des gens fassent avancer des idées de progrès. Hugo et son discours sur la misère, la création des droits de l'enfant, la loi de 1905 sur la laïcité, la lettre aux instituteurs, le discours sur l'anticolonialisme de Clemenceau au moment où tout le monde était colonialiste… Tous ceux qui ont vu avant les autres et qui ont fait avancer les idées, c'est ça qui m'intéresse.
Vous assumez dans ce spectacle des convictions très fortes. Le théâtre est-il aussi pour vous un lieu où les défendre ?
Face à une société où triomphe l'individualisme, où triomphe l'obscurantisme religieux, je remets les choses à leur place en disant que la République française n'est pas là par hasard. Si on ne sait pas ce que veulent dire l'universalisme, la laïcité ou la République, on gobe tout ce qu'on nous balance. Une fois qu'on maîtrise un peu mieux ces concepts, on a peut-être la capacité de mieux les défendre. Ou, en tout cas, s'il y a des gens qui sont contre, on peut les contrer. Moi, je suis républicain, je suis universaliste et je suis laïc. Je combats le communautarisme, je combats l'obscurantisme religieux et je combats tout ce qui n'est pas la République. Je défends mes convictions et je défends ce que c'est que la France. Parce que la France, c'est ça. La France, c'est une République laïque et universaliste.
Infos pratiques
Apollinaire, éclats d'amour
Du 4 au 25 juillet, à 14 h 40. Relâche les 9, 16 et 23 juillet. Théâtre des Corps Saints, 76 place des Corps-Saints, Avignon. Durée 1 h 15. Tarifs de 12 à 23 euros. Réservations au 04 84 51 25 75 et sur le site du Festival Off d'Avignon.
Humanistes, les grands discours de Mirabeau à Badinter
Du 4 au 25 juillet, à 19 h 40. Relâche les 9, 16 et 23 juillet. Théâtre de l'Optimist, Avignon. Durée 1 h 05. Tarifs de 10 à 20 euros. Réservations au 04 65 87 92 15 et sur le site du Théâtre de l'Optimist