La Camargue est certainement l'une des zones humides les plus protégées de France. Deux réserves naturelles nationales, un parc naturel régional, une réserve de biosphère attribuée par l'Unesco (1), des sites Natura 2000 (sites désignés pour protéger un certain nombre d’habitats et d’espèces représentatifs de la biodiversité européenne), des sites Ramsar (traité international qui prône la conservation et l'utilisation des zones humides), etc. Et pourtant RTE (gestionnaire du réseau de transport d'électricité en France) envisage très sérieusement de faire passer une ligne à très haute tension (400 000 volts), avec des pylônes de 60 à 80 mètres de haut sur ce territoire, faisant fi de 50 ans d'efforts pour préserver la biodiversité, la nature et les paysages, mais aussi l'agriculture et le tourisme éco-responsable en Camargue.
Cette volonté d'ignorer les solutions alternatives, comme l'enfouissement des lignes, au prétexte qu'elle serait plus longue dans le temps à mettre en place, plus coûteuse, moins fiable, ne doit pas masquer la réalité. Une réalité imposée au plus haut sommet de l'État : celle de décarboner et de réindustrialiser la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer au plus vite.
Réserve de biosphère en danger
La colère monte sur le territoire. Élus, associations, citoyens, agriculteurs se mobilisent, comme ce 14 juillet. Mais ce projet de ligne THT inquiète également d'autres partenaires, comme l'association MAB France (Man and Biosphère), qui a pour vocation de regrouper le réseau français des réserves de biosphères (lire encadré ci-dessous) et ses parties prenantes, institutions scientifiques, chercheurs, etc.
Une réserve de biosphère c'est quoi ?
Les réserves de biosphère sont des aires composées d'écosystèmes terrestres et côtiers qui sont reconnues au plan international dans le cadre du programme sur l'homme et la biosphère de l'Unesco. Ce programme MAB (Man and Biosphere) de l'Unesco vise à établir une base scientifique afin d'améliorer les relations entre les peuples et leur environnement. Il associe sciences exactes, naturelles et sociales pour améliorer les moyens de subsistance des populations et sauvegarder des écosystèmes naturels et promeut ainsi les approches du développement économique qui sont adaptées, viables du point de vue environnemental, ce que l'on peut appeler aussi le développement durable. Il existe près de 800 réserves de biosphère dans le monde, réparties dans 142 pays, la France en comptant 18. La réserve de biosphère de Camargue (delta du Rhône) fut l'une des premières. Créée en 1977, elle est cogérée par le Parc naturel régional de Camargue et Syndicat mixte de la Camargue gardoise qui définissent un projet de territoire. Celui en vigueur en Camargue doit être renouvelé d'ici un an.
La zone de biosphère se divise en trois zones en fonction du degré de protection. Une aire centrale consacrée à la protection à long terme avec des moyens réglementaires et d'une taille suffisante pour remplir ces objectifs ; une ou des zone(s) tampon(s) où seules les activités compatibles avec les objectifs de conservation peuvent avoir lieu ; et une aire de transition extérieure où des pratiques d'exploitation durable des ressources sont favorisées et développées grâce à l'accompagnement.
La présidente de MAB France, Anne-Caroline Prévot, a adressé, fin avril, une lettre à Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, et des négociations internationales sur le climat et la nature. Une lettre lui rappelant ses craintes au sujet de plusieurs projets d'envergure au sein de la biosphère de Camargue, en particulier la construction de la ligne à très haute tension. "Cette infrastructure traverserait plus de 50 km de zones à haute sensibilité environnementale et impacterait directement la zone tampon de la réserve de biosphère. Or le nouveau plan stratégique de Hangzhou, adopté en septembre 2025 lors du congrès mondial des réserves de biosphère, a clairement identifié la conservation des habitats naturels comme priorité du réseau mondial : d'ici 2035, aucune réserve de biosphère ne devra subir de perte nette d'habitats naturels dans les aires centrales et autres zones à forte biodiversité, et toutes devront mettre en œuvre des stratégies pour préserver et restaurer ces habitats dans les zones tampons et les aires de transition. Le projet THT, en plus de menacer les fonctions de la réserve de biosphère, s'inscrit donc en contradiction directe avec les engagements internationaux de la France et les objectifs fixés pour le réseau mondial. Cette situation appelle une vigilance particulière de l'État et du ministère de la Transition écologique, avant toute décision irréversible."
D'autres projets aussi impactants
Anne-Caroline Prévot s'inquiète d'autant plus que ce projet de ligne THT n'est pas le seul sur le territoire de la Camargue. Le projet autoroutier du contournement d'Arles, le remplacement du bac de Barcarin par un pont sur le grand Rhône à Salin-de-Giraud, où la liaison routière entre Fos et Salon sont également cités. "Leurs impacts cumulés risquent de fragiliser durablement les paysages agricoles et ruraux de la région, ainsi que les activités économiques locales, notamment agricoles et touristiques."
La présidente de MAB France dit aussi avoir été interpellée par le secrétariat du programme MAB à l'Unesco sur ces sujets et prévient que ces projets pourraient avoir des conséquences sur un maintien de la désignation réserve de biosphère par l'Unesco. Il convient donc, selon elle, qu'une analyse globale des impacts sur la réserve de biosphère de Camargue soit engagée au plus vite. Il faudrait "associer étroitement les services de l'État, les collectivités concernées, les coordinateurs de la réserve de biosphère, ainsi que les chercheurs de la zone atelier Santé Environnement Camargue du CNRS. Cette analyse permettrait notamment d'examiner les alternatives au projet de ligne THT, afin de concilier les besoins avec la préservation de ce territoire exceptionnel. Elle serait également indispensable pour permettre à la France de répondre de manière claire et documentée aux interrogations du secrétariat du programme MAB et de démontrer le respect des critères attachés à la désignation UNESCO de la réserve de biosphère de Camargue (delta du Rhône)".
Robert Crauste : "Décarboner Fos, oui, mais pas à n'importe quel prix"
Alice Roth, directrice de MAB France, insiste également sur le danger de voir ce territoire et cette réserve de biosphère attaqués par un projet comme la ligne THT, dans un secteur très protégé par ailleurs. "Cela risque de créer un précédent en France, une brèche pour toutes les autres réserves de biosphère."
Cela serait aussi, à n'en pas douter, un très mauvais signe pour l'inscription de la Camargue et du delta du Rhône au Patrimoine mondial de l'Unesco. La demande étant en cours et soutenue depuis 2023 par l'association "La Camargue à l'Unesco".
Interrogé au sujet de la ligne THT, Robert Crauste, conseiller départemental du Gard et président du syndicat mixte de la Camargue gardoise, tient à rappeler sa position qui va dans le sens de la présidente de MAB France. "J'ai été signataire, l'un des premiers, du manifeste qui s'oppose à la ligne THT. Notre vocation première, au syndicat mixte, est la protection de la biodiversité, des oiseaux migrateurs notamment, mais aussi des paysages, du patrimoine dont on a la responsabilité pour le protéger, le valoriser et le transmettre. Un patrimoine qui est aussi culturel. Nous savons que les enjeux de réduire l'émission de gaz à effet de serre sont importants, et nous ne sommes pas contre le fait de décarbonner la zone de Fos-sur-Mer. Mais pas à n'importe quel prix !"
* Biosphère : la biosphère est définie comme l'ensemble des régions situées à la surface, au-dessus et en dessous de la terre où la vie existe. C'est une zone étroite à la surface de la Terre où le sol, l'eau et l'air se combinent pour permettre la vie. La vie ne peut se développer que dans cette zone.
(1) L'Unesco soutient les communautés touchées par les conflits et les risques naturels en garantissant l'accès à une éducation de qualité et la sauvegarde du patrimoine culturel. L'Unesco est en première ligne de la coopération internationale en étroite collaboration avec les agences sœurs des Nations Unies.