Ancien correspondant à Pékin, Jérusalem et Johannesburg, ancien président de Reporters sans frontières et chroniqueur géopolitique sur France Inter, il sera présent samedi au Capitole (Alès) à 20h30 dans un débat animé par Franck Belloir. À quelques jours de sa venue dans le Gard, il répond à nos questions.
Objectif Gard : Votre livre raconte la fin d’un monde né après 1945. Qu’entendez-vous par là ?
Pierre Haski : Pas la fin du monde, mais la fin d’un monde qui était fondé sur les Nations unies, la démocratie libérale, la coopération internationale et le droit international. Ce système a structuré les relations internationales après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il est remis en cause de toutes parts.
Vous avez vécu de nombreuses secousses historiques, ce qui vous donne un certain recul. Votre ton paraît toujours réfléchi et neutre.
Je ne suis pas vraiment neutre. Par exemple, je suis contre l’invasion de l’Ukraine ou pour les droits des Palestiniens. Je prends suffisamment de recul pour ne pas perdre la distance nécessaire. Je ne prêche pas. Quand je suis arrivé à France Inter, je me suis longtemps interrogé sur la manière de prendre position tout en m’adressant à tout le monde. Le seul moyen, c’était la pédagogie. J’essaye de donner à l’auditeur le parcours qui m’amène à prendre une position. Je lui raconte les étapes, la plongée dans l’histoire, les paramètres, l’économie, la géographie. Ensuite, les gens peuvent en tirer une conclusion différente s’ils le veulent, parce que je leur ai donné les clés par lesquelles je suis passé.
La Chine occupe une place importante dans votre livre. Est-elle selon vous le symbole du basculement du monde ?
Ça reste un pays communiste au sens où c’est le Parti communiste qui est au pouvoir. Mais sa vision a toujours été impériale. Je pense que Mao ne se considérait pas comme un dirigeant d’un parti communiste. Il se considérait comme un successeur des empereurs chinois sous une autre forme. On est effectivement dans un pays qui renoue avec ses racines impériales. Je me souviens qu’en 2003, lors d’une conférence de presse, un journaliste chinois avait demandé au patron du groupe Dongfeng s’il rêvait un jour de construire une grande voiture chinoise. Il avait répondu : « Oui, j’en rêve, j’y pense jour et nuit. Un jour, tu seras fier de nos voitures. » Aujourd’hui, la Chine est numéro un mondial des voitures électriques. Elle fabrique des voitures efficaces et moins chères. Et surtout, il y a quelques jours, Stellantis a annoncé que l’usine de Rennes serait occupée par Dongfeng. C’est-à-dire que ce groupe qui était le sous-traitant de Peugeot et Citroën en Chine à l’époque, est devenu celui dont Peugeot et Citroën sont aujourd’hui les sous-traitants. C’est peut-être l’un des phénomènes les plus hallucinants de notre époque. La Chine est passée en quelques décennies de sous-traitant à puissance dominante.
Faut-il craindre une invasion chinoise de Taïwan ?
Je pense qu’ils n’attaqueront pas Taïwan. Pour une raison simple, ils espèrent encore que Taïwan tombera comme un fruit mûr. C’est la doctrine chinoise de la guerre depuis Sun Tzu. « Les plus grandes victoires sont celles qu’on gagne sans avoir livré bataille ». Les pressions économiques, diplomatiques et militaires servent à convaincre les Taïwanais qu’ils n’ont aucune chance et qu’ils finiront par rejoindre la mère patrie sans guerre. Ils sont en train de saper le soutien américain. Trump vient d'annoncer qu'il retardait des livraisons d'armes à Taïwan. Et le message qu'il a envoyé aux Taïwanais, c'est que vous êtes seuls. Et donc vous n'avez aucune chance.
Vous évoquez aussi les grands patrons de la tech américaine. Pensez-vous qu’ils essayent de copier le modèle chinois ?
Ce n'est pas une reproduction du modèle chinois, mais il y a une convergence inattendue et très forte entre la mentalité du système chinois de surveillance totale par les moyens électroniques et l’idéologie de certains grands acteurs de la tech. Quelqu’un comme Peter Thiel (le confondateur de PayPal, NDLR) est un personnage central de cette puissance technologique américaine. Il s’est exprimé contre la démocratie. Tout son système est un système de surveillance. Je ne pense pas qu’il y ait imitation. Les libertariens existent depuis très longtemps aux États-Unis. Mais il y a effectivement des aspects sur lesquels les deux modèles se retrouvent.
L’intelligence artificielle représente-t-elle aujourd’hui un défi majeur pour le journalisme ?
On est confronté à quelque chose d’inédit. Les moyens technologiques mis au service de ceux qui veulent utiliser l’information comme un champ de bataille sont sans précédent. L’IA rajoute une couche supplémentaire. Aujourd’hui, on ne peut plus authentifier une vidéo simplement parce qu’on voit quelqu’un parler à l’écran. L’intelligence artificielle est capable de faire dire à quelqu’un le contraire de ce qu’il pense. Tout concourt à réduire l’espace d’une information de qualité, fiable et vérifiée. Si la presse n'est plus là pour faire son travail quand il y a des scandales ou des affaires qui touchent à notre santé collective et à notre vie quotidienne, vous avez forcément une dégradation générale de l'environnement dans lequel vous vivez. Il faut que les gens se mettent dans la tête comment serait le monde s'il n'y avait pas de journalistes. Est-ce que leur vie serait meilleure ?
Faut-il rester optimiste malgré tout ?
Le moment où disparaît la différence entre le vrai et le faux, on est foutu. C’est cette distinction-là qui fait la différence entre la démocratie et l’obscurantisme. Hannah Arendt disait déjà en 1973 que lorsqu’on vous ment, on ne cherche pas à vous faire croire le mensonge. On cherche à ce que vous ne croyiez plus en rien. Et avec un peuple qui ne croit plus en rien, on fait ce qu’on veut. Pour moi, cela résume parfaitement le moment dans lequel nous sommes aujourd’hui.
Je pense qu’aujourd’hui nous sommes dans une période de reflux, de régression un peu partout dans le monde. Mais on voit aussi qu’il existe des résistances. Rien n’est inéluctable. La défaite d’Orban en Hongrie montre qu’il n’existe pas de rouleau compresseur impossible à arrêter. Quand on regarde la manière dont l’Ukraine résiste à la Russie malgré un rapport de force défavorable, on voit qu’il existe encore des ressorts qui permettent de ne pas désespérer.