Objectif Gard : Devenir archéologue semble être un long processus. Le jour J existe-t-il ?
Dominique Garcia : Je suis archéologue. Ça se construit petit à petit. Quand on aime la géographie, l'histoire, le patrimoine… on le devient, mais j'aurais pu être instituteur, berger ou journaliste à Objectif Gard ! J'étais bien incapable de faire ce qui ne m'intéressait pas… Moi, j’aimais la garrigue, trouver des objets, en discuter, interroger les paysans, les gens savants. C'est ce qui m'amusait au départ, mais ce n'est qu’après que je suis devenu archéologue.
Et ce livre permet d’en parler librement, d’inspirer ?
Ce qui m'intéresse, c'est d'avoir une archéologie qui soit profitable à tous et qui interroge les questions du moment, qui ne sont pas les mêmes aujourd'hui par rapport à celles d’il y a 30 ans. Le bouquin me permet de raconter presque 50 ans d'évolution de l'archéologie chez nous, en Languedoc, mais également en France et peut-être plus largement en Europe. Voilà, c'est un peu ce que j'essaie de faire. Le chemin s'est tracé sans objectif de carrière, je le dis sans prétention ou fausse modestie, je voulais en savoir plus et partager ce que je savais. Voilà mes deux objectifs. Je voulais faire une archéologie face au présent, pas de faire une archéologie qui accumule des données anciennes et qui ne permet pas de s'épanouir.
Il faut cependant faire des choix pour vivre ses rêves…
Pour moi, ça fait 12 ans que je suis à Paris. Même si je bouge beaucoup, c'est un sacré choix ! Je ne sais pas tout de l'endroit où je vais, mais j’y vais quand même. Il faut faire un pas de côté pour pouvoir embrasser d'autres horizons, pour pouvoir échanger avec d'autres personnes. C'est peut-être ce genre de moments où l’on se dit qu’on fait une bêtise mais on la fait et on l'assume.
Savoir tout sur quelque chose ou peu sur beaucoup ?
Quand on reste dans un même endroit, on arrive à savoir presque tout sur presque rien. Aujourd'hui, quand je vois des collègues qui travaillent sur un site depuis 20 ans, 30 ans ou 40 ans, des gens qui sont attachés à des sites sur plusieurs dizaines de décennies, ç'a aussi du sens. Nîmes est l'exemple d'un véritable puzzle. Quelqu'un comme Marc Cellié ou Jean-Yves Breuil a une parfaite connaissance et ça leur donne une richesse qui n'existe nulle part ailleurs. C'est un choix qui est le bon s’il y a une continuité, car sans cela on risque de tout perdre. À un moment donné, je me suis dit que je ne serai pas le spécialiste d’un seul site, d'une seule région mais que j’allais bouger, voyager, en espérant me former. Je ne sais pas si c'était le bon choix, ce fut le mien.
Retour dans les années 1970, vous mettez les mains dans la terre. Est-ce qu'il y a un frisson ? Une émotion ?
Oui ! Si vous faites de l'archéologie, c'est pour ça ! Il y a plein d'autres choses en plus, bien sûr, mais l'émotion… Encore aujourd'hui, je l’ai ! Quand on m’appelle pour me dire qu’il y a une découverte à tel endroit, j'y vais, je me déplace. J’en suis fier car cela m’interroge sur la découverte. Le journalisme défend la démocratie, le médecin va nous empêcher de choper le prochain virus et si l'archéologue n'arrive pas à rendre une émotion, à la transmettre, c’est perdu.
Rester un scientifique, être dans l’émotion et dans la transmission. Un sacré rôle !
Pour moi, c'est essentiel. C'est aussi une justification de mon activité, je suis payé tous les mois pour faire de l'archéologie. Je me dois de partager ce que je connais. Ensuite, des fois, je fais des conférences où il y a 15 personnes dans un petit village, mais ce qui est important, c'est de transmettre ce que l’on sait. Si on fait des sciences humaines et sociales, c'est pour le faire pour les gens.
L'archéologie est-elle un reflet d’une évolution de la société ?
Oui, bien entendu. Aujourd'hui, quand on parle d’environnement, de migration, on peut en parler, en France, car nous savons que depuis un million d'années le territoire est occupé. Pourtant, la ville n’a que 2 600 ans ! Les villes ont structuré nos paysages seulement depuis 2 000 ans. On croit que la ville est le propre de l'Homme. L'archéologie sert un peu à relativiser cela à l’échelle de nos vies. Je ne dis pas qu’il faut partir dans les bois, c'est juste pour vous donner l’échelle de la chronologie. J'ai eu la chance d'aller en Afrique du Sud, à l'endroit où on a trouvé les vestiges des humanoïdes les plus anciens. Je suis allé sur le terrain et tout, et quand vous êtes là, vous vous sentez humain. J’ai eu en main le crâne de Little Foot, je l’ai regardé comme un humain, il n’y a pas de vertige puisque vous êtes dans la même humanité, au même endroit. Je me sentais presque chez moi dans ces paysages, sauf qu'on entend des pintades et des jaguars… Cette humanité est si proche… Quand vous allez dans un musée, enfin moi quand je vais visiter des musées, j'écoute les gens parler et ils sont étonnés par cette proximité.
Peut-on aller plus loin dans l’imaginaire de la préservation ?
La Fontaine, à Nîmes, c'est la préoccupation de l'eau. Dans un débat que je n'aborde pas dans le bouquin, il me semble intéressant d’évoquer la personnalité juridique à des espaces naturels. Un cours d’eau comme la Loire doit-il avoir des droits ? On va chercher des peuples australiens parce qu’ils l'ont fait. Ils ont donné une personnalité juridique à des espaces naturels pour les protéger. Je suis persuadé que les Gaulois n'étaient pas idiots et que, s’ils avaient donné des fonctions sacrées à certains endroits, comme la Fontaine, c'était pour les protéger. La Fontaine de Nîmes, c'est peut-être le cas d'une personnalité juridique de la période gauloise. Nîmes a la chance d'avoir un poumon vert et c'est aussi grâce au site archéologique autour de la Fontaine. Sans cela, tout aurait été bousillé. Je pense que c'est l'héritage du statut que leur ont donné les Gaulois, ces gens-là étaient assez sages pour créer ça, ça pourrait avoir du sens. Ils avaient ce sentiment profond, ils n’étaient pas fous, ils savaient que les dieux n’existaient sans doute pas mais quand ils ont créé ce site sacré, c'était pour le protéger, ça appartenait à toute la confédération arécomique. Personne ne pouvait se l'approprier vu que c'est l'endroit où habitait le dieu. L'eau était donc au bénéfice de tous.
Aujourd'hui est-il possible de devenir archéologue ?
Plus aujourd'hui qu'à l'époque ! Quand j'étais petit, je ne disais pas que je deviendrais archéologue, le métier n’existait pas, c'était une passion. Dans mon village, l'archéologue vendait des chaussures, c'était ça son métier. Mais il était érudit et on allait le voir quand on trouvait des objets. Il y avait très peu d'archéologues il y a 50 ans à Nîmes… Aujourd'hui, il y en a 20 fois plus, on a créé une profession. De plus, une génération entière arrive à la retraite, donc dans les dix ans qui viennent il y aura des postes d'archéologue qui seront accessibles à des gens bien formés. Il faut que les passionnés commencent à tracer leur propre chemin eux aussi.
Vous avez écrit ce livre pour être lu. Qu'avez-vous à dire aux futurs lecteurs ?
Je peux dire que l'archéologie est une science au présent, c'est ce qui me tient à cœur. L'archéologie n'est pas de l'érudition, elle n’est pas faite pour être poussiéreuse mais pour intéresser les enfants, les familles, le plus grand nombre et pas uniquement pour interroger le passé, mais aussi pour apporter des réponses face au futur. L'archéologie peut permettre d'alimenter les identités, les cultures et je pense que dans le débat actuel ça pourrait avoir du sens, ça permet un peu de nuance. L’archéologie permet de se poser et dans une société qui est un peu clivée, c’est important. Ensuite, ça fait toujours du bien de faire de la géographie et de l'histoire pour essayer d'éclairer le monde, ou du moins de mieux le réfléchir. Je crois que ce n'est pas inutile.
« Le jour où je suis devenu archéologue », 192 pages, 18 euros. Quelques mots : « Être archéologue, c’est étudier les diverses traces laissées par d’anciennes communautés humaines afin de mieux comprendre leur histoire et leur organisation, leur environnement et leur mode de vie. À l’archéologie, discipline populaire, sont souvent associés les termes de « passion », de « fascination », d’« énigme » ou d’« exotisme ». Mais ce témoignage vise surtout à illustrer ce que cette discipline dit de nous, de notre société contemporaine et des défis que nous devons relever dans les domaines environnementaux, économiques, technologiques, sociaux et politiques. Pour contribuer à analyser le présent et tenter d’appréhender l’avenir, je vais donc retourner sur mes pas, fréquenter différents terrains de fouille et rouvrir des dossiers scientifiques : pointer les « jours j » et les moments déterminants, et ainsi faire face au passé pour tenter de lire dans d’anciennes traces une histoire en devenir. Du littoral méditerranéen aux sources de la Seine, cette itinérance nous entraînera dans des grottes occupées par les premiers humains, au-dessus d’une épave antique, auprès d’un prince celte, dans les rues d’une ville gauloise et même dans les sous-sols de Notre-Dame de Paris, explorés à la suite du tragique incendie. »
Dominique Garcia a également sorti plusieurs livres sur la question comme le dernier en date sur la question, Les Gaulois à l'œil nu, Paris, CNRS éditions, 2021, 170 p mais aussi des ouvrages plus anciens comme Entre Ibères et Ligures : Lodévois et moyenne vallée de l'Hérault protohistoriques, Paris, CNRS Éditions, 1993, 358 p ; Territoires celtiques : espaces ethniques et territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale, Paris, Errance, 2002, 420 p ; La Celtique méditerranéenne : habitats et sociétés en Languedoc et en Provence du VIIIe au IIe siècle av. J.-C., Paris, Errance, 2004, 208 p. ; Archéologie des migrations, Paris, La Découverte/Inrap, 2017, 390 p. ; Une histoire des civilisations : Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, Jean-Paul Demoule(dir.), Dominique Garcia (dir.) et Alain Schnapp (dir.), Paris, La Découverte, 2018, 700 p.