Certains disaient qu'il ne s'agissait pas d'un trésor, que ces monnaies avaient simplement été jetées dans le Rhône. Ils ont eu tort. Quatre mois après la fin de la dernière campagne de fouilles subaquatiques, les archéologues sont en mesure de valider la découverte d'un trésor monétaire. "Il y a beaucoup de monnaies dans le Rhône, concède David Djaoui. Mais ici, la différence c’est qu’on a un lot de 600 monnaies dans un cercle de 30 cm de diamètre, c’est quand même singulier." Et surtout, la nouveauté, "c’est que les premières données des numismates montrent que ce lot est ultra-homogène, entre 265 et 275 après J.-C. Du jamais vu pour le numismate qui a étudié toutes les monnaies trouvées dans le Rhône. Cela confirme que ces monnaies ne sont pas là du simple fait du hasard, et qu’on est véritablement face à un trésor."
Quid du contenant ? "Un morceau de tissu avait été également retrouvé, ainsi qu'un plomb de douane, dans le même lot, avec le nom d’une personne et l'image d'une femme dont la coupe de cheveux correspond au IIIᵉ siècle, donc ça pourrait aller avec le lot monétaire, continue David Djaoui. De là à imaginer que ces monnaies qui forment un ensemble étaient scellées par un plomb de douane dans un sac en tissu : on peut l’envisager à titre d’hypothèse en étant très prudent. Il y a trois arguments à cette hypothèse : l’homogénéité du lot, le morceau de tissu et le plomb de douane qui était accroché à un morceau de tissu." Mais il va encore falloir être patient, car à ce stade, seulement un tiers des 600 monnaies a été restauré. Et le travail d'identification risque de prendre encore beaucoup de temps.
À relire : Un trésor monétaire émergé des profondeurs du Rhône
Jeudi soir, dans l'auditorium du MDAA qui affichait complet, ce sont Sabrina Marlier, attachée principale de conservation du patrimoine au Musée départemental Arles antique (MDAA), et Alex Sabastia, adjoint au pôle des activités subaquatiques de l’Inrap -- deux des quatre codirecteurs de ce projet de recherche collectif avec David Djaoui et Pierre Poveda (CNRS) -- qui sont revenus sur ces récentes investigations.
Des découvertes prometteuses
Et parmi les autres trouvailles de la campagne 2025, un calice en fer a particulièrement intrigué les archéologues. "C’est la première fois qu’on trouve un objet pareil, expliquait David Djaoui, quelques heures avant la conférence. On s’est même demandé s’il était antique ou moderne." Grâce à des radiographies réalisées par l’entreprise arlésienne A-Corros, il a été confirmé que le calice est bien en fer pur, sans alliage moderne, ce qui renforce son origine antique. "C’est un objet exceptionnel, bien que très corrodé. Au sens archéologique du terme, il est complet. Il est très fragile mais on va essayer de le restaurer. C'est ça le Rhône, il nous offre des objets dont on ne connaissait même pas l'existence."
Une varangue, cette pièce en bois d’environ deux mètres, probablement issue d’un navire maritime d’une vingtaine de mètres, figure également parmi les découvertes les plus prometteuses pour percer les mystères du port d'Arles dans l'Antiquité. La dendrochronologie devrait apporter des réponses précises sur cette pièce, et les vérifications sont déjà en cours du côté du bureau d'études marseillais Ipso Facto. Les archéologues disposent par ailleurs de nombreuses données, notamment des conserves de bord abandonnées par des marins partis des ports de Rome et d’Espagne. "Ces vestiges attestent que des bateaux stationnaient ici, explique David Djaoui. Les retrouver dans le Rhône signifie qu’ils provenaient de navires capables de remonter le fleuve." Or, jusqu’à présent, aucun bateau de ce type n’avait été identifié pour la période allant de la fin du Ier au début du IIe siècle. "Et c’est justement en effectuant un sondage, presque par hasard, que nous sommes tombés sur cette varangue, poursuit-il. Elle correspond exactement à ce que nous avions imaginé : un bateau de 20 mètres. J’espère qu’elle datera de la fin du Ier ou du début du IIe siècle." Sabrina Marlier abonde dans son sens : "Que ce soit par sa forme ou par son contexte, c’est tout à fait plausible."
Une quinzaine de nouvelles épaves ?
Pièce après pièce, les archéologues reconstituent le puzzle. Et dans leur quête, ils peuvent désormais s'appuyer sur une technologie de pointe. Puisqu'il y a quelques mois, une bathymétrie haute précision du Rhône a pu être réalisée par les spécialistes de Semantic (entreprise basée dans le Var). Grâce aux progrès des outils - scanners et sonars bien plus performants qu’au début des années 2000, date de la dernière bathymétrie - cette nouvelle cartographie détaillée des fonds du fleuve révèle non seulement les reliefs sous-marins, mais aussi des anomalies jusqu’alors invisibles : épaves, aménagements de berges... Analysées par Pierre Poveda, ces données ont mis en évidence une quinzaine de nouvelles épaves.
En parallèle cette année, les archéologues innoveront en planifiant des plongées de reconnaissance légères et dispersées au fil des mois, en fonction des conditions de visibilité. Une première qui va permettre de gagner un temps considérable lors de la campagne de fouilles, planifiée elle d'une année sur l'autre. "Nous allons nous adapter au fleuve, glisse Sabrina Marlier. Quinze journées de plongée sont prévues, avec un démarrage possible dès la fin de l’hiver."
L'intérêt de la communauté archéologique internationale
Avant cela, les archéologues doivent terminer leurs rapports, inventaires, dessins... Tout en préparant la prochaine phase (en 2026, la campagne de fouilles se déroulera du 31 août au 2 octobre) et en participant à des conférences, en France mais aussi à l'étranger. "Ces fouilles dans le Rhône sont très suivies par la communauté archéologique internationale parce que les découvertes qui sont faites ici sont extraordinaires", ajoute Sabrina Marlier. Qui, à titre d'exemple, participera à la fin du mois à un colloque international à Aix et s'envolera en juin pour la Turquie et une nouvelle conférence sur Arles Rhône 3.