Des milliers d'automobilistes la croisent quotidiennement sans imaginer peut-être l'histoire qu'elle renferme. La chapelle Saint-Laurent à Jonquières-Saint-Vincent datée du XIIe siècle. Sur la D 999 entre Nîmes et Beaucaire, la silhouette de pierre se détache dans le paysage. L'édifice classé au titre des Monuments Historiques depuis 1926, interprété par Jacques Jaume comme un exemple d'architecture romane provençale, "était autrefois l'église paroissiale d'un hameau de pêcheurs, installé au bord de l'étang de la Palud, aujourd'hui totalement disparu."
Cette chapelle n'est que rarement ouverte aux visites. Le médecin, historien, enseignant universitaire et secrétaire perpétuel de l'Acamédie de Saint-Gilles et de la Camargue et de l'Académie cévenole est de ceux qui ont pu franchir la porte. Il témoigne d'une curiosité étonnante : "deux bornes milliaires gallo-romaines datant du règne de l'empereur Claude (an 41 de notre ère). Elles ont été récupérées sur la célèbre Via Domitia toute proche et réutilisées comme colonnes pour soutenir l'arc triomphal qui sépare la nef du chœur."
C'est cette proximité avec la Via Domitia - construite à partir de 118 avant J.-C. pour relier Rome à l'Espagne - qui donne à la chapelle Saint-Laurent toute sa profondeur historique. "Sa situation géographique raconte à elle seule l'histoire des grands voyageurs de l'Antiquité. Une halte naturelle sur l'autoroute de l'Antiquité", souligne l'historien. Et le même de poursuivre : "Imaginer que ce lieu si paisible aujourd'hui, entouré de vignes et de chants de cigales, était autrefois situé juste à côté de l'axe de transport le plus fréquenté et le plus bruyant du sud de la Gaule est fascinant."
Incendiée durant les guerres de Religion, en 1636, elle perd deux de ses trois travées d'origine. "Son clocher-mur carré, dont il ne reste aujourd'hui que les montants verticaux, lui donne une allure de "ruine habitée" très poétique [...] La chapelle Saint-Laurent présente une esthétique romantique, elle induit la beauté des ruines, car elle n'est pas un simple tas de pierres, mais un lieu chargé d'une "présence silencieuse". C'est cette sensation de plénitude et de sérénité, presque comme si le monument respirait encore. Elle dégage la chaleur et l'énergie d'un lieu resté profondément vivant", poursuit Jacques Jaume.
Entre patrimoine et légendes
L'édifice ne manque pas non plus de nourrir l'imaginaire, de susciter la curiosité, tant il recèle de détails architecturaux intringuants. L'historien cite les trois triangles en exemple. "Au-dessus de l'abside, une niche est surmontée d'un linteau gravé de trois triangles mystérieux. Si les historiens y voient un symbole classique de la Trinité, les légendes locales aiment y voir des marques de compagnonnage chargées de secrets géométriques sacrés. Pour les corporations de bâtisseurs du XIe siècle, graver ces formes était une manière de signer leur œuvre, de montrer leur maîtrise de la géométrie sacrée (considérée alors comme un art divin). Certains y voient un code visuel destiné aux initiés voyageant sur la Via Domitia."
La tradition populaire prêtait également à saint Laurent des pouvoirs de guérison. Chaque 10 août, jour de sa fête, des pèlerins venaient parfois de loin pour toucher les pierres de la chapelle ou y réciter des prières. "Saint Laurent (martyrisé sur un gril à Rome) est traditionnellement invoqué contre les brûlures et les maladies de peau. Mais localement, une croyance spécifique attribuait au saint patron de la chapelle le pouvoir de guérir les maladies de la bouche (comme les aphtes ou les maux de dents)", indique Jacques Jaume.