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Le 7h50 de Patrice Bilgorai (Licra) : « Le racisme n’est pas une opinion mais un délit »

(Photo d'archives / Objectif Gard)

C'est en janvier 2006 qu'est née la section nîmoise de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme). Son fondateur, Patrice Bilgorai, en est toujours le président aujourd'hui. Il est aussi depuis un an chargé de formation police et gendarmerie pour la Licra. Alors que les fonds d'écran noirs pullulent sur les réseaux sociaux en hommage à George Floyd, Afro-Américain mort asphyxié durant son interpellation, nous l'avons interrogé sur ces images qui ont choqué et suscité des soutiens de France et du monde entier. Mais aussi sur les actions de la Licra nîmoise qui se bat à son échelle pour que les victimes de racisme et d'antisémitisme soient écoutées.

Objectif Gard : Comment réagissez-vous à l'élan de solidarité envers George Floyd (*) ?

Patrice Bilgorai : Il y a deux choses : les réactions auxquelles on assiste aux États-Unis et celles auxquelles on assiste au-delà du continent américain. Les États-Unis sont face à leur histoire qui n'est pas la nôtre du tout. Elle découle des mouvements noirs. Aujourd'hui, ce qui serait merveilleux c'est d'avoir un Martin Luther King appelant à répondre ou à souligner les faits racistes de manière plus pacifique. Aux États-Unis, un "I have a dream" (**) reste un rêve. Pour une petite partie des forces de police aux États-Unis, il y a bien du racisme, ce n'est pas une nouveauté. Mais je ne suis pas sûr que cette réaction soit le seul fait du tragique événement de George Floyd mais aussi de la manière dont la crise sanitaire a été gérée. Des millions d'Américains sont laissés dans une situation désastreuse économiquement et socialement. C'est 20 millions chômeurs de plus. Ça, c'est une bombe, et là, n'importe quoi peut déclencher ce à quoi on assiste.

Comment expliquez-vous que cette mort tragique a tant touché à l'international, jusqu'en France ?

D'abord, même dans l'Histoire, on n'a rarement été totalement étrangers à ce qu'il se passe aux États-Unis, qui est un des plus grands états démocratiques. Je crois qu'aujourd'hui, il faut être prudents et faire attention. L'histoire des États-Unis n'est pas celle de la police de France. Ce n'est pas du tout la même chose.

Est-ce que des actions de soutien à George Floyd sont prévues prochainement dans le Gard ?

Non, pour le moment, la Licra n'a pas fait ce choix-là. On a déjà assez à faire chez nous. Il appartient aux Américains de voir comment ils peuvent traiter cette question du racisme. Mais chez nous, une pétition nationale de soutien a circulé, que j'ai signée d'ailleurs. Enfin de soutien... Il ne reste pas grand chose à faire pour George Floyd à part que justice soit faite. Que l'ensemble des policiers suspectés fassent l'objet d'un jugement.

Lors de la manifestation à Paris du 2 juin pour Adama Traoré, plusieurs incidents sont survenus avec les forces de l'ordre. Il y a-t-il un climat de défiance envers la police en France ?

Je crois qu'il y a quand même des tentatives de faire accroire que police nationale et forces de l'ordre seraient un organe raciste. Mais on n'est pas là-dedans du tout. Il peut arriver que tel policier s'égare, ne respecte pas le cadre déontologique et transgresse l'exemplarité. Mais en observant le pays d'une manière générale, la police nationale est un des corps d'État le plus contrôlé de France. En 2017, 2 000 policiers ont fait l'objet de sanction en France. C'est considérable. C'est très difficile de transgresser les règles, il n'y a pas d'excuse à un comportement qui n'est pas conforme. On entend beaucoup parler de l'affaire Adama Traoré : on navigue entre expertises puis contre-expertises de la famille, on a du mal à y voir clair. C'est une situation sur laquelle le procureur doit faire lumière plutôt que de jeter l'opprobre sur la gendarmerie.

Plus localement, quelle est votre mission en tant que président de la section gardoise de la Licra ?

Ma mission est celle de combattre le racisme et l'antisémitisme sous toutes leurs formes. Puisqu'on parlait précédemment de la police et des forces de l'ordre, je tenais à dire que l'on a d'excellentes relations avec les représentants des forces de l'ordre locaux : le colonel Haas, commandant du groupement de gendarmerie départementale du Gard, Jean-Pierre Sola, directeur départemental de la sécurité publique, le directeur de l'école de police de Nîmes... Il y a d'ailleurs trois secteurs où on intervient : centres de formation, centres de police et de gendarmerie. On essaye que les victimes du département soient au mieux accueillies. Lorsqu'elles sont mal ou pas accueillies au poste de gendarmerie, c'est vécu comme une double humiliation. Le message que l'on veut faire passer c'est que le racisme n'est pas une opinion mais un délit. Il faut que les victimes soient écoutées et si nécessaire, elles pourront demander des poursuites même si ce n'est pas souvent le cas. Pour la majorité des victimes, il s'agit d'injures, publiques ou non, mais rarement des violences. En cas de plainte, on se constituera comme partie civile si nécessaire. Notre section de la Licra accueille plusieurs dizaines de victimes par an. Dans un grand nombre de cas, nos conseils permettent de régler les choses.

Quelles autres actions menez-vous ?

On intervient également en milieu scolaire à la demande. On a une exposition sur l'antisémitisme du Moyen-Âge jusqu'à nos jours qui est itinérante grâce à un partenariat avec l'Académie de Montpellier. Ça c'est une exclusivité : on a créé une exposition sur les Roms qu'on va prochainement présenter dans un lieu prestigieux du département, mais je ne peux pas en dire plus. On a aussi acquis une exposition sur l'histoire de l’émigration qui sera prochainement inaugurée. Ce sont des outils indispensables dans le cadre de notre intervention. Il est clair que la priorité est l'éducation. Il y a la sanction, on a un pôle juridique indispensable mais plus encore l'éducation. [...] La Licra agit pour la République, avec la République.

Quel constat dressez-vous de l'antisémitisme et du racisme dans le département du Gard ?

Sans doute un constat qui n'est pas propre à notre département. La parole est largement libérée. L'antisémitisme, aujourd'hui, il n'est pas absent du tout. Il peut être porté par l'extrême-Droite mais aussi l'extrême-Gauche. Ajoutez l'islam radical qui tient des discours où l'antisémitisme est de notoriété publique. Non, on n'est pas à l'abri du tout. On est le premier département radicalisé de France.

Propos recueillis par Marie Meunier

* Le 25 mai dernier, George Floyd, homme afro-américain de 46 ans, est mort lors d'un contrôle de police à Minneapolis (États-Unis), alors qu'il était soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de 20 dollars pour acheter des cigarettes. Le policier a appuyé son genou sur le cou de l'homme. Sur une vidéo de la scène, on l'entend dire qu'il ne peut plus respirer. Il est mort au bout de plusieurs minutes. Ce décès tragique a déclenché une protestation de grande ampleur pour dénoncer la discrimination des Afro-Américains par les forces de l'ordre aux États-Unis et plus largement le racisme. Cet élan de soutien s'est étendu à l'international.

** "I have a dream" (en français, "Je fais un rêve"). Nom donné au discours prononcé par le pasteur militant américain Martin Luther King en 1963 à Washington devant 250 000 manifestants. Il appelait à la fin du racisme aux États-Unis et souhaitait l'égalité des droits entre Blancs et Afro-Américains.

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