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ÉDITORIAL Trouver des mots pour dire l’horreur

Photo via MaxPPP

Pour la première fois et parce qu'un professeur, Samuel Paty, a été assassiné vendredi pour avoir montré des caricatures de Mahomet dans une de ses classes, j'ai décidé de confier l'éditorial de ce matin à un professeur d'histoire-géographie de Nîmes. Cet enseignant s'appelle Vincent Bouget. Il n'est pas question ici de faire de politique, mais de lire les mots meurtris d'un autre professeur d'histoire-géographie. Touché en plein coeur, comme tous ses collègues, comme la France, comme nous, comme vous. Merci à lui d'avoir accepté l'exercice si difficile en pareilles circonstances.

Abdel Samari, directeur du journal

Trouver des mots pour dire l’horreur, sortir de la sidération, après l’assassinat de mon collègue Samuel Paty, tué par un fanatique islamiste parce qu’il faisait son métier de prof d’histoire-géographie. Trouver des mots justes pour dire la brutalité de la réalité, en évitant les phrases creuses, les postures, les simplifications, les amalgames. Trouver des mots pour mesurer la portée d’un crime, en comprendre le sens, l’origine.

C’est sans doute ce que j’aurais eu à faire aujourd’hui si nous n’étions pas en vacances et si j’avais accueilli comme tous les lundis mes élèves de 1ères et de terminale. Cela aurait été difficile, mais j’aurais préféré le faire. Sans ignorer ses limites, l’École est encore aujourd’hui le lieu principal d’apprentissage de l’élaboration d’une pensée complexe. En tout cas elle devrait l’être. Les enseignants ont choisi, malgré les difficultés, les pressions, de faire confiance en l’homme pour permettre l’éclosion de l’intelligence de chacun.

Au-delà de la simple accumulation des connaissances, les profs d’histoire-géo ont choisi de permettre aux élèves de construire, autant que faire se peut, leur libre-arbitre. La connaissance du passé, et du monde qui nous entoure permet de comprendre le monde dans lequel nous vivons, de le réaliser, de le relativiser. L’enseignement de l’histoire et de la géographie contribue à forger l’esprit critique, tout en favorisant la prise de conscience que nous faisons société. Il apprend la tolérance. Il favorise le respect de l’autre et l’engagement de chacun dans la société.

Samuel Paty est mort d’avoir fait cela. C’est insupportable. Quand l’école est attaquée, quand les enseignants sont empêchés de faire leur travail, c’est l’ensemble de notre société qui est touchée. Et les valeurs républicaines ne restent alors, comme souvent, qu’une lointaine promesse. Aujourd’hui, l’émotion nous saisit tous et, avec elle, la colère, la peur parfois. Mais elle ne peut nous paralyser, ni pour agir, ni pour penser.

Dans un monde où se multiplient les violences, où les fractures se creusent, où l’horizon commun apparait si obscurci, la réflexion, l’esprit critique, la raison sont sans doute nos armes les meilleures.  Dans une période où l’instantané règne en maître, où les « réseaux sociaux » sont devenus la source principale d’information d’un grand nombre d’entre nous, trouver des mots justes pour dire tout cela est devenu un défi presque insensé.

C’est pourtant celui que nous, enseignants, comme d’autres sans doute, essaierons de relever, malgré tout. Nous le ferons en construisant la réflexion, pas à pas, sur le temps long. Nous le ferons avec nos élèves, aux parcours et aux personnalités si divers, qui vivent eux-aussi les violences de notre monde. Trouver des mots aujourd’hui donc, non pas pour enfermer, exciter les passions et les haines, mais pour rendre hommage et inviter à penser. Cet édito, même s’il est plus long qu’un tweet, ne veut faire que cela.

Vincent Bouget, professeur d’histoire-géographie

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Abdel Samari

Créateur d'ObjectifGard, je suis avant tout passionné par les médias et mon département. Ce qui me motive chaque jour : informer le plus grand nombre sur l'actualité du Gard ! Pari tenu ?

2 réactions sur “ÉDITORIAL Trouver des mots pour dire l’horreur”

  1. Historiquement, les multiples exemples de guerres civiles, prétendument religieuses , catholiques-protestants au XVIe siècle en France, XVIIe dans l’Empire Germanique, XXe en Irlande, Yougoslavie ou Liban, nous apprennent trois choses:
    1 la religion n’est qu’un prétexte, un catalyseur, jamais la cause réelle.
    2 Les horreurs commencent quand une infime minorité d’extrémistes prend l’ascendant sur l’immense majorité de modérés du même camp paralysés par le conformisme et la lâcheté. Le reste n’est que spirale de vengeances.
    3 Les horreurs s’arrêtent quand, lassés du sang et des ordures, les modérés de chaque camps prennent le pas sur leurs extremistes et les neutralisent eux même. De gré ou de force.

    Dans notre pays, nous sommes à plus de 500 citoyens de toutes confessions assassinés par les extrémistes islamistes, pour parler historiquement, par le côté musulmans.
    Pour l’instant, on a vu quasiment aucun acte mortel de vengeance du camp qu’on appellera Républicain.
    Au contraire, des manifestations massives pour le vivre ensemble et contre les amalgames. Hélas, les musulmans furent quantité négligeables dans ces cortéges tandis que dans de nombreux quartiers, on pouvait même impunément rire et se réjouir de ces horreurs sans susciter de réactions fermes et immédiates de la fameuse majorité modérée.
    Notre génération de Français est certes plus tolérante, et il faut le dire, plus égoïste, hédoniste, molle et lâche que celle de nos anciens. Et les extrémistes l’ont bien compris qui croient que ça durera jusqu’à leur victoire.
    Ça ne durera pas.
    Qu’ils en soient certains. Notre peuple est lent à la colére, mais historiquement cette colère est terrible.
    Il est temps que l’immense majorité modérée de musulmans de France, ceux qui pensent que leur destin est dans notre république commune , que la France n’a pas vocation à devenir terre d’Islam, il est temps qu’ils neutralisent pour de bon les prêcheurs de conquête, les semeurs de haine et répriment les comportements inadmissibles de démonstration de sympathie pour les assassins et de mépris rigolard pour les victime.
    Ce pays ne pourra pas supporter indéfiniment les provocations, les exigences ineptes et surtout l’horreur du terrorisme.
    La balle est dans leur camp.

  2. Un texte juste est un texte qui prend juste sa place, là où il doit être, ni ailleurs ni au-delà.
    Vincent Bouget ne lance aucune accusation, aucune polémique, il pointe la noblesse d’un métier.
    Ce faisant, Il respecte le deuil qui nous frappe tous et la décence que l’on doit aux morts.
    Le temps du débat viendra après.
    Merci.

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