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À TABLE Avec Éric Maurel, procureur de la République de Nîmes

Photo : Abdel Samari
C'est à quelques mètres du palais de justice que nous avons déjeuné avec Éric Maurel (Photo : Abdel Samari)

Rien de mieux que de se retrouver autour d’un bon repas pour discuter à bâtons rompus. Le principe de cette rubrique est des plus simples : une personnalité gardoise choisit un restaurant qui lui tient à cœur et on discute de tout et de rien... C'est au tour d'Éric Maurel, procureur de la République, de se mettre à table avec Objectif Gard. Entretien réalisé mi-octobre dans le cadre du numéro trois du magazine Objectif Gard. 

C’est chez Hubert, à quelques mètres du palais de justice de Nîmes que l’on s’installe ce mercredi midi avec le procureur. Un joli soleil, une table en terrasse "et la qualité de la cuisine, bien entendu", souffle le représentant de la justice nîmoise, même si difficile de savoir à ce stade s’il s’agit d’une boutade ou d’une réelle appréciation culinaire. Pour le procureur "on va chez Hubert surtout pour la personnalité du patron, son accueil, sa manière d’être, son sens du relationnel, etc." Certainement aussi pour les mimiques et les tranches de rire. Dans des journées où la tension et la violence sont quelques fois très palpables, passer un moment dans la bonne humeur, c’est aussi un plus. "Et pour quelqu’un qui occupe des fonctions comme les miennes, c’est rassurant de savoir que l’on peut déjeuner tranquillement, quelques fois aussi seul pour se concentrer."

Chez Hubert "c’est une sorte d’agora. Il y a beaucoup de décideurs, de personnalités publiques qui se croisent ou se retrouvent tout simplement. Combien de fois je suis tombé sur des avocats, les membres du cabinet du préfet ou un député. Et les services de la ville de Nîmes. On peut ainsi discuter facilement, faire des déjeuners de travail." À table, Éric Maurel le reconnaît, il est "un bon mangeur. J’aime tout. Si je m’écoute, je prends une belle entrecôte frite et si j’écoute ma femme, je vais plutôt opter pour un poisson-légume." Modeste cuisinier, le procureur l’assure : "J’aime faire des plats simples que je cuisine généralement en compagnie de mon épouse. Elle, par contre, est une excellente cuisinière qui réalise comme personne des soupes de légumes, le flan de légumes et toutes les spécialités bretonnes, la région dont elle est originaire."

Les séries policières scandinaves ? Très peu pour lui !

Gourmand, il ne résiste pas aux petits chocolats le soir devant une bonne série comme Viking ou Game of Thrones. Très peu pour lui en revanche les séries policières scandinaves "mais je suis un bon mari donc je regarde même si j’avoue que je ne suis pas de façon attentive." Vous l'aurez compris, si certains soirs, le procureur twitte des messages plus que d’habitude, il y a de grandes chances qu’une série policière vienne de débarquer sur l'écran de son salon... Ce qu’il adore par-dessus tout, ce sont les documentaires d’Histoire. "On ne peut pas comprendre le monde d’aujourd’hui si on ne s’intéresse pas à notre histoire. Tout commence à l’Antiquité, tout a été dit et pensé. Ce qui nous différencie de cette époque, c’est la technique finalement."

Le procureur au côté du restaurateur Hubert (Photo : Abdel Samari)

Arrivé il y a un peu plus de trois ans à Nîmes, Éric Maurel a vadrouillé en France. Substitut à Ajaccio et Bayonne avant de devenir procureur à Abbeville, Saint-Omer et Pau avant de filer en région parisienne, à Pontoise précisément. Et après ? "Mektoub (c'était écrit, en arabe, NDLR). On commence à regarder. Dans un monde idéal, j’irais bien dans le Sud-Ouest mais à mon niveau, il n’y a pas beaucoup de places." Laisser les choses se faire tranquillement... Le procureur de la République de Nîmes n’est pas pressé. D’autant qu’à Nîmes, il a trouvé des amis et des coins de paradis pour s’oxygéner. "J’aime les balades dans le département. Je ne me lasse pas du Cirque de Navacelle."

Le représentant du ministère de la Justice aime surtout le contact et cela se sent et se ressent immédiatement. Physique ou digital. Il est l’un des procureurs les plus compulsifs sur le réseau social Twitter. Plusieurs messages par jour, des "j’aime", des "retweet", des commentaires et même des prises de bec. 140 caractères insuffisants pour ce passionné des mots. Il dort très peu pour coucher sur papier ses réflexions, ses points de vue et l’histoire des procureurs qui l’ont précédé et ceux qui ont marqué l’histoire française. "Quand j’écris un livre, c’est une longue maturation. Faut avoir quelque chose à dire. En même temps, nous sommes dans des métiers où l’on réfléchit beaucoup sur la manière d’exercer, les conditions et l’avenir. Ça habite beaucoup. Je mets donc mes idées en ordre. Et une fois que c’est mûr, il faut que j’écrive sans m’arrêter."

"Je suis né en Algérie pendant la guerre"

Une boulimie de l’écriture qui trouve ses origines dans l’enfance. "Ce sont mes parents qui m’ont donné envie de lire. Ce goût pour la littérature avec, à chaque Noël, l’attente de découvrir les nouveaux ouvrages que j’allais pouvoir dévorer." Des livres comme une fenêtre sur le monde pour ce jeune garçon issu d’un milieu modeste avec un père gendarme et une mère femme au foyer. Des déménagements réguliers au bout du monde, en Guadeloupe, à la Réunion, en Corse et en Métropole. Plus grand, il a pu découvrir dans les écrits de son père, Gilbert, l’histoire du pays qu’il a vu naître, l’Algérie. Son père, Basque d’origine, racontant "sa guerre d’Algérie" en tant que gendarme. Sept années de combats et d’enquêtes lors des attentats, l’action des gendarmes au contact des populations, etc.

Le procureur de la République se définit comme un "bon mangeur" (Photo : Abdel Samari)

"Je suis né en Algérie pendant la guerre, dans un village situé dans le Sud du pays. Je n’ai aucun souvenir car j’en suis parti à l’âge de 2 ans mais j’ai un attachement à ce pays difficile à expliquer. J’aimerais tant y aller et encore plus car mes parents m’ont toujours répété qu’il s’agit du plus beau pays du monde. J’irai un jour, c’est sûr." Des racines lointaines, "des parents extraordinaires" qui, selon lui, sont au cœur de sa réussite. "Je leur dois tout. J’ai ensuite eu la chance de réussir les concours de la magistrature même si c’est beaucoup de travail. Avouons que c’est plus facile pour des notables. Quand on est modeste, l’accès au cinéma, aux bibliothèques n’est pas automatique encore plus quand vous venez d’un petit village du Pays basque." Cette proximité avec le monde réel offre aussi des atouts. "J’ai eu la chance en tant que magistrat de devenir rapidement procureur. Une hiérarchie considère que vous avez l’aptitude à devenir procureur, la maturité aussi."

"Je veux que le tribunal soit un lieu de parole libre"

Au tribunal de Nîmes, Éric Maurel peut aussi s’appuyer "sur une équipe de valeur, expérimenté, travailleuse." Même s’il reconnaît que quelques fois la tension est au rendez-vous. "Je suis quelqu’un de cash, je dis les choses et après, on passe à autre chose. Je n’aime pas voir les gens qui boudent." Un peu "soupe au lait'', le procureur est tout simplement humain. "Je travaille sur mon caractère mais le naturel revient au galop." Un caractère connu aussi de sa hiérarchie. "Depuis 33 ans que je fais ce métier, je n’ai jamais ressenti de pression. C’est un dialogue permanent. Mais je pense que les gens savent comment je fonctionne. Quand j’ai commencé à Ajaccio, j’ai eu une altercation avec un procureur général. Il m’a convoqué dans son bureau pour me dire deux choses : ''vous avez bien fait de me tenir tête'' et ''c’est exactement ce que la hiérarchie attend de quelqu’un qui assume ses responsabilités''. Le devoir de loyauté c’est aussi de savoir dire non. C’est ce que je dis régulièrement à mes collègues. C’est un métier où il faut avoir de la personnalité. Je veux que le tribunal soit un lieu de parole libre."

Éric Maurel est très actif sur les réseaux sociaux, son téléphone n'est jamais bien loin (Photo : Abdel Samari)

D’autant que le métier est difficile. La justice en France manque cruellement de moyens et ne peut aller plus vite que l’instruction. Elle doit donc se reposer sur des gens dévoués et passionnés. Encore plus dans le Gard "un ressort extraordinairement violent. Ici c’est hors norme. Par le caractère impulsif, ça tape vite et fort. Je dirais même plus qu’en Corse ou en région parisienne. C’est une préoccupation quotidienne pour un procureur, d’autant que l’on n’est pas dimensionné." Quelques week-ends dans l’année ou en vacances, avec le sac au dos, son épouse à ses côtés, en randonnée sur le Chemin de Compostelle Éric Maurel espère, loin de se désespérer. "Notre société se fracture. C’est surtout le pacte républicain qui se fracture. Rappelons que la société ne reconnaît que des individus pas les communautés. Nous sommes tous Français. Et nous ne devons rien céder en matière d’égalité, de liberté, notamment celle de la pensée."

Un seul credo : trouver, chaque fois que cela est possible, des solutions. "La responsabilité est collective. Elle doit passer par l’éducation, la politique d’urbanisation, la réduction de la précarité, etc. À Nîmes, j’ai semé une graine avec l’Observatoire des violences faites aux femmes. C’est une petite fierté. Je ne sais pas si j’aurais été utile ou pas mais je peux dire que je ne serais pas resté les bras croisés." Marquer son empreinte. Une empreinte indélébile. Dans les méandres des ré- seaux sociaux comme dans les étagères des bons libraires. En Algérie, en Corse, dans le Pays basque, à Pontoise ou chez Hubert ce mercredi d’octobre, le procureur de la République de Nîmes ne reste pas silencieux. Comme si marquer un silence c’était déjà avoir perdu contre le reste du monde.

Abdel Samari

Important ! Cet article est un extrait de Objectif Gard, le magazine. Rendez-vous chez votre marchand de journaux pour acheter le dernier numéro. Découvrez le sommaire en cliquant sur le module ci-après :

 

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