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FAIT DU SOIR Annie Chapelier, députée de la 4e circonscription : « Comme députée, on ne sert qu’à entretenir une illusion »

(Photo François Desmeures / Objectif Gard)
Annie Chapelier dénonce, dans son livre et au fil de l’entretien, une démocratie qui ne fonctionne plus et appelle de ses voeux une réforme constitutionnelle, objet d’un éventuel second livre (photo François Desmeures / Objectif Gard)

Elle avait dit qu’elle ne ferait qu’un seul mandat et elle s’y tiendra. Élue sous la bannière La République en marche en 2017, Annie Chapelier quitte le groupe majoritaire à l’Assemblée nationale en janvier 2000, devient vice-présidente de l’éphémère groupe « Égalité démocratie solidarité », pour siéger finalement sous la bannière « Agir ensemble ». Demain, 15 avril, l’infirmière anesthésiste sort un livre, Un Parlement en toc, récit amer de la vacuité de la fonction de députée dans un parlement qu’elle estime aux ordres et sans réelle marge de manœuvre. Entretien réalisé avant le premier tour de la Présidentielle.

Objectif Gard : Qu’est-ce qui vous a poussé, en 2017, à vous lancer dans une candidature aux législatives ?

Annie Chapelier : Je n’étais pas du tout politisée, même pas dans une association, mais toujours fervente citoyenne. J’ai toujours voté parce que j’ai toujours considéré que le système démocratique est ce qui nous permet d’avoir des libertés. Jusqu’alors, personne n’avait synthétisé le maximum de ce que je pensais. Quand est arrivé Emmanuel Macron, je me suis que j’allais avoir 50 ans, qu’à un moment ou un autre il fallait s’engager et ne pas compter toujours sur la société. Le parcours d’Emmanuel Macron a fait que nous, dans son sillage, nous avons été élus.

Où vous placiez-vous sur l’échiquier politique à l’époque ?

J’ai toujours voté écolo quand il y avait des candidats, sinon à Gauche quand il n’y en avait pas. En même temps, je ne suis pas complètement à Gauche. Je pense qu’on a besoin des deux. Je me faisais cette réflexion ce matin en entendant Nathalie Arthaud. Elle soulève des problèmes de fond, qu’on se contente chaque fois de ripoliner la surface et jamais on s’attaque au problème de fond qui est le choix fait du système capitaliste dans nos sociétés occidentales. Mais jusqu’à en oublier que nous ne sommes qu’une minorité sur cette planète. La plupart des êtres humains vivent dans des régimes qui ne sont pas les nôtres. Notre modèle est peut-être le bon mais, en tout cas, il n’est pas le seul. La Gauche, c’est l’image de la carotte et du bâton : le monde est merveilleux, les gens sont gentils, il faut aider tout le monde. La Droite, qu’on associe dans notre triade républicaine à la liberté, c’est le modèle sanction, contrôle, ordre. Je pense qu’une bonne démocratie se situe entre les deux.

« Les lois votées sont allées à l’encontre de l’écologie »

À vos yeux, Emmanuel Macron représentait une synthèse de tout ça ?

Les formules qu’il a sorties était assez nouvelles : le fait d’effectuer un pas de côté, le fait d’oser – parce qu’on n’ose jamais en politique, on ne fait que répéter. Évidemment, on voit que c’était un pur mensonge, qu’il n’a rien osé du tout. Et qu’une fois en place, même les grandes lignes mises en avant, qui m’ont fait m’engager – comme dire qu’il fallait accorder une véritable place aux femmes – ça n’a absolument pas été mis en oeuvre. C’est un peu les yeux de l’amour, on voit toujours les qualités dans l’être aimé. En lisant Révolution ou en l’écoutant, j’avais l’impression qu’il y avait, de façon transversale, de l’écologie partout. Il n’en parlait jamais mais elle apparaissait comme un principe de fond, ce qu’il faut faire en la matière. Et puis, à peine élu, il a nommé Nicolas Hulot. Il avait réussi à convaincre un écologiste pur et dur, à qui on avait déroulé un tapis rouge lors des mandats précédents. J’ai cru à son engagement écologique. Maintenant, si on fait le bilan au niveau écologique, c’est catastrophique. Les lois votées sont allées à l’encontre de l’écologie. Je me suis mise en retrait de beaucoup de textes dès le début du mandat. Que ce soit sur les néonicotinoïdes ou même sur le sujet asile et immigration. La population, la démographie, ne sont absolument pas abordées. Je me suis battue auprès du ministère de l’Intérieur pour qu’on mette en place une véritable politique d’intégration, d’accueil des réfugiés qui soit portée par le pays tout entier parce que c’est demandé et fait par la population – on le voit bien avec l’Ukraine et les manifestations spontanées et individuelles. Mais rien n’est institutionnalisé. Un État, sans avoir besoin de tout réguler, doit être le support des politiques que nous portons.

Le titre de votre livre, qui sort le 15 avril à compte d’éditeur (*), est assez révélateur. Pouvez-vous résumer le fonctionnement de l’Assemblée nationale que vous dénoncez dans votre ouvrage ?

Les cinq années m’ont permis d’observer de l’intérieur comment ça se passe. Le résultat, si on veut être sincère, vis-à-vis de soi-même et des autres, c’est que ça ne fonctionne pas. Nous sommes face à une institution qui n’a pas d’autre fonction que de jouer un rôle de figuration. Même les votes ne sont pas réels, dans le sens où tous les textes qui arrivent au sein de l’Assemblée sont portés par le Gouvernement. Tous, même ceux provenant de propositions de loi, donc de députés. La plupart du temps, ce sont des prête-noms. Et quand ils ne le sont pas, le Gouvernement sanctionne, en refusant le texte, ou alors est d’accord en le modifiant selon ses souhaits. Ou alors – comme ce qui est arrivé pour mon texte – le Gouvernement laisse passer, mais en précisant bien qu’il est hors de question qu’il soit appliqué. Donc, soit il ne poursuit pas son chemin parlementaire, soit il n’y a jamais de décret d’application. Ou le décret est remanié pour que la loi soit vidée de sa substance. Tout ceci montre que c’est complètement factice, on ne sert qu’à entretenir une illusion. C’est gravissime. Vladimir Poutine envahit l’Ukraine, personne ne connaît ses objectifs si ce n’est celui de déstabiliser les démocraties. Or, nous avons une démocratie très vulnérable.

« La démocratie ne peut pas fonctionner avec un fusible »

Ne pensez-vous pas que la population perçoive ce dysfonctionnement ?

Les gens le perçoivent et le manifestent puisqu’ils ne votent plus ou se tournent vers des populistes qui ne flèchent pas les vrais responsables. Qui sont multiples mais ne sont certainement pas les migrants, les chômeurs ou autres. Nous avons une institution qui est factice. Certains de mes collègues se sont inscrits avec délice dans ce système : ils ont une notoriété, sont considérés, vont voyager, on va les voir à la télé, que sais-je encore… Mais au niveau du pays, on ne sert à rien. Ce qui fait que la population ne croit plus dans les institutions, ne va plus voter, se tourne vers des votes populistes et concentre toute sa rancune sur les parlementaires, qui servent de boucs-émissaires. Or, on est 577. Il y a 2 500 personnes à l’Assemblée avec un salaire moyen de 6 ou 7 000 € par mois, donc plus que nous. Les 2 500 personnes ne sont pas vraiment utiles mais ça, ça ne dérange personne. Nous, nous concrétisons tout ce que les gens détestent. On ne sert finalement plus qu’à ça, être un bouc-émissaire, comme dans la Fée carabine de Daniel Pennac. Mais la démocratie ne peut pas fonctionner avec un fusible.

Quelle serait, à vos yeux, la priorité pour rendre le parlement efficace ?

L’urgence, c’est vraiment la réforme constitutionnelle. Pour que chaque citoyen puisse se réapproprier la République et avoir un rôle. On lui demande de voter pour des gens qui ne vont servir à rien. On se moque des Français.

Le fait de sortir du groupe La République en marche en 2020 a-t-il changé la façon dont vous étiez traitée ?

On voit beaucoup de différence. C’est un peu comme à la cour, on est un microcosme, on vit entre nous. Des choses prennent une importance énorme au sein de l’Assemblée mais dès que vous sortez des colonnes, la première personne que vous croisez dans la rue n’a pas la même notion. En tant que parlementaire, quand j’étais dans la majorité, j’étais une anonyme. En créant le groupe « Écologie, démocratie, solidarité », nous avons insisté pour dire que nous n’étions pas dans l’opposition mais que nous étions un groupe minoritaire, ce qui existe constitutionnellement. C’est une notion de neutralité. Mais LREM na jamais voulu nous reconnaître comme tels. Puis, des membres l’ont quitté, le groupe s’est dissous et j’ai eu l’embarras du choix. Je me suis tournée vers « Agir ensemble », en découvrant par la suite qu’il était considéré comme Centre Droit et qu’il y avait des Républicains parmi eux. Ce qui ne me dérange pas, il y a des personnes extraordinaires, qui ont de vraies visions écologistes, c’est un groupe qui fonctionne très bien. Et… il est dans la majorité. Donc vous avez le droit de discuter avec des ministres, vous êtes invitée à Matignon pour prendre le petit-déjeuner avec Jean Castex, etc.

« Je suis venue en politique pour changer le monde parce qu’il en a besoin »

Y a-t-il quand même, dans ces cinq années, une loi que vous êtes fière d’avoir votée ou soutenue ? Garderez-vous un « meilleur souvenir » législatif ?

Je ne me suis pas engagée en politique ni n’ai été élue députée pour me faire des souvenirs. Je suis venue en politique pour changer le monde parce qu’il en a besoin. Et non seulement on ne l’a pas changé mais on l’a rendu encore plus dur, encore plus difficile. Au niveau de l’environnement, on a régressé. Les propositions que j’ai avancées en santé, très construites, proposaient une réforme systémique. Mais ils n’en veulent pas. Ils se sont moqués du monde avec le Ségur de la santé, ils sont restés dans leur « technocratisme ». Et on le voit bien : leurs fameuses mesures extraordinaires, qui vont voir l’augmentation des salaires… Mais c’est l’hémorragie complète à l’hôpital, tout le monde le quitte. Mes propositions étaient juste dans la continuité de ce que réclame l’hôpital depuis 20 ans. Ça fait 20 ans que des rapports se succèdent, disent tous la même chose, font le constat des mêmes écueils…

Mais alors sur quoi ces réformes butent-elles ? 

L’administration qui refuse de changer. Et la fameuse absence de volonté politique… Olivier Véran partage pourtant cette vision. Mais l’argument de ses conseillers était constamment : « Il a le nez dans le guidon avec la crise sanitaire ». Mais justement ! C’est parce qu’il y a cette crise sanitaire qu’il est urgentissime de mener cette réforme ! Ça n’a jamais été entendu. Comment peut-on être aussi idiot ? Je ne parle pas de Véran mais du Gouvernement en général, même d’Emmanuel Macron. Tout le monde parlait du monde d’après. Eh bien, il est même pire qu’avant. Donc, on a besoin de transformer vraiment les choses. Et de ce côté là, je n’ai pas changé, notamment dans ce besoin de révolution. Mais comme je dis en conclusion de mon livre, je n’avais pas compris que la révolution, c’était un tour sur soi-même. Les députés de Macron, trois p’tits tours et puis s’en vont. Alors que renverser la table, c’est une question de survie démocratique.

« À mon avis, les régions et les intercommunalités, ça ne sert à rien »

Vous parlez de réforme constitutionnelle. Quel avenir pourrait avoir notre démocratie ?

Il faut aller vers une démocratie participative, une réforme qui permette aux institutions de fonctionner, d’être efficace, et que faire une loi ne prenne pas trois mandats… On a inventé la lenteur en politique pour justifier les renouvellements. Il faut amener des mesures de simplification, d’équité, etc. Je pense qu’on a besoin d’avoir une véritable concertation auprès de la population pour que le plus grand nombre se retrouve dans la façon dont nous votons. A-t-on besoin de garder les institutions telles qu’on les a ? À mon avis, les régions et les EPCI (établissements publics de coopération intercommunale, les intercommunalités, NLDR), ça ne sert à rien, à part multiplier les couches, diluer les compétences et faire en sorte que plus personne ne s’y retrouve. Vous ouvrez l’eau du robinet, ça concerne telle collectivité. Mais l’écoulement, c’en est une autre… Par exemple, que les maires soient indemnisés en fonction de la taille de leur commune, c’est une injustice totale. Que vous ayez une commune de 300 ou de 30 000 habitants, votre charge de travail, en volume, est la même. Pourquoi Max Roustan a des indemnités supérieures aux maires des communes de 200 habitants ? Ce n’est pas lui qui est allé recenser les personnes de plus de 75 ans qui souhaitaient se faire vacciner, en faisant du porte-à-porte, je ne le crois pas. Ce n’est pas lui qui va constater un décès qu’il y a eu sur sa commune, etc. Ça revient à considérer que plus on est petit, moins on en fait. C’est à l’image des métiers essentiels qui sont payés au lance-pierre…

Après un tel diagnostic, est-ce que vous avez envie d’aller voter pour la Présidentielle ou les Législatives ?

Mais bien sûr que je continuerai à voter… C’est quand il y a une épidémie de choléra qu’il faut se laver les mains, pas quand vous vivez dans un monde aseptisé. Je serai cohérente avec mon parrainage en votant Yannick Jadot. Au 2e tour… (silence), on verra bien.

Que fera l’ancienne députée Annie Chapelier à partir du mois de juillet ? 

Ça n’intéresse personne (rires).

Propos recueillis par François Desmeures

* Un Parlement en toc, aux éditions Nombre 7

Annie Chapelier avait installé sa permanence à la Jasse de Bernard, sur la commune de Saint-Hilaire-de-Brethmas (photo François Desmeures / Objectif Gard)

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