Publié il y a 3 ans - Mise à jour le 27.06.2021 - marie-meunier - 7 min  - vu 608 fois

FAIT DU JOUR Abstention : pourquoi ces Gardois ne sont pas allés voter dimanche ?

Dans le Gard, le taux d'abstention pour ce premier tour des élections départementales et régionales s'élève à 66,54% de la population inscrite. (photo Anthony Maurin / Objectif Gard)

66,54%. C'est le taux d'abstention dans le Gard au premier tour des élections départementales et régionales. Plus de 361 000 électeurs sur les 543 000 inscrits du département ont boudé les urnes dimanche dernier. Pourquoi ? Par manque d'intérêt, par symbolique contestataire, par omission ou tout simplement parce qu'ils profitaient des vacances à la mer ? On leur a demandé.

L'abstention, la grande gagnante de ces élections ? La formule a été empruntée par les médias et les politiques dès le lendemain de ce premier tour. Dans le Gard, comme en France, le taux de participation était historiquement bas dimanche 20 juin. Durant l'entre-deux-tours, nombreux étaient les candidats, les partis et les sympathisants à appeler au sursaut démocratique. Mais cela suffira-t-il à rebooster la participation au second tour ? Et comment interpréter cet éloignement des urnes ?

Ce que l'on peut constater dans les témoignages que nous avons recueillis, c'est que les personnes préfèrent rester anonymes en modifiant leur prénom ou en ne livrant pas leur patronyme. Preuve que si l'abstention est bien visible dans les chiffres, elle reste taboue dans les paroles. Sous nos appels à témoignages, beaucoup d'internautes gardois ont tenu à rappeler à quel point il était important de se rendre jusqu'à son bureau de vote. C'est le cas d'Anne, une Bagnolaise de 57 ans, qui cite l'adage : "Voter, ce n'est pas un droit mais un devoir. Les femmes se sont battues longtemps pour plus d'égalité. J'espère que ceux qui n'ont pas voté ne viendront pas se plaindre ensuite."

Hugo(*), 21 ans : "Que ce soit l'un ou l'autre, ça ne changera rien à ma vie"

Parmi l'électorat le plus absent dimanche, on trouve les jeunes. Les 18-24 ans constituent la tranche d'âge qui a le moins voté en France (jusqu'à 84%). Pour Hugo(*), 21 ans, habitant vers Uzès, il y a un certain désintérêt de la politique et plus particulièrement de ces deux scrutins : "Moi personnellement, je ne vote que pour les présidentielles. Je préfère ne pas aller voter ou mettre un bulletin blanc, plutôt que de donner ma voix à des personnes que je connais pas. Ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse la politique, je ne m'y suis jamais penché."

Sur son canton, un binôme investi par le Rassemblement national est en lice au second tour, face à la Gauche sortante. On peut difficilement être plus aux antipodes sur l'échiquier politique. Pas de quoi motiver Hugo à se rendre aux urnes ce dimanche : "Que ce soit l'un ou l'autre, ça ne changera rien à ma vie." Et pourtant, le Département et la Région détiennent de nombreuses compétences qui impactent nos vies au quotidien et notamment celles des jeunes (versement du RSA, entretien des routes pour le Département ou la formation professionnelle et transport pour la Région). Et selon les équipes élues, la répartition des budgets ne sera pas la même.

Et ça, beaucoup de jeunes adultes ne semblent pas en avoir conscience. Illustration avec Emma(*), 21 ans : "On a du mal à voir concrètement quel impact ça a pour nous. Un maire, c'est beaucoup plus concret. Le Département ou la Région, on a dû mal à visualiser." Cette dernière va essayer de se déplacer à son bureau dimanche, mais sans certitude : "Dimanche dernier, je n'étais pas chez moi. J'ai aussi un problème : j'habite à Nîmes pour mes études, et mon bureau est à côté d'Alès, à une heure de route. Je n'ai pas encore transvasé..."

Un désenchantement même chez ceux qui votent depuis leur majorité ?

C'est le lot de beaucoup d'étudiants et de jeunes actifs qui sont encore inscrits sur les listes électorales de la ville de résidence de leurs parents. Héléna(*), 25 ans, a déménagé depuis quelques mois à Bagnols/Cèze pour son premier travail. Elle n'a pas encore basculé son bureau, toujours à Paris, ville où elle a étudié. Mais pour elle, le problème ne vient pas que de là : "Nous les jeunes, on bouge beaucoup. Beaucoup plus que les générations d'avant. On a moins d'attaches à un territoire. Quand on débarque quelque part, on ne connait pas les enjeux de la Région ou du Département." Pourquoi n'est-t-elle pas allée voter ? "Ce n'est pas une question politique ou un désenchantement. Ce n'est pas non plus une question de temps car prendre une procuration, ça prend quelques minutes. C'est difficile à expliquer en fait, mais je ne l'ai pas fait."

Ok pour les jeunes... Mais dans un département avec une population vieillissante comme le Gard, leur abstention n'explique pas à elle seule les 66,54%. Il faut rappeler que l'on se trouve dans un contexte post-confinement. Et après des week-ends contraints par les limitations de déplacement et les nombreux lieux de vie fermés, beaucoup de foyers avaient envie de partir, le temps d'un week-end ou de plusieurs semaines de vacances. "Avec mon mari, nous n'avons pas voté car nous sommes en vacances en Bourgogne. De toute façon, ça ne changera rien car même avec 10% de votants, ils sont quand même élus. Ce n'est pas logique, ils représentent qui ?", déplore Marie-Lou, Bagnolaise de 64 ans.

C'est la première année qu'elle ne vote pas. C'est aussi une manière d'exprimer son ras-le-bol : "J'ai toujours voté depuis que j'ai l'âge, mais maintenant, je suis désabusée. Je ne trouve plus de sens. Les politiques promettent monts et merveilles et quand ils sont élus, ce n'est plus le même discours. Je ne leur fais plus confiance. Une voix de plus ou de moins, ça ne changera pas la face du monde."

Problème d'acheminement de la propagande électorale

Beaucoup d'électeurs ne trouvent plus d'intérêt à s'exprimer dans les urnes et éprouvent même une certaine défiance. Il y en a aussi qui n'étaient tout simplement pas au courant... Carla(*), professeure uzétienne de 31 ans, ne consulte pas les médias et n'a pas reçu les professions de foi dans sa boîte aux lettres : "J'ai vu que je devais aller voter par hasard sur Facebook, mais trop tard. Je ne regarde pas la télévision, je ne sors de chez moi que pour aller travailler ou me baigner. Je n'ai pas reçu les propositions des candidats par courrier. Je pense qu'il y a un souci de communication."

Mais elle avoue que même si elle avait su, elle n'y serait peut-être pas allée et ne s'en culpabilise pas : "J'aurais pu le faire exprès. Depuis les dernières présidentielles, je ne me sens plus du tout concernée par les élections. Pourtant, je connais bien les missions, les enjeux du Département, mais que ce soit l'un ou l'autre qui est élu, je ne pense pas que ça change grand chose. On peut dire que je suis déconnectée de la réalité, mais ce sont peut-être les politiques qui le sont au vu de ce taux d'abstention record..."

Son témoignage a particulièrement suscité de réactions sur Facebook, elle s'en détourne : "Ça dérange les gens de ne pas avoir de justification. Je n'ai pas envie d'y aller, juste pour dire que j'ai voté et choisi un candidat en prenant la température. Si je vote pour quelqu'un, je veux le faire intelligemment en connaissant ce qu'il propose concrètement comme actions." Elle n'ira pas au second tour, l'étude des candidatures lui semblant trop "énergivore" à ce stade.

"Pourquoi ne pas mettre en place le vote par correspondance ?"

Christiane(*) a également préféré renoncer à se prononcer et voter en pleine conscience : "Toute la journée j’ai pensé aller voter mais sur les listes, il n’y avait pas le parti des représentants indiqué sauf pour le RN. J’avais la flemme de chercher et ne voulais pas voter n’importe qui. Ce n’est pas une excuse mais c’est comme ça. J’irai voter ce dimanche." Preuve que ne pas afficher son étiquette politique peut parfois embrouiller l'esprit des votants.

L'abstention ne s'explique donc pas que par une démobilisation. Il y a aussi des personnes qui voulaient voter mais qui n'y sont pas parvenu à cause d'incidents techniques. L'un des problèmes redondants réside dans la difficulté de trouver une personne pour sa procuration.

Si la procédure a été simplifiée via Internet, il n'est pas toujours facile de trouver quelqu'un qui vote dans la même commune, comme le confie la Nîmoise, Béatrice(*) : "Je vote normalement à Nîmes mais je suis hospitalisée à Uzès encore pour un mois. J'ai fait ma démarche en ligne, la gendarmerie est venue jusque dans ma chambre finaliser les papiers mais ma procuration n'a pas été validée car mon ex-mari à qui je l'avais attribuée, vote à Rodilhan dans un autre bureau. Je trouve ça aberrant. Pourquoi compliquer les choses ? Pourquoi ne pas mettre en place le vote par correspondance ?"

Une crise sanitaire qui a redessiné les priorités des Français ?

Peut-être que cela augmenterait la participation ? Car plusieurs Gardois citent le fait de se déplacer comme un obstacle (grossesse, repos après le travail de nuit, sortie en famille...). Ça pallierait également aux problèmes d'organisation, comme le pense Déborah(*), Bagnolaise de 37 ans : "Je suis allée voter malgré mon accident de voiture quatre jours auparavant. Je suis passée dans l'isoloir, j'ai pris cinq minutes de réflexion, j'ai glissé mon bulletin dans l'enveloppe. Mais on ne m'a pas trouvé sur les listes. J'ai changé de bureau, sans que j'en sois informée. Ça fait pourtant depuis 2017 que j'ai déménagé..."

L'amie qui l'accompagnait l'emmène jusqu'au bon bureau mais ne trouve pas de place de stationnement à proximité de l'entrée. Encore mal en point à cause de son accident et prise de vertiges, Béatrice renonce : "C'est frustrant, rien n'est organisé. J'ai pourtant voulu accomplir mon devoir de citoyen. Déjà que je n'avais reçu aucun document électoral pour le premier tour..." Encore une victime du couac dans la distribution de la propagande électorale...

Vous l'aurez compris, l'abstention est multifactorielle. Mais on ressent derrière son taux bondissant une lassitude voire un désintérêt. Certains Gardois semblent le ressentir particulièrement depuis l'élection d'Emmanuel Macron espérée comme une marche vers un renouveau, et qui finalement a déçu. "Depuis les Gilets jaunes, rien n'a changé...", souligne une Uzétienne. Rajoutez à cela une crise sanitaire éprouvante qui peut-être a redessiné les priorités des Français et qui en dissuade encore quelques-uns -notamment les personnes âgées- à s'exposer au risque de contamination dans les bureaux. Reste à savoir si ceux qui sont restés silencieux au premier tour sortiront de leur torpeur aujourd'hui...

Marie Meunier

(*) les prénoms cités ont été modifiés.

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