Du pain de la veille un premier mai ? C’est inconcevable pour Christophe Hardy, président de la Fédération des boulangers-pâtissiers du Gard. Pourtant, l’éventualité de voir des commerces de proximité ouverts en cette sacro-sainte journée de fête du Travail est à l’origine d’une polémique qui, depuis maintenant plusieurs années, revient sur le devant de la scène à la même période. Par principe, malgré la spécificité de ce seul jour férié intégralement chômé – hormis pour les domaines dont l’activité ne peut être interrompue – l’ouverture des boulangers et des fleuristes est tolérée, sans que le législateur ne vienne sécuriser cet accord tacite. La loi, elle, prévoit que seuls les patrons peuvent travailler en cette journée spéciale de repos. Faute de quoi, ils risquent une verbalisation à hauteur de 750 € pour chaque salarié travaillant le 1ᵉʳ-Mai. La contravention est doublée s’il s’agit d’un mineur, bien souvent un apprenti. Mais en réalité, très peu, voire aucun contrôle n'a lieu.
C’est en 2022 que tout dérape. Suite à un contrôle effectué par l’inspection du travail, plusieurs boulangeries vendéennes ont été verbalisées pour avoir fait travailler des salariés un 1ᵉʳ-Mai. Les artisans ont fini par être relaxés, près d'un an après, devant le tribunal correctionnel, mais cet événement a mis le feu aux poudres. Un projet de loi destiné à permettre officiellement aux artisans fleuristes et boulangers de faire travailler leurs salariés en ce jour férié si particulier, a d’abord été porté devant l’Assemblée nationale. Problème : d’autres professions y sont citées, occasionnant la vive réaction de certains syndicats, fervents militants du 1ᵉʳ-Mai intégralement chômé. « La France ne s’arrête pas de tourner le 1ᵉʳ-Mai », s’indigne Christophe Hardy, soulignant le caractère obsolète de cette journée, créée il y a 140 ans.
« S’ils ne veulent pas travailler, ils ne travaillent pas »
« Les gens préfèrent défendre leur pouvoir d’achat », explique le président de la Fédération, soulignant que chaque salarié qui travaille le 1er-Mai voit son salaire de la journée doublé, tout comme à l’occasion des autres jours fériés de l’année. « S’ils ne veulent pas travailler, ils ne travaillent pas », ajoute-t-il, soulignant la nécessité de prendre en compte le consentement des salariés. D’où l’importance de faire signer des attestations permettant de prouver leur accord en cas d’inspection. Un document qui fait également fureur du côté des fleuristes : « On a signé un papier pour dire qu’on était d’accord pour travailler », explique Éloïse, fleuriste salariée du Jardin aux fleurs, à Nîmes. La fédération gardoise des boulangers en a d’ailleurs mis un exemplaire à disposition de ses 160 adhérents. Mais cette pratique ne protège pas ces commerces d’éventuelles sanctions.
« S’il y a des contrôles, on assumera », dit Christophe Hardy. « On a la parole du Premier ministre. En cas de verbalisation, il va suivre les dossiers ». C’est du moins ce qu’il a soutenu face aux différents présidents de fédérations de boulangers-pâtissiers, à l’Élysée, en janvier dernier. Dans l’attente de la promulgation d’une loi plus protectrice, nombreux sont les artisans gardois à faire travailler leurs salariés, malgré l’interdit théorique. « Ça arrange tout le monde », explique Noé, gérant de la boulangerie Maison Poulain, à Nîmes. « On va faire une petite équipe, mais on va travailler ». Leurs salariés aussi, mais toujours sur la base du volontariat. Chez Lola Fleurs, à Alès, travailler n’est pas une option, mais une évidence : « Le muguet est une fleur, c’est la fête de la fleur, ce serait bizarre de ne pas travailler », dit Marine, responsable de la boutique alésienne. Malgré tout, et loin des polémiques, certains artisans font le choix de la fermeture. C’est le cas d’Albert, gérant de la boulangerie Ador le pain, à Calvisson : « Il y a onze jours fériés dans l’année, ce sont mes seuls jours de vacances », sourit-il.
La machine législative étant lente, le projet de loi ne permet pas de protéger ces artisans pour ce 1ᵉʳ mai 2026. En cas de contrôle, les boulangers et les fleuristes ayant fait travailler leurs salariés s’exposent donc à des sanctions, mais peut-être pour la dernière fois.