Tout commence en février 2026. Audrey Carbo et Bruno Agniel, porteurs de projet, entament les démarches pour ouvrir une bodega durant la Feria de Pentecôte (du 21 au 25 mai), rue Bigot, au local qui accueillait avant la Noche. Ils contactent alors les services de la mairie, les pompiers, la préfecture. Ils anticipent et investissent notamment 3 000 euros dans un système d'alarme. Ils savent que le lieu a connu des problèmes avec les anciens locataires, et veulent montrer que leur projet est sérieux. Après s'être mis dans les clous en matière de sécurité, les pompiers valident, mi-avril, l'intégralité du dispositif.
Dans le même temps, Audrey Carbo contacte la préfecture pour comprendre le cadre réglementaire des licences provisoires. La réponse de Nathalie Verbeque, du Bureau des Polices Administratives, est claire : "Ce n'est pas à la préfecture de vous accorder un débit temporaire de catégorie 3, c'est à la mairie." La préfecture envoie le texte de loi applicable et ne se prononce pas sur le fond. Elle ne donne pas d'avis favorable, mais elle ne donne pas d'avis défavorable non plus. Le pouvoir de décision appartient uniquement au maire.
Pendant un mois et demi, les porteurs du projet envoient des mails, appellent mais pas de réponse. "On nous reçoit à peine sur le pas de la porte", regrette Audrey Carbo qui croise le maire Vincent Bouget à l'ouverture de la PrimaFresca. "Il nous dit qu'une réponse la semaine suivante arrivera. Finalement, on a rien reçu. Ce n'est que le 22 avril, deux jours avant l'expiration du délai légal, que le courrier de refus arrive."
"Si on commence à faire des exceptions, je ne m’en sors pas"
Le courrier de refus, signé le 22 avril par Nicholas Blanc, directeur général des services de la ville, par délégation du maire, avance deux motifs principaux : le premier est réglementaire, la licence de débit de boissons rattachée à l'adresse a fait l'objet d'une saisie judiciaire dans le passé, et le périmètre de protection de 100 mètres autour d'un établissement scolaire ne serait pas respecté. Le lycée Alphonse Daudet possède en effet une porte donnant sur la rue Bigot. Le second argument est lié au voisinage : plusieurs riverains et commerçants se plaignent depuis plusieurs années de troubles à l'ordre public et de nuisances sonores causées par l'activité de cet établissement. Une dernière plainte collective a été déposée le 3 avril 2026.
Audrey Carbo et Bruno Agniel contestent les deux motifs. Sur la question du lycée, ils mettent en avant un courrier d'Arnaud Sobczyk, proviseur du lycée Alphonse Daudet, daté du 13 avril 2026 et adressé directement au maire : "L'entrée de la rue Bigot n'est jamais utilisée, ni par le personnel ni par les élèves. Seules les entrées principales boulevard Victor Hugo et rue Porte de France sont utilisées par les élèves pendant les horaires normaux du lycée." Il précise que la bodega, ouverte à partir de 20h, "ne gêne pas le fonctionnement normal et habituel du lycée." Une lettre que les porteurs du projet décrivent comme une prise de risque et dont il salue la cause de la part du proviseur, qui est allé jusqu'à envoyer une copie au rectorat de Montpellier. Ce courrier n'a visiblement pas infléchi la décision du maire, "je ne vais pas contrôler toutes les portes de tous les établissements scolaires de la ville. Il y a des règles et elles s’appliquent à tout le monde, si on commence à faire des exceptions je ne m’en sors pas. C’est ma responsabilité, s’il y a un problème derrière », réagit avec vigueur Vincent Bouget.
Sur la question du passif de l'établissement, Audrey Carbo est catégorique : "Nous ne sommes pas les anciens gérants. La mairie mélange tout. L'ancien locataire avait fait n'importe quoi, on le sait. Mais ce n'est pas nous. Nous sommes dans une situation plus que délicate." Elle rappelle que le bar ne fonctionnait plus à l'année depuis longtemps, précisément à cause des problèmes passés, et que leur projet se limitait strictement aux cinq jours de feria. "On ne veut ouvrir que pour les ferias. C'est rien."
Un soupçon de conflit d'intérêts qui dérange
Un autre aspect de l'affaire irrite également Audrey Carbo et Bruno Agniel. Parmi les riverains ayant déposé des plaintes contre l'établissement, figurent notamment le père d'un nouvel élu, voisin de l'établissement, qui a multiplié les recours judiciaires contre ce lieu depuis plusieurs années. "Cela ressemble à un conflit d'intérêts. C'est ça qui me dérange", dit Audrey Carbo.
Interrogé sur ce point, Emmanuel Bois, adjoint aux commerces, reconnaît que le père de l'élu a bien été impliqué dans des procédures passées contre l'établissement, mais assure : "ce n'est absolument pas la raison du refus". D’autant plus qu’il précise l'existence d’autres plaintes. Notamment celle de la SCI propriétaire de l'immeuble, qui avait engagé une procédure d'expulsion contre les anciens locataires pour loyers impayés, et souligne que c'est cette procédure qui a conduit à la fin du bail commercial et à l'annulation de la licence. Dans sa lettre de refus du 22 avril, la ville de Nîmes met néanmoins en avant la plainte du 3 avril 2026, "signée par plusieurs riverains pour s'opposer fermement à l'ouverture de cette bodega éphémère." Ce qui montre bien que cela a joué dans la décision.
Une bodega fermée, un avenir incertain
La feria de Pentecôte aura donc lieu sans les Jardins de Bigot. Le lieu restera fermé. Pour Audrey Carbo, le bilan est amer. "C'est l'injustice car à côté Le Prolé ouvre sans problème de nuisances sonores. On a tout fait bien. On a anticipé, on a mis en place tout ce qu'on nous demandait. On ne pouvait pas mieux faire." Bruno Agniel envisage malgré tout de constituer un nouveau dossier pour la feria de septembre même si l'espoir est mince. Au total, 19 bodegas ont été autorisées à ouvrir pendant la feria de Pentecôte 2026.