Avant le miracle industriel, le paradoxe : "Nous avons le monopole, nous produisons 100% de la soie française, s'amuse le PDG de Saint Loup, Alexandre Lourié (relire ici). Mais nous représentons 0,00003% du marché de la soie transformée en France." Pourtant, l'émotion est palpable chez le gardien du savoir-faire cévenol en matière de sériciculture, Michel Costa, petit-fils et fils de fileuse, qui a dédié tout un pan de sa vie à ce patrimoine. Ce lundi, l'entreprise Saint Loup recevait son premier métier à tisser la soie, afin de tripler une production de fil dont les réalisations ont déjà connu un succès qui surpasse l'estime, avec deux foulards et un "bandou".
Retraité, à la tête de l'association Cévennes en soie, Michel Costa n'a jamais compté ses heures quand il s'est agi de sériciculture. Et c'est lui qui est désormais en charge de la formation de la fileuse, alors que la dernière filature française a fermé en 1965, à Saint-Jean-du-Gard. Jusqu'à Julie Mouton, donc, qui a commencé ce lundi un contrat qui l'inscrit dans une tradition industrielle plusieurs fois séculaire. "On commence avec 28 bouts de capacité de production, décrit Alexandre Lourié. On veut amorcer la pompe en augmentant nos capacités de production. Et on travaille en parallèle sur des souches de vers à soie cévenols."
C'est que l'animal local sait y faire en matière d'excellence. "En 1921, une souche d'Alès a été ramenée par des Japonais. Elle est devenue l'une des soies les plus prestigieuses du Japon." Au point que cette race Cévennes devienne l'une des soies dévolues à l'impératrice du Japon. Si l'empire du soleil levant a su reconnaître l'excellence de la variété, le pays originaire a bien failli en perdre la connaissance. Mais Michel Costa veillait... (relire ici).
Alxexandre Lourié confirme : "Tout ce qui se fait après l'étape de la soie grège existe encore. Par contre, tout ce qui existe avant n'y est plus. On investit pour avoir une machine qui transforme le cocon en fil. En s'assurant que la souche soit cévenole. Aujourd'hui, avec trois sériciculteurs qui travaillent pour nous, 100% des mûriers, des vers à soie et des magnaneries sont cévenoles."
Si le savoir-faire a failli se perdre, la mémoire, elle, est bien restée. En témoigne la vente de Noël des premiers foulards de Saint Loup, de soie 100% cévenole et entièrement fabriqués en France. "On a été dévalisés", sourit Alexandre Lourié. Certes, seuls 300 exemplaires étaient à la vente. Mais à un tarif autour des 300€, selon le moment de la commande. "On va multiplier par trois la production de fil", confirme le créateur de Saint Loup, qui pense déjà aux prochains foulards de soie de Noël 2026. Mais pas seulement. De nouvelles tailles sont envisagées, alors que quelques bandous sont encore à la vente, magnifiquement décorés par une interprétation de la légende de Saint Loup.
"De plus en plus, les gens votent avec leur portefeuille, pense Alexandre Lourié. Si Saint Loup marche, cela veut dire que cela valait le coup de relancer l'appareil. Pour l'instant, c'est un acte engagé et citoyen. C'est l'An 1 de la réindustrialisation. Et, en même temps, j'assure la direction artistique d'une maison de couture, en faisant confiance aux artistes que je fais travailler." De nouveaux motifs provenant de nouveaux artistes sont d'ailleurs attendus sur les prochaines réalisations. Trois modèles sortiront pour Noël.
La magie de la soie cévenole a aussi opéré au moment d'embaucher la première fileuse française depuis 1965 ou presque. "J'ai croulé sous les candidatures", confie Alexandre Lourié, qui n'en revient pas de "l'engouement". "Les Cévennes, c'est chic et punk à la fois", sourit l'entrepreneur, entre terre d'excellence industrielle et, souvent, de luttes.
"Les maisons de couture fabriquent la rareté, moi je la subis"
Un peu à l'image de Julie Mouton, la première fileuse, donc, de l'entreprise Saint Loup. Ancienne travailleuse sociale, elle a ensuite bifurqué vers les plantes médicinales et les cosmétiques naturelles. "J'ai tout à apprendre, confie-t-elle modestement tandis que Michel Costa lui enseigne les gestes pour dérouler le fil des cocons et l'attirer vers la nouvelle machine. Mais je n'ai pas peur, je suis curieuse et motivée. Et je suis contente de faire partie de l'expérience et de participer à cette démarche locale."
Une démarche qu'Alexandre Lourié espère étendre. "Si je ne voulais faire que des foulards, je n'aurais pas commandé de machine. Il y a du chemin entre 0,00003% et 100% !, s'amuse-t-il. Chaque étape aurait pu être plus facile et moins chère, illustre-t-il en montrant les différentes étapes de fabrication, du fil de soie produit en Cévennes, au tissage et au moulinage à la main en Haute-Loire, puis au décreusage dans la Loire, avant l'impression dans le Rhône. Je veux imposer une Maison dans un pays qui en a déjà beaucoup", ambitionne Alexandre Lourié.
"J'explore aussi d'autres produits, poursuit l'entrepreneur enthousiaste, en travaillant notamment avec d'autres savoir-faire comme la bijouterie. Les maisons de couture fabriquent la rareté, moi je la subis : il faut 500 cocons pour faire un foulard. Et on manque. Il faut plus de mûriers et il faut attendre trois ans avant de pouvoir en récolter les feuilles pour nourrir les vers à soie." Alors que les mûriers possèdent de multiples avantages (farine protéines, coupe-feu, puits de carbone). "Je discute actuellement avec des sériciculteurs pour aider à la plantation." En l'état, l'entreprise peut compter sur 5 hectares de mûriers. "L'obejctif est d'en planter cinq de plus", espère Alexandre Lourié.
"La production a commencé en avril, avec l'éducation (*). Cette année, le même jour, les graines ont éclos et les feuilles de mûriers sont sorties", s'émerveille le créateur de Saint Loup. En un mois, on a environ dix milliers de cocons. En octobre, on envoie la soie au moulinage et les foulards seront dispos vers le 1er décembre." Mais l'entrepreneur, cette année, ne met pas tous ses cocons dans le même panier. "On va transformer la moitié des fils pour Noël afin d'en avoir pour l'an prochain, avant l'éducation de 2027." Une façon de se projeter, qui s'entend comme une envie de s'installer dans la durée et de convaincre les marques de luxe françaises de finir par réorienter leurs achats de soie vers le sol national. Même s'il reste beaucoup de chemin... et de fileuses à embaucher.
(*) Les vers à soie ne s'élèvent pas, ils s'éduquent.