Après le mont Lozère il y a deux ans (relire ici), et une année sans réunion en raison du décès d'Éric Martin quelques jours avant (relire ici), c'est l'estive coopérative du lac des Pises qui a accueilli, ce jeudi, éleveurs et administratifs du Gard et de la Lozère. Son président Benjamin Peyre, éleveur à Arrigas, a présenté les quatre sites de l'estive qui recense 4 300 brebis en été provenant d'une quinzaine d'éleveurs, sur une surface d'environ 1 000 hectares autour de 1 300 mètres d'altitude. Une estive qui compte, notamment, des terres louées au Parc national des Cévennes (PNC), à de propriétaires privés, ainsi qu'environ 140 hectares du Département du Gard (à qui appartient le lac et son barrage). Département et Parc national contribuent aussi, chaque année, au gyrobroyage qui permet de garder des pâturages ouverts. Les terres que la coopérative utilisent s'apprêtent d'ailleurs à passer en bio. Deux bergers sont embauchés par la coopérative.
Si Christine Gros, présidente des groupements pastoraux du Gard et de la Lozère, avait annoncé un ordre du jour, il a volé en éclats dès le premier témoignage d'un ancien de l'estive, qui s'est attaqué aux "abrutis" et aux "nuisibles" qui "soutiennent" la présence du loup. "Abruti, le mot est un peu fort, a voulu lui répondre Olivier Boulat, éleveur à Mont Lozère et Goulet (Le Bleymard) et président de Copage (agri-environnement et gestion de l'espace en Lozère). Mais il faut qu'ils prennent conscience de la difficulté sur l'eau." Et c'est ainsi que l'actualité la plus chaude s'est invitée dans la discussion, finissant d'achever le déroulé prévu par Christine Gros.
Il faut dire que l'herbe verte de l'estive n'est plus. "On fait manger du foin sur pied à nos bêtes", se désolait, en aparté, l'éleveur de Corbès Frédéric Mazer, dont les animaux sont en estive à Barre-des-Cévennes. Autour du lac des Pises, c'est la même désolation d'une herbe jaune et sèche. "L'eau sera un gros souci dans les années qui viennent, poursuit Olivier Boulat en pensant notamment à l'abreuvement du bétail. Les gestionnaires ont des cerveaux, comme nous, il faut qu'on arrive à se parler", incite l'éleveur lozérien.
"Nous sommes dans un système où on est en confrontation avec la population, regrette Olivier Boulat. Il faut qu'on puisse discuter avec la société civile." Et tandis que l'élu de Val d'Aigoual et "berger honoraire", Bernard Grellier, regrette que personne ne soit allé chercher des graines du Haut-Atlas marocain il y a une trentaine d'années, le responsable de l'estive de Hauts terres de l'Hôpital sur le mont Lozère, Daniel Grasset, regrette que "des réserves d'eau en multi-usages, on ne peut pas les faire". Pourtant, c'est un outil indispensable à l'activité sur le causse Méjean.
"On parle de mutualiser l'eau, poursuit Stéphan Maurin, président du Parc national des Cévennes et maire de Pont de Montvert - Sud Mont Lozère. Mais il faut investiguer davantage sur la ressource. Pour l'instant, l'évaluation se fait de visu. Mais je suis en incapacité de savoir, dans ma commune, si je peux approvisionner de nouveaux logements, par exemple." Président de la coopérative Origine Cévennes, Philippe Boisson a tenu à répondre, en souhaitant du concret plus rapidement. "La crise qu'on vit depuis des années dit qu'on n'est pas bien, explique Philippe Boisson, alors que les arrêtés de dérogation pour l'arrosage des oignons doux sont tombés mercredi (relire ici). Je pense que parler de bassine, c'est déplacé. Mais on a des cours d'eau qui, par moments, passent les ponts. Et on a une loi sur l'eau qui a augmenté la circulation dans les cours d'eau."
Puis, s'adressant à Stéphan Maurin : "Dites-moi une étude qui a abouti à un projet ?, interpelle Philippe Boisson. Ici, on n'est pas un pays d'opulence. Mais arrêtez-nous de l'eau !", plaide le président de la coopérative, en évoquant les trois mètres d'eau tombées au mètre carré cet hiver sur les Cévennes. "Je rejoins Philippe sur les études, on a des gens sur le terrain, plaide Christine Gros qui regrette que l'expertise locale soit sous-utilisée. À quel moment vous allez mettre des éleveurs à côté des scientifiques ?"
"On a besoin d'améliorer nos relations avec le Parc national des Cévennes", poursuit Christine Gros, les éleveurs regrettant que la discussion doive reprendre à zéro avec des agents qui ne restent généralement "pas plus de cinq ans" sur le territoire. Symbole de cette incompréhension, les écobuages dont les éleveurs ont besoin pour regénérer les pâturages. "C'est une pratique qui est reconnue utile, mais qui parfois n'est pas bonne, essaie de tempérer Vincent Cligniez. On a fait venir des collègues du parc national des Pyrénées pour échanger sur nos expériences. Il faudrait qu'on arrive à une publication commune pour expliquer ce que c'est." Car le standard du PNC, comme celui des pompiers, s'énerve quand des écobuages commencent, de la part d'une population qui confond la pratique avec un incendie.
"Quand on est arrivé sur l'estive, en 1984, livre Daniel Grasset, il y avait une centaine de pins. Aujourd'hui, ils ont prospéré. Il y a 15 jours, des scientifiques sont venus nous voir... On n'a pas pu s'entendre. Mais si on avait laissé les pins, s'il n'y avait pas eu d'écobuage, il n'y aurait plus de sources du Tarn. La Lozère est boisée à 78%, qu'on nous laisse le reste pour vivre !" Tandis Nathanaël, berger sur le Lozère, replace la discussion sur la connaissance, quand "beaucoup de gens du Parc pensent que le mont Lozère est un lieu sauvage". Alors que l'homme en façonne les pentes. Le PNC s'apprête à comparer des placettes de suivi écologiques, entre des zones régulièrement écobuées et d'autres qui ne l'ont jamais été. "En ce moment, précise un agent de la DDTM du Gard, il y a un changement de l'arrêté pour l'écobuage, afin d'adapter la pratique en fonction du réchauffement".
Le berger du mont Lozère, Nathanaël, fut enfin au coeur de la dernière incompréhension entre PNC et éleveurs. L'estive réclamait, pour lui, la mise à disposition d'une caravane dans une pente précise, afin de rester au plus proche du troupeau. Refus du Parc, qui lui a donné droit à une tente, uniquement trois jours par semaine, avec obligation de la démonter chaque matin avant 9 heures, comme n'importe quel randonneur qui bivouaquerait à proximité d'un sentier de grande randonnée. Le courrier est signé du directeur du PNC, avec rappel des obligations difficilement compatible avec l'activité professionnelle du berger.
"Pour une tente..., commente Philippe Boisson. Vous ne comprenez pas qu'en faisant une lettre comme ça, vous alliumez le feu !" Quand le directeur du PNC se défend en expliquant qu'il a souhaité une procédure rapide via une lettre-type. "On peut progresser sur le sujet", reconnaît Vincent Cligniez, dans un souci permanent de laisser le dialogue ouvert. Qui, finalement, s'est achevé dans des discussions informelles entre agents et éleveurs, prouvant aussi que l'ordre du jour était bien plus vaste que les seuls sujets envisagés.