Nîmes est une ville d’Art et d’Histoire et, via son site internet, on peut découvrir quelques belles choses en ce début d’année. Si le combat des femmes pour leurs conditions de vie et leurs droits commence à devenir ancien, c’est à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, avec la diffusion des valeurs républicaines, que s’intensifie la remise en question du modèle patriarcal.
Désireuses d’obtenir leur autonomie financière grâce à l’éducation, les femmes réussissent progressivement à renverser les interdictions et à s’imposer dans la société comme égales des hommes.
Même si elles ont marqué l’histoire de la ville, on rencontre peu de traces de leurs existences. Quelques noms de rues, quelques bâtiments publics, souvent des écoles, rappellent le rôle de certaines d’entre elles. Quant aux plus nombreuses, ouvrières, paysannes, jardinières, bugadières, domestiques… elles appartiennent à la foule des innommées de l’histoire.
Andrée Julien
Lorsqu’on rencontrait Andrée Julien, nul ne pouvait croire que dernière son sourire éclatant, ses yeux pétillants de vivacité et sa joie de vivre se cachait un engagement total à l’origine d’une vie blessée par des moments douloureux.
C’est à Arles dans une famille populaire que nait, en 1923, la jeune Andrée. Son père Fernand, employé à la compagnie des chemins de fer, membre du PCF, vend l’humanité le dimanche matin accompagné parfois de sa fille. Très engagée avec ses frères dans des mouvements de jeunes antifascistes, Andrée participe à la collecte de denrées alimentaires destinées aux républicains espagnols.
La défaite de juin 1940 et l'arrivée massive de réfugiés à Nîmes la bouleversent profondément et confirment son engagement patriotique. Vichy dissout le PCF, fait arrêter son père Fernand et plusieurs cheminots du dépôt de la rue Pierre Sémard.
Avec son frère Henri démobilisé et d’autres jeunes militants, elle imprime dans la maison familiale de la rue Salomon Reinach des tracts qu’avec d’autres camarades, elle dépose dans les boites aux lettres. Après l’arrestation de son frère Henri, elle devient agent de liaison sous le prénom d’Annick et occupe la tête d’un réseau clandestin.
En 1942, elle a 19 ans. Suite à une dénonciation, elle est arrêtée et incarcérée à Nîmes, à Marseille, puis à Rennes. Elle est déportée au camp disciplinaire de Neue Bremm en Allemagne, près de Sarrebruck et transférée en 1944 dans celui de Ravensbrück.
Voici un témoignage de son arrestation : « Nous avons passé la frontière le 6 juin 1944. Ce qui fait qu’en Normandie, il y avait le débarquement et nous, au côté opposé, nous passions la frontière, enchainés, pour aller dans les camps de la mort… »
De cette terrible période, elle a conservé le matricule 42 144 qu’elle porte tatoué sur le bras et des souvenirs inaltérables.
« On fabriquait des obus pour le régime nazi. On essayait de ralentir mais il y avait les SS derrière avec les armes. Il fallait travailler, travailler, travailler. Et donc on s’était fait une philosophie. On travaillait parce qu’on était obligé mais il n’était pas interdit de chanter. Alors, en manipulant ces obus, nous, on chantait. La rage au cœur, on chantait des chansons françaises. »
Malgré l’horreur de la vie dans le camp, son moral reste solide et lui permet de résister. En juillet 1944, elle travaille dans une usine d’obus appartenant au groupe Siemens. En 1945, lors d’une marche forcée accompagnée de trois autres déportées, elle réussit à s’enfuir et sera récupérée par les forces alliées.« C’était le moment ou jamais. Je me suis jetée dans ce champ de colza, vers la liberté. »
Après la guerre, elle est employée à la Préfecture du Gard puis elle devient l’une des créatrices et animatrices de la fondation des Amis pour la Mémoire de la Déportation (AFMD) dans le département.
À la retraite, elle décide de transmettre son histoire aux jeunes générations. Pendant de nombreuses années et accompagnée d’autres résistantes, en particulier Jacqueline Vigne, elle témoigne dans les établissements scolaires de la ville et du département et répond aux interrogations des élèves.
Ce devoir de mémoire, Andrée Julien le perpétue inlassablement jusqu’à la fin de sa vie et précise : « On a le cœur gros. On a des mots qui sont durs à dire mais on ne pleure jamais. On a le moral tel que nous l’avions il y a plus de 70 ans. Ce qui me pousse à témoigner, c’est pour que les élèves soient vigilants pour que ça n’arrive plus. »
Dernière résistante déportée du Gard, Andrée Julien est élevée pour ses 100 ans au rang d’officier de la Légion d’honneur. Au terme de la cérémonie, elle déclare : « Je suis une battante et ne regarde jamais en arrière. »
Le 4 mai 2023, elle s’est éteinte, apaisée et lucide. En hommage à son courage, dans la rue Salomon Reinach à proximité de son ancienne maison, un square porte son nom. Il rappelle à toutes les générations la force de son engagement. Un square a pris son nom du côté de l’Impasse d’Alicante.