Il n’est pas indispensable de triompher pour créer un exploit. L’abnégation, la résistance et la solidarité méritent aussi les louanges et laissent dans les mémoires des doux souvenirs. Il y a quarante ans, l’Indépendante de Pont-Saint-Esprit s’est offert une parenthèse enchantée. Les Spiripontains sont devenus, le temps de deux matchs, les héros gardois de la coupe de France de football.
Pont-Saint-Esprit fait mieux que Nîmes Olympique et Alès piteusement éliminés
Nous sommes en février 1986. Au cinéma, le « Commando » d’Arnold Schwarzenegger rivalise avec le Rocky IV de Sylvester Stallone, les Français fredonnent « L’Aziza » de Daniel Balavoine et le « Papa chanteur » de Jean-Luc Lahaye. La chaine de télévision « La Cinq » est mise en service pendant que Margaret Thatcher et François Mitterrand signent l’accord sur la construction du tunnel sous la Manche.
Côté football, les Bleus, champions d’Europe, préparent la Coupe du monde au Mexique et le Paris Saint-Germain s’apprête à décrocher son premier titre de champion de France. Dans le Gard, c’est surtout Alès qui brille mais qui rate la montée en D1 en échouant en barrage à Mulhouse. En Coupe de France ce n’est pas glorieux puisque les Crocodiles (D2) ont été éliminés au 7ᵉ tour par le Stade Montois (D3) et Alès a été sorti au Crès (DH) en 32ᵉ de finale.
Un mix d'anciens de l'ASSE et de Nîmes Olympique
C’est alors que l’Indépendante de Pont-Saint-Esprit, qui évolue en DH (l’équivalent du National 3), sort le grand. Le club, dont le président est Robert Baumet (le père de Gilbert Baumet, le président du conseil général du Gard de 1979 à 1994), est ambitieux et il vise la montée en D4 (qui arrivera à l’issue de la saison 1991-92). Mais pour le moment, les saisons ne sont égayées que par les chauds rendez-vous face à Vauvert.
Pour autant, l’Indépendante n’est pas un club comme les autres et elle accueille, cette année-là, des anciens stéphanois comme l’entraîneur Christian Sarramagna et le joueur Patrick Revelli. Il y a aussi des anciens Nîmois avec Rémi Fontanelli, Michel Lozano et Guy Dussaud. Le tout est chapoté par le directeur sportif Daniel Sanlaville (ancien de l’ASSE et du NO).
« On a commencé à se rendre compte de l'engouement »
Après avoir notamment éliminé l’AS Cannes (D2), Annecy (D3) et Le Puy (D2), les Spiripontains sont opposés à Marseille en 16ᵉ de finale. Certes ce n’est pas encore le grand OM des années Tapie (qui arrive un mois plus tard) mais cela reste un grand club du football français qui termine cette saison 12ᵉ de D1. On y retrouve quelques noms comme Bell, Anigo, Di Meco (ailier-gauche), Galtier, Zanon et Zénier.
Dans la formule de l’époque, des 16ᵉ jusqu’aux demi-finales, les tours se jouent en matchs aller et retour. Favorisant les grosses équipes et limitant les surprises. Le hasard du tirage a désigné le club gardois pour recevoir la première manche. Mais comme le stade du Clos Bon Aure n’est pas aux normes, c’est à Alès que le match se joue. Le dimanche 16 février 1986, presque 10 000 personnes s’installent dans les tribunes du stade Pierre-Pibarot pour ce remake de David contre Goliath. « Tous les villages des environs étaient pour nous », souligne Guy Dussaud. Pour l'occasion, la recette s’élève à 450 000 francs, l’équivalent de 140 000 €. « On s'est échauffé sur un petit terrain à côté du stade et c’est là que l’on a commencé à se rendre compte de l'engouement », se souvient Rémi Fontanelli.
« Il m’a traité de "petite salope"et j'en ai autant à son service »
C’est sans complexe que les Spiripontains abordent ce rendez-vous, mais ils doivent gérer un premier coup dur avec la sortie sur blessure de Patrick Revelli (dit le Gaulois) en raison d’une contracture musculaire dès la 30ᵉ minute. « C’était une grosse perte car c’était Revelli quand même. Quand Patrick te disait quelque chose, tu l'écoutais », confirme Guy Dussaud. Cette sortie oblige Christian Sarramagna à un changement tactique : « Je jouais arrière gauche et quand Revelli, le libéro, s’est blessé, je suis passé dans l'axe », se remémore Rémi Fontanelli.
Privé de son leader, Pont-Saint-Esprit n’en reste pas moins solide et solidaire. « Nos défenseurs ont bien bossé et je n’ai eu qu’à ramasser les miettes », souligne modestement Hervé Pompairac, le gardien de but gardois. Frustrés, les Marseillais s'agacent : « J’avais pris des tampons pendant tout le match, donc j’ai fini par en donner un. À la fin du match, je me suis disputé avec Olarévic, l’entraîneur de l’OM. Il m’a traité de "petite salope" et j'en ai autant à son service », rumine encore Guy Dussaud.
« J’ai fait le meilleur match de ma vie »
Peu importe les insultes, l’exploit est là, les amateurs gardois tiennent en échec les professionnels de l’Olympique de Marseille. Mais il n’y a pas de temps pour célébrer car il faut déjà penser au match retour qui arrive très vite. « On travaillait en dehors du football et nous n’avions pas l’habitude d'enchaîner deux matchs en trois jours », rappelle Rémi Fontanelli.
C’est 72h après le match à Alès que l’Indépendante doit remettre le couvert au stade Vélodrome. Le trajet entre Pont-Saint-Esprit et Marseille reste dans la mémoire de Guy Dussaud : « Nous avons fait la route escortés par des motards de la gendarmerie. C’est la seule fois de ma vie que cela m’est arrivé. J’avais déjà quitté des stades accompagnés des forces de l’ordre mais jamais pour y rentrer (rires) ».
« Je frappe et un joueur marseillais arrête le ballon avec le bras. L’arbitre a dit « jouez ! »
Pour ce match retour, le contexte est moins favorable aux Gardois et l'ambiance n'est pas folle puisqu'ils ne sont que 7 000 ce mercredi 19 février à braver le froid : « Le terrain était plus grand et il y avait plus d’espace. Mais on n’y allait pas pour perdre et nous n’avions pas la pression. Ils ont deux bras et deux jambes comme nous », complète Guy Dussaud. Même pas peur et ce soir-là c’est Hervé Pompeirac qui s'illustre : « J’ai fait le meilleur match de ma vie », confesse celui qui est aujourd’hui chauffeur de taxi. L’ultime rempart spiripontain s’offre même le luxe d’arrêter un penalty marseillais en seconde période : « Michel Lozano m’a dit que Zénier allait tirer sur ma droite. J’ai anticipé et j’ai sorti le ballon. Mon père était dans les tribunes et il a dit aux Marseillais : « Il va l’arrêter ! ».
Si dans la défense gardoise c’est Fort Alamo, les attaquants sont très peu sollicités : « On touché un ballon toutes les trente minutes », sourit Guy Dussaud mais l’ailier droit nourrit aussi quelques regrets : « Il restait trois minutes à jouer et sur un corner je frappe et un joueur marseillais arrête le ballon avec un bras. L’arbitre a dit « jouez ! ». S’il n’y a pas ce bras, il y a but ». Il n'y a pas de but pour l’Indépendante qui pousse l’OM en prolongation. Mais cette fois s’en est physiquement trop pour les joueurs de Christian Sarramagna qui craquent deux fois sur des buts d’Audrain (104e) et Brylle (110e). « Si on avait tenu plus longtemps, on aurait pu faire les tirs au but, mais physiquement on était cuits », abonde Rémi Fontanelli. Quant au héros gardois du match, Hervé Pompeirac il avoue : « J’avais des regrets. »
Monaco et Lyon suivront
Le gros coup est passé très près, mais l’exploit d’avoir résisté pendant 104 minutes à l’OM est resté comme une fierté pour ceux qui l'ont vécu. Pont-Saint-Esprit connaitra d’autres émotions en Coupe de France en affrontant Monaco en 1989 (défaite 6-1 en 32ᵉ de finale, à Alès) et surtout en éliminant Lyon en 1993 (1-0, en 32ᵉ de finale). Fondée en 1919, l’Indépendante de Pont-Saint-Esprit disparait en 2000 lors de la fusion avec l’US Bagnols Jeunesse. En revanche, ses exploits sont toujours présents dans les mémoires et ils sont gravés dans l’histoire du football gardois.
Le match aller
Dimanche 16 février 1986. 16e de finale aller de la coupe de France de football.
L’INDEPENDANTE DE PONT-SAINT-ESPRIT (DH) – OLYMPIQUE DE MARSEILLE (D1) 0-0.
Stade Pierre-Pibarot (Alès). Spectateurs : 9 000. Arbitre : M. Girard. Avertissements à Pont-Saint-Esprit : Lozano (30e) et Cotillas (75e). Avertissement à Marseille : Brylle (75e).
Pont-Saint-Esprit : Pompairac – Cotillas, Sbaiz, Lozano, Charpentier, Fontanelli, Tuduri (Sarrot, 63e), Roffino, Sarramagna, P. Revelli (Miot, 30e), Dussaud. Entraîneur : Sarramagna.
Marseille : Bell – Anigo, Bade, Bonnevay, Galtier, Lorant, Zanon, Martinez, Flak, Audrain (Di Meco, 46e), Zenier (Brylle, 75e). Entraîneur : Zarko Olarevic.
Le match retour
Mercredi 19 février 1986. 16e de finale retour de la coupe de France de football.
OLYMPIQUE DE MARSEILLE (D1) – INDEPENDANTE DE PONT-SAINT-ESPRIT (DH) 2-0 (a-p)
Stade Vélodrome. Mi-temps : 0-0. Spectateurs : 6 910. Arbitre : M. Hirtz. Buts : Audrain (104e) et Brylle (110e). Avertissements à Pont-Saint-Esprit : Cotillas (43e) et Sbaiz (48e).
Marseille : Bell – Anigo, Bade, Bonnevay, Galtier, Lorant, Zanon (Audrain, 98e), Martinez, Flak, Di Meco (Brylle, 47e), Zénier. Entraîneur : Zarko Olarevic.
Pont-Saint-Esprit : Pompairac – Gourrat, Cotillas, Fontanelli, Lozano (Peralori, 102e), Charpentier, Sbaiz, Sarrot, Sarramagna, Dussaud, Roffino (Boesso, 87e). Entraîneur : Christian Sarramagna.