« On ne choisit pas ce métier pour faire du pognon, mais tous les endroits où l’on joue, même si la scène est faite de caisses de bières, ne sont jamais minables. »
Au théâtre éphémère du Cratère, installé sur la Prairie à Alès, Yolande Moreau a reçu samedi 28 mars le Prix Itinérances 2026. La distinction lui a été remise avant la projection de Quand la mer monte. En début de soirée, animée par Louis Héliot, l’artiste belge a raconté son cinéma au public alésien. Théâtre, clown, Deschiens, cinéma, réalisation, souvenirs nîmois aussi, son parcours a défilé dans l’ordre chronologique, à sa manière, en zigzagant entre la scène et les hommes. Le festival lui rend cette année hommage, dans le cadre de sa 44e édition organisée du 20 au 29 mars.
Quand la mer monte
Avant la projection de son film Quand la mer monte, la remise du Prix Itinérances a été effectuée. Créé en 2022, le Prix Itinérances distingue chaque année une personnalité du cinéma. Cette fois, une figure singulière du paysage francophone. Révélée au grand public dans les années 1990 avec les Deschiens, Yolande Moreau a construit un parcours en dehors des sentiers battus, comédienne populaire, jamais assignée à un registre, mais aussi cinéaste. Quand la mer monte, coréalisé avec Gilles Porte, lui a valu en 2005 deux César, celui de la meilleure actrice et celui du meilleur premier film. Le long métrage, a-t-elle rappelé, est aujourd’hui en cours de numérisation « pour ne pas partir aux oubliettes ».
Sur scène, assise sur un fauteuil, Yolande Moreau a fait remonter plusieurs souvenirs liés à Nîmes et au Gard. Elle s'est souvenue de son premier long métrage comme actrice, Sans toit ni loi d’Agnès Varda, tourné dans la région en 1983. De cette période, elle garde le souvenir d’un tournage dans le Gard, mais aussi d’une rencontre décisive. Varda, a-t-elle raconté, reste l’une des personnalités les plus anticonformistes qu’elle ait croisées.
Le toit des arènes s'envole
À l’extérieur du barnum du Cratère éphémère, le vent soufflait fort sur la prairie alésienne. L’actrice a aussi évoqué ses passages sur scène dans la ville, ses créations jouées au Théâtre de Nîmes, et ce souvenir très concret d’une représentation perturbée par le vent, quand « la toiture des arènes de Nîmes s’est envolée ». Une anecdote qui résonnait forcément samedi soir dans l’air agité de la Prairie d'Alès.
L’enfance bruxelloise, les études vite interrompues, une maternité très jeune, les petits boulots, puis le retour au théâtre par le biais du jeune public. Elle a raconté sa découverte du clown, sa formation chez Philippe Gaulier, puis l’écriture de Sale affaire, seul en scène fondateur. Son visage enfoui derrière un masque, elle a trouvé une liberté de parole. Elle qui était si timide. Ce spectacle lui ouvre les scènes belges, françaises et suisses, avant le virage du cinéma.
Autre étape décisive, sa rencontre avec Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Viendront ensuite les Deschiens et François Morel, puis la notoriété née de la télévision.
Le pari
Mais Yolande Moreau se méfie des étiquettes. Certains rôles, trop étroits, elle les refuse, comme Le Pari. Elle préfère cultiver ce mélange de burlesque et de tragique. « On ne choisit pas ce métier pour faire du pognon, mais tous les endroits où l’on joue, même si la scène est faite de caisses de bières, ne sont jamais minables », les yeux plissés par ce rire qu’on lui connaît.
À Alès, Antoine Leclerc, délégué général du festival, n’a pas salué une carrière lisse mais un parcours libre, traversé par le théâtre, le cinéma d’auteur, les formes burlesques et la mise en scène. La soirée se prolonge ensuite dans la salle avec la projection de Quand la mer monte. Un film issu de son spectacle fondateur Sale affaire, tourné en 16 mm, toujours vivant vingt ans plus tard, et désormais en cours de sauvegarde.