Originaire de Bragance, une ville au nord du Portugal frontalière avec l’Espagne, Helder Esteves est né dans un milieu marqué par la pauvreté. « On allait chercher de l’eau au puits pour boire et on mangeait ce que l’on produisait. Quand il y avait des yaourts au frigo, c’est que ma maman ou une tante venait d’arriver de France », se souvient-il enfant, élevé avec sa sœur par ses grands-parents pendant que ses parents, dans l'Hexagone, constituent un foyer pour les rapatrier ensuite et rêver d’une vie meilleure. « Mon grand-père était passeur, il aidait les gens à fuir la dictature et la précarité. Il est venu du Portugal jusqu’en France à pied, confie son petit-fils, loin d’avoir été traumatisé par cette période. C’est même sympa quand on se rappelle tous ses souvenirs parce qu'on était heureux, on ne manquait ni de l’essentiel pour vivre ni d’amour. J’ai beaucoup de chance d’avoir eu ce parcours de vie. »
Helder arrive en France à l’âge de cinq ans dans le VIIᵉ arrondissement de Paris. La famille vit à quatre dans une loge de concierge de 19 m² et côtoie au quotidien la bourgeoisie parisienne. « Mes amis à l’école, ce sont les neveux de Belmondo et Amélie Castera (ancienne ministre des Sports) était dans ma classe en CM2. Cela me permet de voir le monde autrement, de ne pas juger les gens parce qu’ils viennent de tel ou tel endroit. » Mais l’ouverture d’esprit du jeune homme n’est pas réciproque : « Quand tu as un jean découpé pour faire un short l’été et une tartine au goûter alors que les copains vont à la boulangerie s’acheter un croissant, tu n’es pas accepté. Pour s'intégrer, c’est difficile au début, en plus quand tu ne parles pas la langue. Quand il y avait un problème, c’était ma faute. Mais je ne m’en plains pas, cela m’a permis de grandir. »
"Je suis moins bon que beaucoup de joueurs"
Mais l’adolescent remporte ce premier match, gagne en confiance en soi et parvient à faire sa place. « Tu t’intègres différemment grâce à ce que tu es et avec le temps tu inverses même la tendance. C’est rigolo ! Tu deviens même la personne qu’il faut fréquenter, tu te fais valoir par tes qualités », se rappelle-t-il au collège et au lycée. Déjà à cette époque, il est passionné par le ballon rond : « Je voulais réussir dans le football mais j'étais moins bon que beaucoup de joueurs. Au premier tour des tests départementaux, on me sortait, par contre j’étais très déterminé. » Acharné, même pas question pour lui de ne pas tout tenter pour arriver à ses fins.
« J’avais un principe : si j’ai une tête, deux bras, deux jambes, je peux y arriver. Je n’avais peur de personne et je ne doutais pas de mes compétences. Si je me donne les moyens, je peux arriver », assure-t-il. À 17 ans, alors qu’il joue à l’AS Bon Conseil, un club catholique de quatrième division départementale, il est recruté au Havre, formation de Ligue 1, en 1994. "Mon corps me lâche car je ne suis pas prêt. J’ai un an d’arrêt avec deux opérations", raconte l’intéressé qui découvre le football à haut niveau. Malgré les échecs, il est guidé par une seule chose : le travail. « Une année, j’ai fait deux entraînements tous les jours du lundi au vendredi ». Le début de carrière est compliqué. Non conservé en Normandie, il part à Troyes (L2) mais là aussi on ne compte pas sur lui dans le groupe pro. Après un premier passage marqué par une descente et une saison délicate à Grenoble, celui qui joue désormais attaquant retourne à Saint-Maur Lusitanos.
"J’ai refusé de me faire opérer, vous me coupez le doigt"
La saison 2000/2001 est celle de la révélation : 40 buts inscrits en 30 matchs de championnat en CFA (4ᵉ division). Helder voit ses efforts enfin payés, mais le destin le rattrape en mars 2001. Après avoir inscrit un triplé à Tours dont une frappe de 60 mètres, il court se pendre au grillage pour célébrer sa joie. Son alliance se coince et son doigt est arraché. Son annulaire peut être sauvé mais cela nécessite six mois d’arrêt. Impensable. "J’ai dit ce n’est pas possible ! J’ai refusé de me faire opérer, vous me coupez le doigt. Je suis amateur, je travaille à côté dans un restaurant pour joindre les deux bouts. Au moment où ça m’arrive, je joue la montée avec mon club et énormément de clubs m’approchent. Je ne me suis pas battu toute ma vie pour ne pas monter dans le train alors qu’il est en train de passer", justifie l’homme alors âgé de 23 ans, qui doit prendre sa décision en moins d’une heure et demie, maillot encore sur le dos. Il est amputé dans la nuit. Dix jours après, il met un doublé, Saint-Maur monte en National et il signe à Auxerre, en Ligue 1, sous la houlette de Guy Roux. La récompense de sa résilience.
Helder a réussi à déjouer les pronostics. "Dans les années 90, pour être attaquant, il fallait être grand et courir vite. Moi, je fais 1,74 m et je n’allais pas vite. Mais avec d’autres qualités alors que l’on me prédisait un niveau maximum régional, j’ai réussi à faire dix ans en pro et à aller jusqu’en Ligue des champions. Ce qui m’a limité dans le temps, ce sont les blessures car je travaillais trop », résume-t-il avec fierté, se souvenant de voir Ronaldinho, sur le banc d’à côté, faire son premier match en France. Même si pour lui le souvenir le plus marquant se situe à l’étage inférieur : « Un 5-5 à Cherbourg devant 3 000 personnes, tout le monde est debout, il pleut des cordes et c’est un match de fou. Ça part dans tous les sens et avec les copains on monte ! ».
"Si ça ne le fait pas pour ma fille, je n’y vais pas"
Éducateur depuis ses 14 ans, Helder avait déjà son diplôme d’entraîneur au moment de prendre sa retraite professionnelle de joueur à 37 ans à Créteil où il doit se reconvertir. Finalement, il renonce, privilégiant ses idées à l'argent : « Le contexte était compliqué pour mettre en place des idées comme les miennes. » Un projet et une manière d'entraîner définis, structurés et mûris depuis des années. Pendant deux ans, il se consacre alors à sa petite fille, ouvre un restaurant et entraîne sa compagne de l'époque, qui termine vice-championne d’Europe de snowboard et participe au championnat du monde. Installé à Annecy, le foot n'est jamais très loin. Encore affûté physiquement, l’attaquant rechausse les crampons pour faire joueur et entraîneur adjoint en R1. Le Portugais professionnalise le club haut-savoyard et l’amène jusqu’en N2 en 2019. Il évolue aujourd’hui en Ligue 2.
Désormais, ses choix professionnels sont dictés par sa fille, que ce papa de 49 ans élève seul. « Cela fait sept ans que j’ai fait des choix par rapport à elle », assure-t-il. Cela ne l’empêche pas de s’épanouir en tant qu’entraîneur. Arrivé en N3 à Saint-Maur, il maintient le club, le fait monter et termine à une très honorable 3ᵉ place la saison dernière (N2) juste derrière les Crocos. Quand Nîmes l’a sollicité, toutes les cases étaient cochées malgré des offres à l’échelon supérieur. « C’est simple, si ça ne le fait pas pour ma fille, je n’y vais pas. Maintenant elle a 11 ans, elle rentre au collège, c’était l’occasion de démarrer autre chose. Et à Saint-Maur, on avait atteint les limites. J’ai adoré Nîmes quand on est venu jouer. Ici, ça me ressemble. Les gens vaillants, le labeur, ne pas se cacher, notre travail doit transpirer tout ça », explique Helder Esteves qui a signé pour trois saisons plus une en option dans la perspective de faire monter Nîmes Olympique en Ligue 3.
« On sait les enjeux, la pression de gagner, mais ce qui va rester, c'est ce que l’on va faire ensemble et le souvenir que l’on en gardera. Et si on le fait bien, ça peut être grandiose. C’est ce que je dis aux joueurs : si vous vous donnez réellement les moyens. Attention les moyens, ce n’est pas ce que tu penses toi, ça pique ! Si t’es prêt à souffrir, crois-moi, tu vas y arriver », livre le coach sur la recette du succès qui accorde beaucoup d’importance à l’aspect mental. Celui qui a refusé de devenir consultant sur BeIN Sports, il y a quelques années, veut surtout que son équipe donne du bonheur à ses supporters : « Quand tu arrives le samedi soir avec 7 000 personnes, les gens viennent chercher un spectacle et pour être heureux. Cela passe par des moments d’exigence et de travail. » La méthode Esteves à la sauce nîmoise.