Publié il y a 19 jours - Mise à jour le 03.06.2024 - Thierry Allard - 7 min  - vu 5886 fois

FAIT DU JOUR « Il y a un mal-être au travail » : des agents municipaux de Villeneuve-lès-Avignon dénoncent

L'hôtel de ville de Villeneuve-lès-Avignon

- Photo : Thierry Allard

C’est l’histoire d’une agente municipale de Villeneuve-lès-Avignon qui finit par mettre la mairie qui l’employait au tribunal tout en dénonçant un « harcèlement professionnel ». Un cas isolé ou la face émergée d’un système managérial maltraitant dans cette mairie de 250 agents ? Enquête.

Pour Sabrina Benhamza, le point de bascule est daté très précisément : le 20 novembre 2017. Ce jour-là, l’agente municipale, rentrée en tant que contractuelle à la mairie de Villeneuve en 2008 comme agent d’entretien dans les écoles, travaille au service culture et au service des associations depuis deux ans. « Je fais au maximum malgré ma surcharge de travail, puisqu’on m’avait mis en polyvalence avec le service des associations en renfort, raconte-elle. Je couvre deux postes. » Cette charge de travail commence rapidement à lui peser : « C’était difficile, je ne dormais pas, j’étais tombée à 48 kilos », dit-elle.

La situation se dégradant, elle alerte sa hiérarchie. « Ils ne voulaient rien entendre, souffle-t-elle. J’ai eu comme réflexion que je ne savais pas travailler, m’organiser. On me faisait sentir que j’étais une merde. J’arrivais au travail la boule au ventre. » Puis vient ce fameux 20 novembre 2017. Ce jour-là, « ma cheffe de service descend avec une pile de dossiers qu’elle laisse sur mon bureau, et me met la pression, se souvient-elle. Ça a été la goutte d’eau. » Sabrina Benhamza fait un malaise, et se retrouve en arrêt de travail, arrêt toujours en cours aujourd’hui. « Je n’ai plus repris depuis, c’est sept ans de procédures, de mal-être, explique-t-elle. Et par la suite j’ai eu des pressions, la mairie a même fait venir la police municipale chez moi pour me donner une main courante, un document à la con. Il y a eu aussi des courriers incessants, de nombreuses expertises médicales. »

Finalement, elle est radiée des effectifs de la mairie de Villeneuve en octobre 2022 après avoir refusé trois propositions de poste de la mairie « qui ne respectaient pas (ses) conditions médicales de reprise », affirme-t-elle. Elle a déposé deux plaintes contre la mairie pour être réintégrée. De son côté, la maire de Villeneuve Pascale Bories, qui a en charge la délégation des ressources humaines, affirme que les propositions de réintégration étaient « adaptées à sa pathologie. Donc au bout du troisième refus, nous l’avons mise à disposition du Centre de gestion. Nous payons quand même encore une partie de son salaire. L’expertise de la médecine du travail l’a déclarée inapte. Tout a été fait parfaitement dans les règles. » Au Tribunal administratif de Nîmes de trancher, sa décision est mise en délibéré.

Sabrina Benhamza attaque la mairie de Villeneuve au Tribunal administratif • Photo : Thierry Allard

Reste que Sabrina Benhamza dit souffrir « d’une dépression sévère suite à un harcèlement professionnel » et pointe le fonctionnement de la mairie, notamment de la directrice générale des services (DGS), Sandrine Larue. Est-elle un cas isolé ? Des témoignages d’anciens agents de la mairie et d’agents encore en poste tendent à démontrer le contraire.

« J’ai passé six ans d’enfer »

« Sabrina Benhamza n’est pas un cas isolé, tranche cette agente encore en poste. Il y a déjà eu un maximum d’agents partis, à la communication, aux espaces verts, aux festivités, dans l’administration générale, d’autres sur des postes clés aussi. » Cette agente, que nous appellerons Florence(*) dit avoir été elle-même « victime de harcèlement » de la part de son ancien chef de service et pointe la DGS, dont « si vous n’allez pas dans son sens, elle vous fait la misère. À la mairie, elle a décidé seule que je n’évoluerais jamais. J’ai subi un tel harcèlement, qu’au bout d’un moment, j’ai pété les plombs. »

Une autre agente, Clotilde(*) partie en 2022, pointe aussi du doigt la DGS. « Elle est omnipotente, et s’entoure de personnes qui lui sont redevables pour s’assurer d’un certain pouvoir. Elle est brutale, autoritaire, pas juste. Tout est verrouillé », affirme-t-elle. Clotilde dit être partie « car (elle) ne pouvai(t) plus fonctionner dans ce système complètement opaque, sur les avancements, les primes. Mon avenir était complètement bouché. » Aujourd’hui, avec le recul, Clotilde estime avoir passé « six ans d’enfer ».

Dans un autre service, Sophie(*), toujours en poste, s’en prend elle aussi à la DGS. « Elle m’a prise en grippe dès que je suis arrivée. Je n’étais jamais crédible, elle remettait toujours en question mon boulot. C’est tous ses petits comportements pour me rabaisser, me dire ‘c’est moi qui décide, c’est comme ça’. Et ça a été jusqu’à la sanction, pour un fait mineur, pour lequel d’autres personnes à la mairie se sont déjà faites prendre mais sans sanction. Je suis la seule à avoir eu une mise à pied pour ça. » Elle aussi parle de « boule au ventre » en arrivant au travail, et évoque un « mal-être au travail ». Dans ce même service, Patrick(*), parti de la mairie de Villeneuve il y a trois ans, dénonce un système de « copinage » et dit être parti car « ce n’était plus possible de travailler dans ces conditions, j’étais fliqué en permanence, avec une épée de Damoclès si j’arrivais deux minutes en retard ou que je ne portais pas ma casquette. »

Par ailleurs, plusieurs agents dénoncent un usage détourné du conseil de discipline. « Dès qu’un fonctionnaire est un peu dans le collimateur, on se sert du conseil de discipline comme d’un outil d’intimidation, affirme Florence. Une agente a été convoquée et s’est pris un blâme car elle ne disait pas bonjour. Elle est en arrêt depuis quatre mois, et en dépression. » Florence, comme d’autres agents et certains élus d’opposition, affirme que la situation s’est dégradée depuis deux ans, avec un nombre de départs plus important. Et globalement, un mot revient : « système ».

D’autres témoignages ne visent pas directement la DGS, mais un fonctionnement général. Ainsi, un agent, toujours en poste, dénonce « la pression de (sa) hiérarchie », dit lui aussi « travaille(r) au quotidien la boule au ventre dès la première heure de travail » et affirme : « Je suis à bout. » Quant à Geoffrey(*), lui aussi toujours en poste, il dit avoir demandé à de multiples reprises à changer de service après avoir été agressé par un autre agent, mais « rien n’a été mis en place mis à part un rappel à l’ordre. » « Mon état se dégrade, je ne suis pas soutenu par ma collectivité », ajoute-il. Quid des syndicats ? Contacté, FO Territoriaux, majoritaire à la mairie de Villeneuve, n’a pas donné suite.

« Je dis les choses aux gens, factuellement »

Y-aurait-il un système maltraitant à la mairie de Villeneuve ? « Non », répond sans détour la maire Pascale Bories. Elle développe : « Nous avons fait une enquête sur le bien-être au travail, pour la première fois. Les résultats sont plutôt corrects. » Cette enquête, datée de décembre 2023, montre en effet que 71 % des agents sont satisfaits de leurs « conditions organisationnelles et méthodologiques de travail ». 24 % « font avec » et 5 % sont insatisfaits. Sur « la manière dont les personnes sont traitées dans la collectivité (reconnaissance, justice) », 37 % des agents « font avec », 35 % se sentent correctement traités et 28 % des agents sont insatisfaits.

Sur ce point, la DGS Sandrine Larue estime qu’« il est normal qu’il y ait des agents pas contents, nous avons du mal à recruter, du coup notre organisation est mise à mal et les conditions de travail se détériorent un peu de ce fait. C’est difficile pour toutes les collectivités de recruter. » Sur les départs plus nombreux, « c’est indéniable et pour plein de raisons », affirme la DGS. Elle évoque des agents qui « avaient fait le tour de la question », d’autres « qui ont estimé qu’ils n’étaient plus dans le projet municipal et les objectifs fixés par la collectivité », ou encore ceux « qui ont trouvé une meilleure rémunération ailleurs », dans une collectivité plus grande. Elle reconnaît toutefois qu’« il y en a aussi qui partent parce qu’ils sont mécontents. »

« On ne peut pas plaire à tout le monde, dans l’organisation, il y a des choses qui peuvent contrarier, d’autres demandes auxquelles je suis obligée de dire non, car elles sont impossibles ou posent un problème d’équité, reprend Sandrine Larue. Quand je reçois des demandes, il y en a bien plus auxquelles je dis non que celles auxquelles je dis oui. » Son management serait-il brutal ? « Je dis les choses aux gens, factuellement, se défend-elle. Pour moi, ce n’est pas de la brutalité de mettre les gens en face de leurs responsabilités, on est dans le monde du travail, tous face à nos obligations. Alors oui, je suis franche, quand j’ai quelque chose à reprocher à quelqu’un, je n’envoie pas un chef de service lui dire que je ne suis pas contente. Je veux bien entendre qu’il y a des propos que certains ont trouvé sévères, inadaptés, mais je suis factuelle. Il est sûr que ça ne fait pas plaisir de recevoir des reproches. »

À elle non plus : « Les accusations de copinage me vexent beaucoup, lance Sandrine Larue. Ça fait 25 ans que je suis là, évidemment que j’ai tissé des liens avec beaucoup de gens. » Entrée en emploi-jeune en 1999, elle est ensuite devenue DRH puis DGS en 2015. « Je ne fais pas de différence entre les agents », martèle-t-elle. Quant aux accusations d’abus de pouvoir sur les avancements, elle les conteste vigoureusement : « Dans ma position, les décisions sont collégiales, tout le temps. Il y a des règles sur les avancements, tout est écrit, notamment que si vous avez fait l’objet d’une sanction disciplinaire l’année qui précède la possibilité d’avancement, vous n’avancerez pas. L’avancement n’est pas un droit. Si j’ai le droit de vie ou de mort sur les carrières ? Pas du tout ! »

Sandrine Larue évoque toutefois le fait que « des gens ont peur (d’elle) » : « Quand je suis arrivée, je n’avais pas conscience qu’on ne renvoie pas forcément l’image qu’on a de soi, confie-t-elle. Malgré les efforts que je fais pour être accessible, je ne nie pas qu’il y a des moments où je renvoie cette image de quelqu’un de sévère, mais il y a des moments où il faut que je sois sévère. Il est frustrant de se dire que des gens ont peur de vous parler. Pour moi, entendre des gens penser ça de moi est un échec. »

Pascale Bories reconnaît de son côté que sa DGS « a son franc parler », mais pour elle, « il n’y a pas de problème. Elle est d’une efficacité remarquable, elle fait beaucoup pour l’équité entre les agents. » Et l’édile de citer la prime pouvoir d’achat, les journées de cohésion, la mise en place du télétravail ou encore d’un agent sur la prévention des risques. La maire, qui affirme avoir « identifié quelques personnes en conflit », considère que les témoignages recueillis sont « des cas isolés. » D’ailleurs, Sandrine Larue rappelle que depuis qu’elle est en mairie, « il y a eu en tout six ou sept procès d’agents, que nous avons tous gagnés. Si j’avais des pratiques contestables, il y aurait plus d’agents qui nous auraient mis au tribunal. » Et elle l’affirme : « Je n’ai pas d’ennemi à la mairie. »

(*) Il s’agit de prénoms d’emprunt, les personnes ayant témoigné souhaitant conserver l’anonymat.

Thierry Allard

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