Elles sont encore là et font toujours parler d'elles. Pas seulement sur le territoire, mais jusque dans les médias nationaux. Il y a quinze jours, une première croix, en métal, faisait son apparition sur le pic de l’Aiguille, solidement ancrée dans la roche. L'association citoyenne antiraciste antifasciste Beaucaire (Acaab) s'était alors emparée du dossier, dénonçant sur les réseaux sociaux "une atteinte à la laïcité", "un acte illégal", au regard de l'article 28 de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État (*), qu'elle attribue à un ou plusieurs. Depuis cette prise de position, la présidente de l'association, Laure Cordelet, est la cible d'insultes et de menaces de mort, qui continuent de se multiplier.
Une autre mise en garde avait été formulée, l'installation d'une nouvelle croix sur le territoire. Ce fut chose faite, quelques jours plus tard, toujours sans autorisation, celle-là en bois, visible depuis le rond-point situé à proximité du pont de Vallabrègues. Et accompagnée d'une inscription sur une glissière en béton en contrebas de la colline : "Touche pas à notre croix".
"Tag d’autant plus risible qu’il s’inspire d’un slogan antiraciste loin des préoccupations de ses auteurs", commente la Libre Pensée du Gard. "L’an dernier, en violation de l’article 28 de la loi de 1905, des inconnus avaient érigé une croix chrétienne en bois sur le belvédère surplombant le village de Comps. Devant l’absence de réaction des autorités, d’autres inconnus, sûrement indignés par cette appropriation frauduleuse de l’espace public, l’ont proprement tronçonnée, rapporte l'association présidée par Marie-Rose Baeza. Il ne manque pourtant pas de croix 'légales' dans le paysage français : clochers, calvaires, croix de mission (parfois représentant le supplicié agonisant dans d’horribles souffrances !) ... De toute évidence, pas assez pour ces gens qui veulent marquer un territoire qui ne leur appartient pas." La Libre Pensée du Gard s'associe à la lettre adressée au préfet du Gard par la Ligue des Droits de l'Homme. Lettre restée sans réponse, la LDH devrait saisir la justice.
Dans le même temps, d'autres défendent la présence de ces croix dans le paysage. La première, en métal, comparable à "une installation artistique, une œuvre d'art intégrée à son environnement", le symbole d'une "tradition catholique légitime" qui "s'intègre parfaitement à l'identité historique de ce site spécifique", celui de Saint-Roman. C'est ce qu'on peut lire dans une pétition publiée sur la plateforme Change.org qui a recueilli à ce jour 303 signatures. "Le déclencheur a été la volonté de défendre la présence de cette croix face aux critiques et de mobiliser les habitants qui refusent de voir notre cadre de vie dicté par des polémiques. C’est une démarche positive pour affirmer que le patrimoine est vivant", explique N.F., habitante de Comps, à l'origine de cette pétition. Si elle est relayée par des personnes politiquement engagées, la pétitionnaire assure qu'elle ne fait partie d'aucun parti politique, ni association partisane. "C'est une démarche strictement citoyenne, précise-t-elle. Les débats politiques n'ont d'ailleurs aucune place ici."
N.F. - elle aussi visée par des attaques des opposants, d'où son souhait de rester anonyme - considère par ailleurs que l'Acaab, la LDH et la Libre Pensée du Gard, "mènent un combat idéologique en surfant sur la vague d'une polémique médiatique, alors que notre démarche est purement patrimoniale et culturelle". "Nous regrettons que ces organisations fassent une lecture aussi rigide et conflictuelle de la situation", ajoute la Compsoise. Cette dernière défend "une volonté citoyenne de faire vivre notre histoire et de préserver des repères visuels traditionnels dans nos paysages (les croix aux sommets des pics et des montagnes, qui guident les randonneurs, sont présentes dans toute la France et l’Europe). De plus, sur un site où se trouve une abbaye magnifique, cette présence fait sens. Pour moi, ce n’est pas un acte gratuit ou une revendication, c’est une mise en abyme du lieu."
Quid du danger
Des arguments contestés par la Société d'histoire et d'archéologie de Beaucaire qui n'intervient que sur le cas de la première croix, installée dans le périmètre de protection de l'abbaye troglodytique Saint-Roman, lequel s'étend sur 500 mètres de rayon autour du monument classé, et englobe donc l'Aiguille. "La croix n'est visible que du côté de Comps, je ne vois pas en quoi, ça peut promouvoir le site, lâche son président, Jean Roche, 91 ans. On dit qu'on veut promouvoir le site, mais on y implante quelque chose qui ne devrait pas être là. Il n'y a jamais eu de croix - avant celle de 2025 et celle-là - à cet endroit."
"La seule chose qui ait existé sur ce point culminant du secteur, il y a très longtemps, avant que l'abbaye ne soit classée, poursuit le fondateur de la Shab, c’était un signal géodésique, comme une sorte de petite pyramide en bois. Ça a duré des années, mais il faut rappeler que ce signal en question était régulièrement touché par la foudre. Un risque que nous avions rappelé déjà l'an dernier lorsqu'une croix en bois avait été installée au sommet de l'Aiguille, pouvant provoquer un incendie dans la colline." Où la végétation n'est plus la même que celle qui existait à l'époque du signal géodésique, en raison notamment de l’installation du barrage de Vallabrègues à la toute fin des années 60. "Un risque aujourd'hui décuplé par le fait que la croix actuelle étant métallique, attirera d’autant plus la foudre, sur un lieu qui plus est de plus en plus fréquenté", alerte Jean Roche. L'association a de nouveau sollicité l'Unité Départementale de l'Architecture et du Patrimoine du Gard (Udap 30).
La Ville de Beaucaire et le Département du Gard, alertés par le maire de Comps
Le maire de Comps, Alain Laget, a depuis ces installations de croix, consulté le plan cadastral du secteur. "Elles sont bien situées sur la commune de Comps, mais la première en métal est sur un terrain appartenant à la mairie de Beaucaire, la deuxième sur un terrain appartenant au Département du Gard", explique-t-il. Les deux collectivités ont été informées de ce fait par courrier, "nous leur avons demandé d'appliquer la loi", complète le premier édile compsois.
"Ô drame, ô désespoir, une vilaine et dangereuse croix installée à proximité d’une abbaye et sur un sommet rocheux, comme il y en a des milliers dans notre beau pays. Je suis terrorisé à en perdre le sommeil !", répond, non sans ironie, le maire RN de Beaucaire, Nelson Chaudon, interrogé sur le sujet.
"Je la trouve particulièrement belle"
Et le même d'ajouter : "Ce qui est fascinant, c'est la capacité de cette gauche dépravée à voir dans une croix un danger mortel pour la laïcité, tout en restant extrêmement complaisante lorsque d'autres revendications d’extrémistes religieux cherchent à imposer leurs règles. Une fermeté outrancière pour l'héritage catholique français et une complaisance collaborative face aux vrais dangers de notre société : cela serait risible si ce n’était pas si grave. Le jour où le vrai danger en France sera une croix de 2 mètres installée au sommet d’une montagne, comme il y a des milliers de calvaires qui font aussi le charme et l’identité de notre pays, plutôt que des hordes de sauvages qui brûlent, détruisent et pillent notre pays, je serai le premier à me réjouir. Personnellement, je la trouve particulièrement belle."
De son côté, le Département du Gard, qui assure n'avoir reçu "aucune information préalable ni sollicitation" concernant l'installation de la croix en surplomb de la RD986L, confirme avoir été alerté par la commune de Comps le 2 juin dernier.
"Le Département ne peut accepter la présence d'un symbole religieux sur un terrain lui appartenant"
"Au regard du cadre juridique en vigueur, notamment de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l'État, le Conseil départemental ne peut accepter la présence d'un symbole religieux sur un terrain lui appartenant, hors des cas strictement prévus par la loi", indique-t-il dans un communiqué transmis à notre rédaction. Le Département annonce donc qu'il engagera "les démarches nécessaires afin de faire procéder au retrait de cette installation dans les meilleurs délais".
Sur la page Facebook "Vivre à Beaucaire", une internaute donne rendez-vous ce mardi 9 juin à 19 heures au pied de la croix du pic de l’Aiguille afin d’échanger sur le sujet.
*Article 28 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État : Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.