On la voit tous les jours. Les automobilistes la contournent sans forcément y prêter attention. Dressée au cœur de Saint-Christol-lez-Alès, entre les axes menant vers Alès, Anduze et Montpellier, la célèbre "Pyramide" fait partie du paysage depuis près de deux siècles et demi. En 2027, ce monument emblématique soufflera ses 250 bougies.
Pour comprendre son histoire, il faut remonter en... 1777. À cette époque, la Révolution française n'a pas encore éclaté et l'indépendance des États-Unis vient tout juste d'être proclamée. Ici, dans les Cévennes, les routes que nous empruntons aujourd'hui n'existent pas encore. Les déplacements se font à pied, à cheval ou en charrette sur des chemins souvent escarpés.
Le symbole du désenclavement des Cévennes
Au XVIIIe siècle, les États du Languedoc pilotent les grands travaux routiers. Parmi les personnalités qui militent pour améliorer les communications figure Monseigneur Jean de Beauteville, alors évêque d'Alès. Son ambition est simple : ouvrir les Cévennes sur le reste de la région grâce à de véritables routes reliant Alès à Anduze, Montpellier et aux principaux axes commerciaux.
Ces nouveaux itinéraires changent la vie du territoire. Ils facilitent le transport de marchandises comme la soie, le vin ou encore le sel, tout en favorisant les échanges humains et culturels.
Jean de Beauteville décède en 1775, sans voir l'aboutissement de ce vaste chantier. Deux ans plus tard, un monument est érigé en son honneur au carrefour des nouvelles routes. L'identité de son commanditaire reste aujourd'hui inconnue, mais son objectif ne fait aucun doute, celui de rendre hommage à ceux qui ont contribué à sortir les Cévennes de leur isolement.
Une "Pyramide"... qui n'en est pas une
L'anecdote amuse encore les locaux. Car contrairement à son nom, la Pyramide de Saint-Christol-lez-Alès n'est... pas une pyramide.
« En réalité, c'est un obélisque », rappelle le Rudy Monier, 1er adjoint de la commune, dédié à la culture. Le monument, haut de 13 mètres, est coiffé d'un pyramidion, cette petite pointe pyramidale qui termine traditionnellement les obélisques. Avec le temps, les habitants ont fini par baptiser l'ensemble "la Pyramide", une appellation restée dans le langage courant jusqu'à aujourd'hui.
Sur trois de ses faces, des plaques gravées en latin rappellent sa vocation. Celle tournée vers Alès rend directement hommage à Jean de Beauteville en évoquant celui « qui a redressé les sentiers et transformé les chemins en route plane, un nouveau Jean », soulignant son rôle dans le développement des infrastructures locales.
Un monument qui a résisté à l'Histoire
En près de 250 ans, l'obélisque en a vu passer des événements. « La Révolution française d'abord, qui a entraîné la destruction des plaques d'origine, jugées trop favorables à la monarchie puisqu'elles évoquaient Louis XVI, et à ce moment-là, le roi était était pas trop en vogue. Les plaques seront finalement réinstallées en 1863. » raconte Rudy Monier.
Le monument traverse ensuite les deux guerres mondiales avant d'être titré aux Monuments historiques le 7 avril 1939. Au fil des décennies, il résiste également aux intempéries. La boule qui la coiffe est déjà tombée une fois il y a plus d'un siècle avant d'être replacée. Plus récemment, la foudre est venue endommager son sommet il y a quelques années.
Autre curiosité visible aujourd'hui : à l'origine, l'obélisque dominait la chaussée. Deux siècles et demi de réfections successives de la route ont progressivement rehaussé le niveau du bitume, donnant désormais l'impression que le monument s'est enfoncé dans le sol.
Toujours au cœur des échanges
Le hasard fait parfois bien les choses. Là où la Pyramide marquait autrefois un carrefour stratégique pour les voyageurs, elle demeure aujourd'hui l'un des points de circulation les plus fréquentés de l'agglomération, avec près de 20 000 véhicules qui y transitent quotidiennement.
À quelques mètres se trouvait également un relais de poste, où voyageurs et messagers faisaient étape avant de reprendre la route. Un dernier témoin de cette époque où les infrastructures routières ont profondément transformé le territoire.
Pour la municipalité, cette histoire résonne encore avec les enjeux actuels. Le monument rappelle combien les réseaux de transport ont toujours été essentiels au développement économique et à l'ouverture des Cévennes, et le projet de contournement de la commune qui date depuis 60 ans, se veut être en lien avec un mode de consommation en changement et un besoin de transformation et d'adaptabilité des infrastructures.
Un anniversaire déjà dans toutes les têtes
À l'approche de son quart de millénaire, la commune réfléchit déjà aux célébrations de 2027. Des travaux de restauration pourraient être engagés avec le soutien du ministère de la Culture afin de redonner tout son éclat à ce monument devenu l'un des symboles de Saint-Christol-lez-Alès.
Car au-delà de la pierre, la "Pyramide" raconte une histoire rarement associée aux monuments du XVIIIe siècle. Ici, il ne s'agit ni d'une victoire militaire ni d'une bataille. Elle célèbre simplement une idée : celle de routes ouvertes, de voyageurs, de commerce et de liberté de circuler. Deux cent cinquante ans plus tard, le message continue de traverser les générations.