Publié il y a 1 h - Mise à jour le 22.02.2026 - François Desmeures - 19 min  - vu 100 fois

BRÉAU-MARS Gardois et géographe, Emmanuel Vigneron élu à l'académie nationale de médecine

Emmanuel Vigneron est le premier géographe élu à l'académie de médecine

- Marc Mespie

Fin novembre, le professeur Emmanuel Vigneron a été élu à l'académie nationale de médecine. Une première pour ce Nîmois, habitant au pied du Mont Aigoual, qui n'est ni médecin, ni chimiste ou biologiste, mais géographe de la santé. Il prône un système où des régulateurs permettraient à n'importe quel malade d'accéder au meilleur, où des rouages bien huilés ne laisseraient pas le sentiment au citoyen rural d'être un laissé-pour-compte. Même si les structures de santé sont très éloignées.

Cet article est la version longue de la Rencontre parue dans le magazine Objectif Gard du 27 janvier dernier.

Emmanuel Vigneron est le premier géographe élu à l'académie de médecine • Marc Mespie

L'élection d'Emmanuel Vigneron est un événement. C'est en effet la première fois qu'un membre de l'académie de médecine n'est pas issu d'une matière scientifique dure, mais plutôt molle, la géographie. Et c'est entre Nîmes et les Cévennes, enfant, que se sont manifestés les prémices de sa carrière. "Quand j'étais petit, on venait souvent séjourner à L'Espérou. On quittait Nîmes, on était quatre enfants à l'arrière de la 403 familiale, je gardais le nez collé à la vitre. Et je voyais bien que, en quittant Nîmes, on changeait de paysage. La route n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, il y avait beaucoup moins de bagnoles... Et on passait d'un monde à un autre. De temps en temps, une petite ville apparaissait. Quissac, Sauve, Saint-Hippo, Le Vigan... On montait à L'Espérou en passant par Valleraugue et on entrait totalement dans un autre monde. J'ai été éveillé comme ça, sans savoir ce qu'était la géographie, par ce spectacle des inégalités. J'étais hyper observateur." 

"Je pense que la géographie n'existe, ou n'a d'intérêt, que parce qu'il y a des inégalités à décrire, à déceler, à comprendre"

"Je ne comprenais pas, rembobine Emmanuel Vigneron, parce que, en sixième, des professeurs comme Alain Clary (1), que j'ai eu trois fois comme prof, m'avaient appris que la France était une et indivisible, que les citoyens étaient tous égaux en droits, etc. Très tôt, dans notre pays, on nous a appris le caractère absolument sacré de la Déclaration des droits de l'Homme. Donc, j'ai voulu faire de la géographie très tôt, un peu par réaction au spectacle du monde. Quand j'étais tout petit, vers 7-8 ans, je voulais être chirurgien. Je venais d'être opérér de l'appendicite. Mais, en fait, je me suis dit que la géographie était sans doute très utile. Surtout qu'à l'époque, on commençait à beaucoup voyager : on allait en Espagne en vacances, dans l'est de la France, etc. C'était une découverte que les générations d'avant n'avaient pas pu faire."

Avant même de penser à appliquer la géographie au secteur de la santé, Emmanuel Vigneron appréhende sa matière en partant, donc, de cette conviction que le constat des inégalités forge la matière elle-même. "Je pense que la géographie n'existe, ou n'a d'intérêt, que parce qu'il y a des inégalités à décrire, à déceler, à comprendre et à faire connaître et corriger. Ces inégalités peuvent être physiques - les montagnes, plaines, vallées - et la description physique de la terre doit nous en révéler la diversité, c'est une partie de la géographie. Et cette géographie, au fil des siècles, depuis les Lumières au 18e siècle, s'est enrichie de la description des hommes qui occupent le territoire." 

Pour celui qui s'était brièvement vu chirurgien, la matière géographie abrite néanmoins un travers : elle n'est pas réellement vue comme une science. "J'étais très attiré par les sciences. Et, autour de moi, j'entendais 'la géographie, l'histoire, c'est littéraire, quoi...' Et moi, j'ai dit très tôt : 'Ce que je veux, c'est scientifiser la géographie. Je veux faire de la géographie comme on fait de la chimie, découvrir des lois, des explications'. Cela m'a amené à développer la théorie du modèle centre/périphérie, sur lequel j'ai fait un livre ; ou sur la transition épidémiologique dans l'espace..."

"La géographie de la santé s'intéresse aux inégalités, poursuit Emmanuel Vigneron dans le droit fil de sa conviction de départ. Elle les décrit, les localise, et doit chercher à les expliquer, si elle veut être une science. Or, souvent, la géographie est purement descriptive, on ne fait pas d'effort. Mais, moi, ça me branchait de chercher des modèles. Ce qui est mal vu en géographie, car elle se complait à décrire sans fini l'infinie diversité des choses humaines."  

"Quand j'étais encore au lycée, j'avais produit des articles où je faisais de l'analyse factorielle appliquée, au départ, à des données préhistoriques"

Par cette démarche iconoclaste, et une certaine précocité dans les études, Emmanuel Vigneron commence tôt à se faire un nom. "J'ai fait de beaux articles qui ont fait ma réputation, très jeune. Ce que j'adorais, c'était le caractère irrégulier de tout ça et la difficulté de trouver des lois là-dedans. Je me suis très tôt, intéressé aux statistiques. Au tout début de mes études universitaires, j'avais produit des articles où je faisais de l'analyse factorielle appliquée, au départ, à des outils préhistoriques, puis à des données de santé et de soin. Parce que, comme beaucoup d'ados, j'aimais aller faire des chantiers de fouilles archéologiques l'été. Et j'ai eu de la chance : le gars qui dirigeait les chantiers où j'allais s'appelait Jean Guilaine, qui est devenu un des préhistoriens les plus célèbres de France, originaire de Carcassonne, professeur au Collège de France. À l'époque, il ne l'était pas, j'avais douze ans. J’ai eu un grand-frère aussi, Michel Barbaza, qui fouillait avec lui et qui a guidé mes premiers pas. Il est devenu professeur au Mirail. Parallèlement, l’été je  travaillais dans les champs, puis aux vendanges...." 

Élève brillant, le géographe en herbe a préfèré rester et faire ses études dans la région. Il n’aimait pas Paris.  Et puis, dans sa famille, un rien austère, on lui avait appris à "ne pas se pousser". "Au reste, avoue-t’il, j'étais très barré sur mes trucs. À la fac, à la fin, de la première année, un prof d'histoire vachement connu, Gérard Cholvy, et un prof de géographie, Henri Picheral, m'ont pris sous leur houlette, en me disant 'Vigneron, il faut penser à l'agrégation'. Ceci dès la première année. En deuxième année, après la rentrée j'ai été nommé moniteur de TP : je donnais des cours aux premières années, ce qui est rare."

Le chercheur nîmois, ici sur la place de l'Hôtel-de-Ville au Vigan, vit à Bréau-Mars • François Desmeures

Sans vouloir se "pousser", mais toujours en symbiose avec son sujet, Emmanuel Vigneron commence à appliquer sa géographie des inégalités au monde de la santé. "Très tôt, je m'étais aperçu que le monde de la santé était un monde où l'enregistrement des données était la routine. Sur papier, à l'époque. Et je n'avais pas peur de m'y frotter, j'allais dépouiller des registres au CHU et en faire des cartes perforées pour les oprdinateurs. Puis, je suis parti en Polynésie, pour être VAT à l'époque, volontaire à l'aide technique dans les DOM-TOM. Là, j'ai mené des études sur les inégalités et j'ai fait ma première thèse en histoire  sur la mort en Polynésie Orientale, puis une autre en géographie, Hommes et santé en Polynésie française. Cette dernière a attiré les regards du CNRS, ce qui est vachement rare, mais je n'en tire pas de gloire personnelle. La thèse a donc été publiée dans la collection Les Mémoires du CNRS. La classe, quand même ! Puis, j'ai été agrégé, puis le plus jeune professeur de France en géographie : d'abord maître de conférences pendant neuf mois, à 32 ans, puis professeur." 

"Je me suis intéressé à l'accès aux soins comme à l'état de santé d'un territoire, l'un étant un facteur explicatif de l'autre"

À force de creuser son domaine si particulier, les travaux d'Emmanuel Vigneron remontent aux oreilles des décideurs. Et les choses s'enchaînent naturellement. "Je me suis intéressé à l'accès aux soins comme à l'état de santé d'un territoire, l'un étant un facteur explicatif de l'autre. Dans les deux sens, d'ailleurs. Là-dessus, la régionalisation de la santé a progressé, dans les années 90. Et une ordonnance, d'avril 1996, a décidé de la création des ARH (agence régionales d'hospitalisation)."

Si la pertinence des travaux d'Emmanuel Vigneron n'est pas remise en cause, le chercheur se rend compte, en commençant à côtoyer les sphères des hauts fonctionnaires et décideurs, que ses travaux font écho aux préoccupations des médecins et directeurs de structures hospitalières. "À l'époque, il y avait un gars qui était directeur des hôpitaux au ministère de la Santé. Un très haut fonctionnaire donc, qui s'appelait Édouard Couty, et on est tombé en amitié. Parce que c'est un Lyonnais qui voyait dans sa région qu'il y avait Lyon... et la cambrousse. J'ai eu la chance que certains hauts fonctionnaires comme lui, un ministre ou deux, perçoivent l'intérêt de ce que je faisais... Les agences régionales se sont mises en place et ici est arrivé un directeur d'agence très proche de Martine Aubry, François Grateau (nommé en 1997 à la tête de l'agence régionale du Languedoc-Roussillon, NDLR). Lui aussi m'appelle, veut me voir. Puis deux, puis trois, puis quatre, puis dix agences ! Bref, ça a fait boule de neige en Bretagne, en Franche-Comté, dans le Nord, en Alsace, ils m'ont appelé pour travailler pour eux, et développer ma géographie. Donc, elle est devenue très appliquée. Après, quand on a commencé à ne plus en parler, les associations des maires de France et des maires ruraux ont dit : 'Mais il y a un gars, qui travaille sur les inégalités'. Et eux sont confrontés aux inégalités grandissantes... Ils m'ont demandé de les aider."

Par la force de ses travaux, Emmanuel Vigneront a développé son réseau. La dissolution décidée par Jacques Chirac, en 1997, amène le géographe à diffuser ses thèses dans des sphères étatiques encore plus hautes. "En 1997, avec Lionel Jospin Premier ministre, arrivent des ministres qui étaient des gens un peu 'haut de gamme'. Vraiment, j'ai vécu les choses de près. Et un gars est nommé délégué interministériel à l'aménagement du territoire, la DATAR qui, à l'époque, était un truc énorme et avait plein de pognon à distribuer. Ce gars, c'est Jean-Louis Guigou, dont la femme était ministre de la Justice de Lionel Jospin. Guigou téléphone un jour de 1997, tout au début de son mandat, de la DATAR, et me dit 'Il faut venir à Paris nous voir'. Il faut dire que j'avais déjà écrit un Que sais-je ? qui s'appelait Géographie de la santé en France. Les Ques sais-je ? sont super lus..." Tandis qu'à la fac de Montpellier, la réaction est tout autre : "'Oui mais comment tu vas faire tes cours ?' Naïf, je pris d’abord cela pour un vrai souci pédagogique mais ce n’était qu’une expression de leur jalousie. Cela n’a jamais cessé, de la part de gens qui ne sont guère connus que de leur belle mère et encore pas en bien."

"Donc, Jean-Louis Guigou me fait venir, on tombe en sympathie, comme on dit au Québec, et il me promeut responsable de la prospective en santé dans le cadre d'un truc génial que voulait faire Jospin, qui s'appelaient les Schémas de services collectifs collectifs et qui visait à l’égalité des chances dans les territoires et à leur développement. C'était en 1999. Je me colle à travail-là, j'écris des livres pour la DATAR (2), j'anime un groupe de 40 personnes... Et tac ! Juste avant ont été nommés des directeurs d'ARH. J'ai eu de la chance, là-aussi, mais tout est une histoire de chance... Par exemple, j'ai eu la chance d'avoir Alain Clary comme prof d'histoire en 6e, qui était communiste, et donc concerné par ces questions d'inégalité. Mais, aussi, de partir à Tahiti et d'être, en France, mais avec des gradiants d'inégalités monstrueux d'île à île. Entre Papeete et les Marquises, où j'étais envoyé, il y avait un monde ! Et entre Papeete et Montpellier ou Nîmes, un autre gouffre ! Dans Nîmes même entre les quais de la Fontaine et la ZUP où nous allions au stade." 

"Personne n'a jamais remis en question les choses que j'écrivais car j’ai toujours tiré mes interprétations de l’analyse factuelle des données"

Marqué à Gauche pour avoir été appelé sous Lionel Jospin, Emmanuel Vigneron fait finalement les frais des balanciers politiques. "Avec Guigou, ça dure jusqu'en 2002. À cette date, j'avais acquis de la notoriété. La Droite revient au pouvoir et me confirme quand même à la DATAR. Mais pas pour longtemps, parce que je faisais quand même un peu tache... C'est l'époque où on parlait de pôles de compétitivité, pas des méfaits du libéralisme. C'était faible, intellectuellement parlant. En gros, l'heure n'était plus à la correction des inégalités. Mais il y a quand même des gars de Droite qui m'aimaient bien, des Gaullistes, du type Alain Juppé ou Hervé Gaymard. Lui a été secrétaire d'État à la Santé. Un jour, il m'a écrit : 'Vigneron ! J'aimerais écrire comme vous écrivez vous écrivez'. Je les ai appréciés, comme avec Seguin ou d'autres." 

D'ailleurs, même si ses relations le classent plutôt sur la gauche de l'échiquier, "en tous cas parmi ceux qui se soucient de justice sociale", l'homme se défend d'être de parti pris. "Quand j'étais tout jeune - enfin, j'avais 40 ans - dans les pages Débats de Libération, j'avais fait une tribune qui avait eu vachement de renommée, et qui m'avait valu quelques inimitiés dans le clan Jospin. Robert Badinter - une référence suprême pour les gens comme nous - avait, avec Germaine Tillion - une très grande dame - écrit un texte en faveur de la libération de Maurice Papon. J'avais donc écrit une grande tribune dans Libé, sur une page entière : 'Madame Tillion, Monsieur Badinter, non. Nous ne sommes pas d'accord avec vous'. En disant que eux pouvaient pardonner, car ils avaient été les victimes. Mais que nous, on était les héritiers de l'histoire, et qu'on n'avait pas le droit de pardonner parce que si on le faisait, c'était du vrai révisionnisme. Je me suis entendu dire que ce n'était pas le moment des divisions à Gauche, etc..." 

"La DATAR m'a mis au contact de la décision politique, analyse Emmanuel Vigneron. C'est comme ça que j'ai connu plein de ministres ou d'élus. Je n'ai pas fait chier les gens, je n'ai pas été carriériste - moi, je suis bien chez moi, tranquille - et j'ai publié sans jamais me lasser et sans changer de sujet. Ce qui est la clé de la réussite ! J'ai continué, toute ma vie, à écrire, à travailler ces questions, à les documenter. Et j'ai été assez vite considéré comme une sorte de protestant austère, un mec sérieux quoi, qui ne raconte pas des craques... Personne n'a jamais remis en question les choses que j'écrivais car j’ai toujours tiré mes interprétations de  l’analyse factuelle des données, et de leur mise en pespective."

Depuis qu'Emmanuel Vigneron est passé par la DATAR, l'impression communément acceptée est que les inégalités ne se sont pas arrangées, voire qu'elles ont augmenté, en matière de santé entre les territoires. Mais aussi que le niveau de l'offre a globalement baissé, alors que le Sud de la France, comme la région parisienne, sont longtemps apparus comme relativement préservés. Si Emmanuel Vigneron ne nie pas les problèmes, dus notamment au manque de praticiens, il tempère néanmoins, tout en se félicitant que l'organisation de la médecine n'ait pas été laissée aux seuls médecins, mais soit devenu un problème de société. "Finalement, en 25 ans, une chose majeure a changé : l'approche territoriale des questions de santé est devenue un passage obligé.  Et c'est la grande nouveauté de mon élection - même si cela fait dix ans que j'y fais des communications et que c'est en gestation, mais il faut beaucoup de temps pour être élu à l'académie. Je n'ai évidemment rien à voir avec des géants, du type Louis Pasteur. Mais Pasteur a fait de la biologie dans son coin, il n'était pas médecin, à Montpellier, on n'a pas voulu de lui à la faculté de médecine pour être professeur ; à l'académie, pareil... Parce qu'il était biologiste-chimiste autodidacte. Mais, un jour, on l'a pris, parce que la médecine ne pouvait plus évoluer sans Pasteur. Il l'a révolutionnée !"

"Il y a plein de jeunes, qui sont collés au concours de première année, qui eussent fait, s'ils avaient réussi, d'excellents médecins"

Sans se comparer, le géographe pense avoir apporté sa pierre à l'édifice du changement, à travers une meilleure organisation. Et de l'avoir rendue indispensable à la construction. "L'idée était d'abord de s'occuper de ces inégalités. Pour résumer - parce que, quand je faisais des livres, il y avait dix, vingt, trente préconisations - les principales idées que j'ai avancées étaient que les élus locaux doivent se préoccuper de santé, parce que les déterminants de la bonne santé sont loin d’être seulement médicaux, qu'il faut permettre la création d'un plus grand nombre de médecins. Il y a plein de jeunes, qui sont collés au concours de première année, qui eussent fait, s'ils avaient réussi, d'excellents médecins."

"Aujourd'hui, cette préconisation évolue parce qu'on est face à un tel déficit de médecins qu’il faut apprendre à se passer de médecins quand on en n’en a pas réellement besoin et être ainsi solidaires de ceux qui en ont vraiment besoin." Emmanuel Vigneron déplore, aussi, le bas niveau actuel du personnel politique, ce qui n'arrange rien. "L'autre jour, la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet a dit : 'Mais enfin, c'est quoi ce pays où on n'est pas capable de mettre un médecin chaque fois qu'il en faut un !' Non.. Mais... Ce n'est pas malin, et ce n'est pas le problème. Ce qu'on doit à nos concitoyens - et Martine Aubry l'avait repris dès 1999 - ce n'est pas de tout partout, mais l'assurance d'accéder au bon moment au bon endroit au soin dont on a besoin. Il y avait cette idée de gradation. Mais ça a progressé : des ARH, on est passé aux ARS. Avec les ARS, on a créé les GHT, ou groupements hospitaliers de territoire et les CPTS (communautés professionnelles territoriales de santé). Dans mon tout petit domaine, je pense que j'ai fait avancer les questions de santé." 

Cette satisfaction se heurte néanmoins à une désetification médicale en hausse, creusant les inégalités entre territoires. En ceci, les préconisations d'Emmanuel Vigneron se heurtent à la gestion de la pénurie actuelle, celle de praticiens et de moyens. D'où le besoin d'adapter l'organisation à une situation que le géographe ne nie évidemment pas. "J'ai présenté récemment des études à l'académie de médecine, notamment sur des pénuries de spécialistes, où je montre que la situation continue de s'aggraver, que les aides à l'installation, c'est du pipeau... Depuis 2002, on distribue des aides. Qui ne coûtent pas très cher parce qu'au final, on ne les distribue pas : les jeunes médecins n'en veulent pas, qu'ils font monter les enchères, et on a droit à des effets d'annonce. Il faudrait renverser le problème. Et tendre un pont entre la science et l'expérience de terrain - les élus - qui soit au-dessus des administrations, mais avec le concours des agences régionales. Tendre un pont entre les sachants, qui iraient voir des élus locaux pour leur expliquer que non, décidément, on ne va pas faire des accouchements de bébés de 1 500 grammes au Vigan, à La Grand' Combe ou même à Alès. Et qu'il faut qu'ils naissent, au minimum, au CHU de Nîmes. Et idem pour tous les types de soins" 

Au lieu de cela, Emmanuel Vigneron assiste à des effets d'annonce qui resteront, selon lui, des coquilles vides. "Il faut mettre en place toute une gradation des soins qui, de fait, n'existe pas. Récemment, à Lodève, on a déclaré qu'on accordait l'autorisation d'ouverture d'une antenne des urgences de Montpellier. Tout le monde est heureux ! Et on dit maintenant au directeur de l'hôpital de Lodève 'Il faut que tu recrutes des équipes'. Mais personne ne veut y aller ! C'est une coquille vide. On crée des villages Potemkine. C'est ce que font ministre et Premier ministre, en annonçant créer des maisons France santé. 'On va en faire 5 000 !', a dit Lecornu. Mais on ne va pas créer 5 000 maisons de santé : on prend les 2 500 centres de santé publics existants - en oubliant que là-dedans, il y a des centres infirmiers et des centres dentaires - auxquels on ajoute les 2 300 maisons de santé pluridisciplinaires qui existent, ça fait 4 800. Il en reste, donc, 200 à créer. D'ici 2027, c'est pas la mer à boire ! Et si on ne les a pas, on dira qu'elles sont en cours de labellisation... Mais, en fait, c'est du bonneteau, c'est risible. Du reste, les sénateurs ne s'y sont pas trompés et ont demandé 'C'est quoi cette esbrouffe ?' On ferait mieux de construire des routes pour acheminer les patients sans délai où il le faut..."

"Il faut déjà 'upgrader' les infirmières en pratique avancée et qu'il y ait un service public qui soit aux mains des élus locaux"

La pénurie de praticiens est aussi due à des rythmes de travail que les professionnels souhaitent voir évoluer, loin du modèle du médecin de famille corvéable à merci. "Ils n'ont jamais été corvéables, nuance Emmanuel Vigneron. Mais pour travailler moins, il faut être plusieurs. Et il ne suffit pas d'être deux parce que, souvent, l'autre est votre femme ou votre mari... Il faut être cinq pour qu’un soit présent 24h/24,, 365 jours par an et encore en supposant que les problèmes ne surviennent pas tous au même moment. On multiplie par cinq le problème de l'attractivité : en faire venir un, c'est bien ; en faire venir cinq, c'est beaucoup plus compliqué. À mon avis, il faut déjà 'upgrader' les infirmières en pratique avancée et qu'il y ait un service public d'assistance qui soit aux mains des élus locaux, à travers la communauté de communes, qui achemine les malades vers les centres. Et, aussi, qui prenne - y compris pour la mamie de 85 ans dans son patelin - les rendez-vous au CHU. Parce que l'appeler soi-même, cela relève du miracle que d'avoir quelqu'un au bout du fil... 

S'il constate que les jeunes ne souhaitent pas venir grossir les rangs des maisons de santé dans le monde rural, il reconnaît que le foncier est aussi un obstacle à l'installation de nouveaux médecins. Ce qui donne l'occasion à Emmanuel Vigneron de réitérer sa volonté d'intégrer les élus locaux au modèle de santé, lui qui a participé à créer le centre de santé du Vigan. "C'est aux élus de préempter des biens lors de la mutation, prendre un terrain et construire des locaux pour héberger des praticiens, enfonce Emmanuel Vigneron. La transformation de la maison de santé en centre de santé municipal, c'est grâce à Régis Bayle et à sa compréhension que cela s'est fait. Bon, c'est aussi une histoire d’amitié au service de tous, entre Antoine Brun d'Arre, chef de la maison de santé – très attaché à son territoire - ; François, Sébastien, Bénédicte et les autres médecins ; Régis, qui a vu que c’était ça ou plus rien, et moi. On a monté un truc, qui est un peu unique, en rachetant une maison de santé pour la transformer en centre de santé."

"Si on accepte l'idée qu'il ne peut pas y avoir de médecins partout, et qu'on met un peu de blé pour organiser des filières, et que c'est aux mains des élus en accord avec les agences régionales, on peut arriver à bâtir un monde meilleur pour la santé"

Pour autant, s'il reste favorable aux solutions locales, le géographe s'élève contre le discours qui voudrait contraindre les jeunes médecins diplômés à exercer quelques années dans les zones en tension. Tout en plaidant - encore et toujours - sur un parcours de soins simplifié pour le patient, et qui assure une égalité entre les malades. "Je suis fondamentalement contre la contrainte parce que, même en ville, on manque de gens - trouver un médecin à Montpellier n'est pas forcément facile. Il y a toute une histoire de parcours à organiser et, généralement, ce sont les médecins qui l'organisent en appelant un collègue pour prendre un patient. Et, à cela, ils perdent beaucoup de temps. Il faudrait créer un corps d'assistants territoriaux de santé, qui s'occuperait d'organiser le parcours de santé, défini par un médecin, d'une personne âgée qui a une maladie chronique et qu'il faut suivre régulièrement. Le premier rendez-vous, dans le monde rural, peut être pris par quelqu'un qui connaît la personne. Si on accepte l'idée qu'il ne peut pas y avoir de médecins partout, et qu'on met un peu de blé pour organiser des filières, et que c'est aux mains des élus en accord avec les agences régionales, on peut arriver à bâtir un monde meilleur pour la santé. Avec plus de fluidité. En plus, ça sensibilise tout le monde à la santé et on peut éviter, aussi, par des travaux de voirie bien faits, que des pépés et mémés se cassent le col du fémur en tombant dans un trou d'une chaussée mal entretenue..."

"Quand j'étais enfant, dans un bon milieu nîmois, je savais qu'il y avait l'institut Gustave-Roussy, pour traiter le cancer à Villejuif, ou Curie à Paris où ma grand-mère était allé mourir avant ma naissance ; je savais qu'il y avait les grands brûlés à Lyon ; et je savais que j'aurais eu le droit d'y aller si j'en avais besoin. En fait, je ne savais pas tout. Aujourd'hui, je sais que beaucoup de gens n'ont aucune chance d'aller à Gustave-Roussy, ou de téléphoner à la directrice du CHU ou à la doyenne de la faculté de médecine pour lui dire 'Tu sais, ma fille a un truc qui ne va pas, est-ce que tu peux lui dégotter un rendez-vous ?' Ça, très peu de gens l'ont. Ça se comprend mais ce n'est pas normal. Il faudrait que ce soit égal pour tout le monde."

"Je n'ai aucune confiance dans les gouvernements. Soit je les trouve mous du genou, soit incompétents, soit fallacieux."

Ce discours, Emmanuel Vigneron espère que son entrée à l'Académie nationale de médecine lui permettra d'être mieux entendu. "Je suis aussi au Haut conseil de la santé publique, qui n'a aucun pouvoir... Or, moi, je n'ai aucune confiance dans les gouvernements. Soit je les trouve mous du genou, soit incompétents, soit fallacieux, comme le gouvernement actuel qui noie le poisson en trouvant comme idée géniale de privatiser la santé, en gros... Il faut donc attaquer le problème non pas par les gouvernements mais par la base, avec le plus haut niveau. L'académie de médecine est, par définition, le plus haut niveau médical. Elle est reconnue comme telle. Il y a très peu d'élus et, ceux qui le sont, sont les leaders de la médecine française. On trouve tous les patrons de toutes les grandes facs. Et ce sont des gens qui ont le désintéressement - sinon ils seraient partis dans le privé faire de l'argent. Et, pour être PU-PH (professeur des universités - praticien hospitalier, NDLR), c'est comme pour être à l'académie : 40 ans de concours. Voire 60 ans, ça se joue dès la maternelle."

L'académie nationale de médecine a été fondée en 1820 • DR

"L'académie a un poids énorme, soupèse Emmanuel Vigneron à la question de savoir comment la réflexion des travaux des chercheurs peut amener à une décision politique. On peut aussi passer par les pouvoirs locaux. Il faudrait créer comme une sorte de "task force" intellectuelle, qui aille dans tous les territoires pour dire ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Je le disais tout à l'heure : les gens croient qu'à Lodève, on va faire une maternité où tous les bébés pourront naître. Eh bien non, ceci conduit à une mortalité infantile terrible. Les émissions de télévision sur la santé, aujourd'hui, privilégient l'extraordinaire, l'exploit. Et donc, elles font croire à Mme Michu, qui habite dans les Deux-Sèvres, que ces innovations viendront jusque chez elle. C'est normal : Mme Michu, à l'école de la République, elle a appris que tout le monde naissait libre et égal en droit. Donc,  elle se dit : 'Pourquoi pas moi ?' Sauf que ce n'est pas possible. On ferait mieux de lui dire : 'Vous voyez Mme Michu, ça on peut le faire à Paris, à Lyon, Montpellier, mais pas partout. Donc, on va plutôt vous permettre d'y accéder quand vous en aurez besoin'. Et pour cela, je montre les inégalités persistantes - et qui s'aggravent - et l'écart qui se creusent entre les gens de la campagne et ceux de la ville. À la campagne, on n'opère pas de la prostate comme on opère en ville : les patients ont tellement trainé avant l'opération que, quand ils arrivent, on ne peut plus faire de coelioscopie, la tumeur est trop grosse, il faut ouvrir en grand. ce qui augmente les risques et les dégats collatéraux. Donc, le progrès n'est pas partagé. Et des exemples comme ça, j'en ai plein. À la campagne, on n'a pas assez de médecins radiologues qui font des échographies la nuit. Donc, si on a un enfant de 12 ans qui arrive avec une forte fièvre et un peu de papier mâché à la place de la peau, on dit 'Appendicectomie'. Or, celle-ci n'est jamais absolument sans danger. Et on la fait parce qu'on n'a pas d'échographe qui pourrait dire 'Non il n'y a rien, c'est juste une forte fièvre qui va passer avec du Doliprane'

"Donc, reprend Emmanuel Vigneron en revenant sur ce qu'il attend de son élection, si on parvient à faire comprendre que tout n'est pas possible partout, mais que tout n'est pas non plus impossible, et que ce sont des hommes au plus haut niveau de leur art désintéressés qui le disent et l'expliquent, on peut alors faire comprendre que mieux vaut ne pas avoir d'hôpital à côté de chez soi, si on a la certitude de pouvoir accéder aux meilleurs quand on est dans le besoin. Pour bien des problèmes d'urgence, je préfèrerais qu'on m'amène directement à Montpellier qu'à Lodève, même si j'aime beaucoup Lodève... (où j’ai rencontré une princesse, mais c’est une autre histoire).

Si Emmanuel Vigneron ne se fait, donc, guère d'illusions sur la capacité des urgences de Lodève à fonctionner, il n'en entretient pas plus sur une éventuelle réouverture de la maternité de Ganges, même si elle n'est, officiellement, que surspendue. "Ce qu'on doit à nos concitoyens, ce n'est pas forcément une maternité à Ganges. C'est l'assurance qu'une maman du bassin de Ganges sera prise en charge dans les meilleures conditions. Si on avait plein de gynécologues-obstétriciens... Mais on ne les a pas ! Alors, on fait quoi ? On fait semblant ? On fait des villages Potemkine, et c'est comme ça que les gags arrivent. Lamine Gharbi (3) est un patron d'industrie. Donc, s'il trouvait des praticiens qui soient capable de lui payer une redevance qui le satisfasse car il y aurait assez de naissances, Lamine aurait gardé sa maternité. Ce n'est pas un philanthrope, la société ne fait pas de lui un philanthrope. Ou alors, il faudrait tout nationaliser... Mais c'est encore un autre sujet." 

Pour Emmanuel Vigneron, sa mission, à l'académie nationale de médecine, est "double : elle s'inscrit dans le long terme dans la persuasion. Elle vise à faire accepter que le progrès, c'est bien. Mais il ne vaut que s'il est partagé, comme disait Socrate. Parce que, qui finance le progrès médical, si ce n'est la collectivité d'une République sociale ? Deuzio, la loi prévoit l'égalité de tous devant la loi. Et puis, il y a aussi l'aspect de donner plus. Les comités de soutien des hôpitaux, ce sont des mecs bien, ils ont du coeur. Mais on ne leur explique rien, on les prend pour des cons. Ils croient, au moins, eux, à un avenir meilleur. Parfois, ils le cherchent mal, mais c'est aussi parce qu'ils ne sont pas bien formés. Le mot-clé, c'est la pédagogie." Une notion indispensable, en période de pénurie...

(1) L'ancien maire de Nîmes, entre 1995 et 2001, a été professeur d'histoire au lycée Daudet de Nîmes

(2) Emmanuel Vigneron a été, à la DATAR, directeur du groupe de prospective Santé et territoires et membre du conseil de prospective et de dynamique des territoires

(3) Président de la fédération hospitalière privée, Lamine Gharbi est aussi président de Cap Santé, à qui appartient la clinique Saint-Louis de Ganges (relire ici)

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François Desmeures

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