Objectif Gard : Carlos Olsina, un nom qui résonne dans les arènes… mais en réalité, vous vous appelez Charles Pasquier. Racontez-nous votre parcours.
Carlos Olsina : Oui, c’est ça. J’ai commencé la tauromachie à 9 ans, à l’école de Béziers. J’ai mené études et taureaux en parallèle jusqu’à 20 ans : bac, prépa ECS à Nîmes, concours pour les grandes écoles de commerce… J’avais un bon dossier. Et puis, à 20 ans, j’ai tout lâché. J’ai pris mon sac et je suis parti tenter ma chance en Espagne, à Séville. Ça fait 10 ans que je vis de ça.
Pourquoi ce choix radical ?
La passion. À 20 ans, on se construit, on se demande ce qu’on veut faire de sa vie. Moi, j’ai eu un déclic : la tauromachie me rendait heureux, c’était ce que je voulais faire. C’était plus fort que tout. J’ai eu la chance de rencontrer des mentors, comme Manuel Escribano, qui m’a beaucoup aidé. Et aujourd’hui, je suis bilingue, professionnel, et à ma place.
Vos parents, votre entourage… comment ont-ils réagi ?
J'ai eu de la chance qu'ils m'aient toujours soutenu, ils ont vu que j’étais déterminé. Et puis, les résultats ont suivi. Quand on est passionné et qu’on vit sa passion, il n’y a rien de plus beau. C’est un luxe, en quelque sorte.
« Alès, c’est un public chaleureux… contrairement aux clichés »
L’an dernier, vous avez marqué la Feria d’Alès avec trois oreilles coupées. Qu’avez-vous ressenti en sortant des arènes ?
Un bonheur immense. C’était la deuxième année consécutive que je toréais à Alès. La première fois, j’avais eu des soucis à la mort du taureau… Mais là, tout était parfait : les sensations, la connexion avec le public, la faena. Une matinée de partage. Et puis, l’organisation m’a fait confiance à nouveau cette année – ce n’est pas toujours le cas après un triomphe. Je les en remercie.
Revenir après un tel succès, c’est une pression supplémentaire ?
Non. En tauromachie, on remet les compteurs à zéro à chaque fois. Une nouvelle corrida, un nouveau cartel, un nouveau bétail… Je ne me mets pas plus de pression, mais je sais où je vais. J’ai déjà toréé ici, je connais la scène. C’est un moteur, pas un poids.
Le public alésien a la réputation d’être froid et dur. Vous partagez ce avis ?
On m’avait prévenu : "Attends-toi à un public difficile." Mais moi je peux dire que j'ai toujours vécu une relation totalement opposée à ce qu'on m'avait décrit et au contraire, je l'ai trouvé chaleureux, j'ai toujours eu un très bon feeling avec ce public. J'aime le souligner parce qu'avoir le feeling avec un public c'est toujours quelque chose de particulier.
« La tauromachie, c’est un chemin de croix… et de liberté »
Vous avez suivi un parcours académique exigeant. À quel moment avez-vous su que vous ne seriez pas dans un bureau, mais dans une arène ?
C’est une question existentielle. La tauromachie, pour moi, c’est un chemin de vie, un chemin de foi, un chemin de croix. C’est quelque chose qui m’apporte tranquillité, liberté, et une vie d’artiste. Quand on est passionné et qu'on vit sa passion, il n'y a rien de plus beau et c'est même un luxe.
Votre formation intellectuelle influence-t-elle votre manière de toréer ?
Évidemment. "On torée comme on est", cette phrase est souvent répétée dans notre milieu. Forcément mon passé d’étudiant, ma formation scolaire… ça fait partie de moi. Ça influence ma façon d’être dans les arènes, avec le public, avec les animaux. Je ne renie pas ce que j’ai été. Au contraire, je pense que c’est une valeur ajoutée.
On parle souvent du courage du torero. Pour vous, c’est du courage… ou de la lucidité ?
Je dirais plutôt que c'est du courage. Il faut du courage, bien sûr, mais aussi une tête qui fonctionne. Il faut la lucidité aussi en se disant qu'il faut la tête et le cœur, c'est-à-dire du courage et un cerveau avec une tête qui fonctionne bien. C’est un savant mélange entre la tête et le cœur.
Quel est le moment le plus angoissant : avant d’entrer dans l’arène, ou face au taureau ?
Quelques secondes avant que l’animal ne sorte. C’est là que le cœur bat le plus fort et le palpitant monte. Après, une fois que le taureau est là, l’inconnu devient connu : on voit son expression, et on connaît l'animal qu'on va affronter.
« La corrida, c’est un hymne à la vie… pas seulement à la mort »
La tauromachie est de plus en plus contestée. Comment vivez-vous ce regard extérieur ?
Il y a un manque de compréhension, de la désinformation. Moi, je n’ai jamais à défendre la corrida – si on se défend, c’est qu’on se sent attaqué. Je préfère expliquer. Et je pense que tout le monde est capable de comprendre ce qu’on fait, pourquoi on le fait… si on prend le temps.
Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds dans une arène ?
C’est compliqué à expliquer en deux phrases. J'explique tout le processus forcément de l'élevage, de l'animal, de notre philosophie de vie. La corrida, c’est un hymne à la vie, autant qu’à la mort. C’est le respect de l’animal, de l’homme, chacun à sa place. On célèbre la vie du taureau, la vie de l'homme. La mort est au centre des débats, mais ce qui compte, c’est la vie qu’on célèbre pendant la course. Après, il faut venir voir pour se faire une idée. La corrida, c’est complexe : elle a été étudiée par des intellectuels, des artistes… Elle raconte les nuances de notre société. La corrida, c'est pas juste être pour ou contre, il y a beaucoup plus de nuances que ça, c'est aussi ce qu'elle raconte.
Aujourd’hui, vous vous sentez au bon endroit, au bon moment ?
Oui. Je me sens à ma place. J’ai choisi d’être artiste avant d’être torero – parce que torero, c’est être libre, c’est vivre sa passion. Je suis bien dans mes pompes, et heureux de ce que je fais.
Quand on a connu à la fois les grandes écoles et les arènes, qu’est-ce que ça nous apprend sur le sens de la vie ?
L’un complète l’autre. La formation scolaire, c’est une explication de la vie. La tauromachie, c’est une expérience de la vie. Quand on se retrouve face à un taureau, on grandit vite, on mûrit vite. Ça nous fait voir la vie différemment, relativiser notre existence… tout en la sublimant.