Publié il y a 1 h - Mise à jour le 07.05.2026 - Propos recueillis par Corentin Corger - 7 min  - vu 96 fois

L’INTERVIEW Christine Kelly : « Il faut prendre le risque de prendre des gifles »

christine kelly business club

Christine Kelly 

- Photo Corentin Corger

La journaliste de CNews était l'invitée du Montpellier Méditerranée Business Club. Face aux chefs d'entreprises locaux, elle a raconté son parcours dans les médias et au CSA, porté par une détermination sans faille ainsi que son combat pour la liberté d'expression. 

Objectif Gard : Durant votre carrière, des âmes bienveillantes vous ont-elles tendu la main ?

J'ai eu l'ordre national du Mérite, j'ai été faite chevalier puis officier, et je pense que c'est une des plus belles reconnaissances que j'ai reçues. J'ai eu beaucoup d'autres récompenses, mais celle-ci m'a touchée, parce que mes parents sont instituteurs, je ne connaissais personne dans les médias. Personne ne m'a dit : "J'ai un copain qui bosse à LCI, je vais te faire rentrer." Je suis rentrée par CV. Et au CSA, c'est le président du Sénat, Gérard Larcher à l'époque, qui ne me connaissait pas et qui a dit : « Tiens, celle-là, je veux bien qu'on la nomme parce qu'elle a l'air d'une bosseuse. » À chaque fois, c'est mon travail et mon parcours qui ont payé. Je n'ai pas bénéficié d'aide, mais peut-être le courage de certains de se dire : « on regarde sa compétence, on ne regarde ni le fait qu'elle soit une femme, ni le fait qu'elle soit noire ». Et moi, je refuse qu'on puisse m'embaucher pour me donner une mission parce que je suis une femme ou parce que je suis noire. Je préfère refuser la fonction mais si on m'appelle pour ma compétence, je viens en courant.

Dans votre parcours professionnel, à quel moment vous vous êtes dit qu'il se passait quelque chose ?

À plusieurs reprises. Lorsque je suis arrivée à LCI et que j'étais la première noire à être sur une chaîne d'info. Envoyé Spécial avait même fait un documentaire sur moi, donc j'ai senti qu'il se passait quelque chose. Heureusement, ça ne change rien dans ma vie pour autant. Mais j'observe dans le regard des autres. Lorsque je suis arrivée au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), j'étais la plus jeune, j'avais 39 ans, en général on a 60 ans, là aussi j'ai senti qu'il se passait quelque chose. Mais je ne me suis pas assise pour autant sur mes lauriers. Lorsque j'ai accepté le 14 octobre 2019 de faire la première émission avec Éric Zemmour, j'ai senti qu'il se passait quelque chose. Mais je reste combative, je reste dans ma détermination, je reste dans la mission que l'on m'a confiée à chaque fois que j'occupe une fonction.

"J'ai perdu des amis comme Lilian Thuram"

Est-ce qu'il vous est arrivé de prendre une décision qui allait à l'encontre de vos proches ?

Je trouve que c'est important de rester dans ses valeurs. Mes parents m'ont élevé avec beaucoup de valeurs et elles sont au-dessus de tout. Après, je suis une rebelle et pas du genre à écouter ce que me disent les uns ou les autres. Lorsqu'on m'a appelé pour faire l'émission avec Éric Zemmour, j'ai eu beaucoup de vents contraires, mais je savais que ça correspondait à mes valeurs, dont la liberté d'expression. Qu'on soit d'accord ou pas avec lui, Éric Zemmour a le droit de s'exprimer. Beaucoup de journalistes avaient refusé de travailler avec lui. Je suis pour la liberté. J’ai vécu pendant trois ans avec des gardes du corps. On est menacés tout le temps, critiqués, insultés. Je fais aussi la différence entre l'homme et ce qu'il fait et ce qu'il dit. Je peux dire bonjour à Jean-Marc Morandini et pour autant je condamne ce qu'il fait. J'ai accepté cette émission avec beaucoup de vents contraires, de menaces de mort, de questions, d'amis qui m'ont abandonné mais jamais ma famille et ça c'était important pour moi. J'ai perdu des amis comme Lilian Thuram, qui m’en veut parce que j’ai fait l’émission avec Zemmour. Ce n’est pas grave, ceux qui restent ce sont des vrais qui ont les mêmes valeurs que moi. Je pense qu'il faut prendre le risque de prendre des gifles. Je dis toujours à ma petite sœur, qui a maintenant 43 ans, que quand tu prends des coups, c’est parce que ta tête dépasse. Et si ta tête dépasse, soit tu encaisses les coups ou bien tu descends la tête pour être au niveau des autres. À toi de choisir.

Pendant six ans, vous avez été membre de l'Arcom, (ex CSA), qu'est-ce que cette expérience vous a appris du pouvoir ?

C'est le premier endroit où on prend des coups car on sait que vous avez une possibilité d'agir et on vous empêche d'agir. Et c'est l'endroit où par exemple, ironie du sort, on a rayé ma voiture dans le parking. J'ai été harcelée, critiquée, empêchée d'agir dans tous les sens du terme. Mais c'est aussi le moment où j'ai fait des choses et j'ai appris beaucoup de choses justement sur la liberté d'expression et sur l'importance d'avoir en France des chaînes différentes avec des opinions différentes. Par exemple, en 2011, j'ai fait baisser le volume sonore de la publicité par rapport au reste des programmes. Avant, on prenait la télécommande pour baisser dès qu'il y avait la pub et on a oublié petit à petit qu'on ne prend plus la télécommande. J'ai aussi travaillé pour faire sous-titrer les programmes pour les sourds et malentendants, ça n'était pas fait avant. Je me suis occupée des temps de parole de l'élection présidentielle de 2012. J'ai fait beaucoup de choses et j'ai pu toucher à l'action concrète.

"Si CNews a trouvé son public, c'est parce que la chaîne dit des vérités"

Entre CNews, Europe 1 et le JDD, est-ce que vous arrivez à trouver du temps pour faire autre chose dans la vie ?

Lorsqu'on est journaliste, on n'a jamais de jour de repos. On surveille l'actualité, on est obligé de se tenir informé en permanence. C'est important aussi d'aimer son travail. J'aime mon travail pour transmettre comme mes parents qui étaient enseignants. J'aime partager, éclairer, me sentir utile et ça c'est important pour moi. Je peux laisser mon travail du jour au lendemain, ma direction le sait, tout le monde le sait. Je suis peut-être un animal rare à la télévision mais je ne suis pas du tout accrochée à l'antenne. On me dit demain d'être présidente d'une fondation, j’arrête la télé tout de suite. La télé m'a toujours rattrapée, on est toujours venu me proposer des émissions. C'est important pour moi de sentir que j'ai un impact positif, concret, important et j'apporte quelque chose aux téléspectateurs, une information claire.

Vous présentez "Face à l'info" sur CNews, en quoi votre émission se distingue dans le paysage audiovisuel français ?

Lorsqu’il y a eu autant de chaînes d’information, le président de l’Arcom, à l’époque, avait dit à chacun d’avoir sa particularité, de ne pas dire la même chose. LCI a choisi l’international, BFM TV a choisi le breaking news, d’être tout de suite sur l’info. I-Télé, devenue CNews, a choisi la sécurité, l’immigration, des sujets dont d’autres ne parlent pas. Ironie du sort : c’est la chaîne qui est la plus critiquée. Chacun a son avis mais on ne critique pas LCI pour l’international, ni BFM TV pour son choix. Si la chaîne a trouvé son public, c’est parce qu’elle dit des vérités, c’est parce qu’elle dit ce que les Français pensent. Ce n’est pas une chaîne qui crée un état d’esprit, une opinion, mais qui reflète une opinion qui existe en France. Et c’est important, au lieu de faire taire cette opinion et la pensée des Français, de la laisser s’exprimer, voire de lui donner une caisse de résonance. Je suis avec mon identité, mon caractère, mon style. Je ne me mets pas en avant, c’est l’info que je mets en avant et mes intervenants. Et je pense que le téléspectateur ne se trompe pas. Lorsqu’on se met en avant, ça ne l’intéresse pas. On vient chercher l’info et la sincérité également.

"C’est un conflit d’intêret et personne n’ose le dire"

Toute cette carrière a dû vous coûter, est-ce que compliqué de vous balader aussi facilement dans Paris ?

C’est sûr qu’il y a des choses qu’on ne peut plus faire. Dans le TGV, je mets une perruque car j’ai envie d’être tranquille et de travailler. On a envie de se cacher de temps en temps même si je ne suis pas Teddy Riner mais parfois on a envie d’être cool. Après je ne refuse pas une photo, cela fait aussi partie du métier. On est là pour partager avec le téléspectateur, on est rien sans lui, donc c’est aussi un échange.

Pour finir, quel est votre regard sur la commission d'enquête sur l'audiovisuel public qui vient de se terminer ?

Cette commission a le mérite d’exister. Elle a été ostracisée, critiquée, vilipendée, juste parce qu’elle mettait le doigt, un peu comme CNews, sur la vérité. Tout n’est pas à jeter à France Télévisions. Je ne suis pas pour sa suppression. Un service public, c’est très bien. Après, est-ce qu’il faut un mastodonte avec des gens qui payent 1 700 euros la nuit à Cannes ? Avec des gens qui ont autant de privilèges, autant de voitures de fonction, alors qu’il y a beaucoup de personnes dans le même groupe qui n’ont pas les moyens et qui ne sont pas assez bien payées. Il y a un équilibre à avoir. Lorsque j’étais au Conseil supérieur de l’audiovisuel, il y avait justement cette différence que l’on voit encore aujourd’hui : on ne sanctionne pas France Télévisions mais on sanctionne les chaînes privées. Et ça, ça pose question. Cela révèle le fait qu’il y a deux poids deux mesures dans l’audiovisuel. Pourquoi on a demandé à CNews de faire telle et telle chose alors que France Télévisions ne le fait pas ? Parce que le patron de l’Arcom nomme la présidente de France Télévisions et le président de Radio France. C’est un conflit d'intérêts, et personne n’ose le dire. Donc, tout compte fait, cette commission d’enquête, aussi houleuse soit-elle, a eu le mérite d’exister car il y a un vrai sujet d’argent public et d’idéologie à France Télévisions.

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Propos recueillis par Corentin Corger

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