Qui de mieux qu'un enfant des quartiers arrivé dans les hauteurs du système judiciaire pour parler d'égalité des chances ? Dans le cadre des Cordées de la Réussite, dispositif national d’égalité des chances instauré en 2008 en France et se tenant jusqu'à ce vendredi cette année, le procureur de la République d'Alès Abdelkrim Grini a rencontré près d'une centaine d'étudiants du lycée Jacques Prévert ce mardi 3 février. Pendant presque deux heures, le magistrat a expliqué sa fonction et est revenu sur son parcours, personnel et professionnel, avec trois objectifs prioritaires : susciter l’ambition scolaire, ouvrir l’horizon et accompagner les élèves dans leur parcours de réussite.
Né au Maroc, l'ainé de six frères et sœurs a grandi dans un appartement de 50 m² à la Paillade, à Montpellier. Un contexte qui l'a "forgé" : "J'y ai vu les difficultés, le chômage, la réalité, mais aussi la violence, le trafic de drogue et les infractions. C'était une infirme minorité, mais on le voyait. Ce sont ces expériences qui font que je connais la vie et ses difficultés", se souvient celui qui a encore "énormément de respect et d'amour" pour La Paillade, où vit toujours sa mère. Encore aujourd'hui, il ne "supporte pas l’image négative des quartiers, où il y a des talents et de l'intelligence."
Avoir conscience de la chance qu'est l'école
Après ne pas avoir pu suivre l'école maternelle et redoublé son CP, l'enfant de Meknès a petit à petit pris goût à l'école, appris et compris : "Je ne voulais pas y aller car je n'étais pas à l'aise. Ma mère n'a pas eu cette chance, on parlait marocain et arabe à la maison, j'ai appris le français en primaire. Mais, heureusement, mon père m’a poussé et je me suis senti mieux dès ma deuxième année de CP". À la Paillade, le futur magistrat n'avait "pas 50.000 possibilités". "La plus simple" était d'emprunter le chemin de la délinquance, mais au-delà de l’interdiction légale, il n'était pas intéressé, ne voulant pas "attrister et faire du tort" à ses parents, comme il a vu "d’autres le faire".
C'est au lycée qu'Abdelkrim Grini trouve sa voie : "Je lisais beaucoup, cela me permettait de voyager dans ma tête, à défaut de voyager physiquement par manque d'argent. Sortir du quartier au lycée m'a permis de m'ouvrir". Après avoir subi des multiples discriminations raciales qu'il "n'accepte pas", notamment à l'entrée de magasins ou boites de nuit, le naturalisé français à l’âge de 19 ans s'oriente vers le droit, afin de connaitre les siens, et ne pas exprimer sa "rage par la violence ou le rejet de la société", comme beaucoup peuvent le faire.
"Ni un justicier, ni un cowboy"
Il y construit aussi sa philosophie qui guide toujours son action aujourd'hui : "Un procureur doit d'abord avoir le sens de l’humanité pour être digne de la fonction. Ça ne me fait jamais plaisir d'envoyer quelqu'un en prison. Je ne suis ni un justicier, ni un cowboy. Être procureur, ce n'est pas que couper des têtes, c'est aussi faire de la prévention et montrer d'autres issues, en restant impartial, neutre, objectif et honnête intellectuellement parlant", rappelle celui qui exerce la fonction depuis 2018, d'abord à Roanne, et à Alès depuis 2024.
Pendant ses études, il se "régale", vit "ses plus belles années" et découvre un "vecteur d'ascension sociale, le seul moyen de mener une vie agréable". Pourtant, il continue de vivre la discrimination qui l'a suivie depuis toujours. "Je n’avais pas les codes, j'ai eu énormément de mal à trouver un stage pendant mes études. Les gens étaient plus habitués à voir des jeunes de mon origine sur le prétoire qu’au barreau, regrette-t-il encore. L’ascenseur était en panne, alors j’ai pris les escaliers."
La dignité et la résilience en armes principales
Une fois son diplôme universitaire obtenu, il intente un procès aux mêmes boites de nuit et videurs pour discrimination, après une longue phase de 'testing'. Il va jusqu'au pourvoi en cassation, où il l'emporte enfin : "Ne vous résignez, jamais même avec un genou à terre, n’abandonnez pas, insiste-t-il auprès des lycéens. Je ne suis pas quelqu’un d’exceptionnel, mais j'ai toujours cherché à rester digne et fort."
Aujourd'hui responsable d'une juridiction de 2700 km² et 200.000 habitants, le directeur de la police judiciaire alésienne a garanti son "indépendance" vis-à-vis de sa hiérarchie gouvernementale face aux questions des étudiants. Malgré l'obligation de loyauté et rendre compte, "jamais l'autorité hiérarchique n'est venue dire quoique ce soit", même lors des plus "dures affaires" comme l’accident de Tamaris et le meurtre de la mosquée de la Grand-Combe.