8:15, un lundi d’hiver, les élèves s’agglutinent pour entrer au lycée Lucie-Aubrac de Sommières. Dans la file d’attente, une jeune fille jette un dernier coup d’œil à son smartphone et l’insère à la hâte dans une pochette noire « No phone ». Elle ne pourra le ressortir qu’entre 12:30 et 13:30. C’est la troisième année que ce lycée mène le projet innovant « Parenthèse déconnectée, temps retrouvé ». Il se termine en fin d’année. « On sera pleinement raccord avec la loi, en septembre », sourit David Cayuela, enseignant et initiateur du projet. Le 26 janvier dernier, les députés ont en effet voté l’interdiction du smartphone au lycée pour la prochaine année scolaire.
Pochette no-phone obligatoire
« On présente la pochette et le carnet », tance Mélanie Abeillon, assistante d’éducation postée devant la grille. Un brun s’avance. Sa pochette intrigue la jeune femme : « il y a un téléphone à l’intérieur ou c’est vide ? ». Elle la palpe, il y a bien un modèle de petite taille à l’intérieur. Le lycéen peut passer. L’élève suivant qui s’est présenté sans pochette, est expédié en vie scolaire. Il y laissera son smartphone dans un « hôtel à portables », sorte de valise avec encoches pour téléphones. Ce matin-là, Mélanie Abeillon a noté sept noms. 7 élèves sur 700 sont venus sans pochette.
« Ces pochettes « No Phone » ont à l’origine été inventées pour les spectacles, pour retrouver du contact », souligne David Cayuela. Intarissable sur le sujet, il estime que l’usage des smartphones et des réseaux sociaux, type TikTok, ont provoqué « une crise de l’attention, de la lecture, du langage ». Enseignant en lettres depuis 26 ans et en analyse filmique, il a vu diminuer la capacité d’attention des élèves : ils tiennent moins longtemps devant une vidéo, ils arrivent moins à se concentrer pour lire. « Il y a dix ans, deux tiers de mes élèves lisaient des œuvres intégrales, ils sont seulement 20 % aujourd’hui », expliquait-il fin 2024.
Un projet mis en place crescendo
Le projet « parenthèse déconnectée, temps retrouvé » qui est suivi par la cellule d’innovation du rectorat, Cardie, a été mis en place progressivement. Deux journées et demie sans portable ont été organisées en 2023-2024. À la rentrée 2024, le lycée passe à une journée par semaine sans portable puis à deux. Jeux, ping-pong… Des animations sont proposées sur la pause déjeuner. Laurie Galvan, maîtresse de conférence en neurosciences à l’université de Nîmes vient animer une conférence.
À l’époque, les élèves déposent leur smartphone dans des hôtels à portables. « La logistique était très compliquée », soupire Valérie Montagnon, CPE. Février 2025, changement de système, le lycée adopte les pochettes « no phone ». Elles devaient être utilisées lors des deux jours hebdomadaires sans smartphone. La mesure ne passe pas. Les élèves se rassemblent devant le lycée. Ils obtiennent le droit d’utiliser les smartphones de 12:30 à 13:30.
Roxane Detailleur et Sacha Bourjallat, élus au CVL, reconnaissent que cette grève était un « amas de colère collectif » mais ils expliquent aussi qu’ils n’avaient pas été assez préparés : « on ne nous avait jamais dit que le but à terme était l’interdiction du portable. » Conférences, actions d’éducations au média, scènes de théâtre… La lycéenne reconnaît que, depuis, ils ont été beaucoup plus sensibilisés. Mais elle reste convaincue que le portable n’est qu’une partie du problème. Elle considère que si les effectifs étaient moins chargés, que si les élèves étaient plus sollicités en cours, ils n’auraient pas la tentation du smartphone.
Construire le projet avec les élèves
C’est la Région qui a financé l’achat des pochettes No phone, d’un coût unitaire de 15 euros. Elles sont prêtées chaque année, aux élèves. Elles peuvent se bloquer avec un bouton. « On leur fait confiance. Les élèves ne sont pas obligés de la verrouiller, avance Béatrice Hubert qui dirige l’établissement depuis la rentrée 2025. S’ils sortent le smartphone en classe ou à la récréation, la pochette est verrouillée. C’est la punition. » Pour la débloquer, il faut un déverrouilleur adapté. Les 14 et 16 décembre, pour la semaine de la lecture, le lycée a organisé deux journées avec interdiction totale du smartphone. Des animations sont proposées à la pause méridienne. Les élèves clipsent eux-mêmes leur téléphone et le déclipsent à la sortie. Cette cheffe d’établissement estime que pour que le projet fonctionne, il « faut faire en sorte que les élèves soient partie prenante ». Les prochaines journées totales sans portable sont prévues « pour la semaine du bac blanc ».
Plus de communication
Mais est-ce que cette interdiction a changé quelque chose ? Lors d’un premier bilan effectué par la Cardie, les lycéens ont évoqué un paradoxe : on leur apprend à être autonome au lycée et ils ont l’impression que l’interdiction leur enlève de l’autonomie.
Valérie Montagnon, CPE, observe qu’« avant, ils étaient tous assis avec leur téléphone » : « C’était silence radio. Maintenant, ils discutent, ils viennent nous demander des jeux pour la salle de coworking. Ils révisent. » David Cayuela confirme « une différence énorme et sans équivoque » : « Sans le smartphone, ils regardent ceux en face, ne se parlent plus. »
Ne plus ouvrir son portable au saut du lit, l’abandonner deux heures avant de dormir… Depuis deux semaines, cet enseignant propose des défis collectifs aux élèves et professeurs qui le souhaitent. Il les applique aussi. « Cela vaut le coup de se battre, mais je pense que le chantier ne fait que commencer, souligne-t-il. Le smartphone est un objet intime, symbole de liberté pour les élèves, chargé émotionnellement. C’est pour ça que c’est complexe. »
« Faisons la paix avec les écrans »
Les élèves pourraient profiter des récréations pour sortir sur le parvis du lycée pour consulter leur téléphone, mais très peu le font. Un amendement a été ajouté à la proposition de loi votée à l’assemblée. Il prévoit une zone dans laquelle les élèves pourront consulter leur smartphone sans avoir besoin de sortir de l’établissement.
« Interdire, c’est une façon de réguler, cela ne remplace pas l’éducation », pointe la proviseure du lycée. Que font les élèves une fois rentrés à la maison ? Une conférence a été organisée début janvier au lycée sur le thème « faisons la paix avec les écrans ». Les parents étaient invités. « Pendant la conférence, on a eu deux types de parents, analyse la proviseure. Ceux qui disent qu’il est nécessaire d’agir et ceux qui veulent communiquer quand ils veulent avec leurs enfants, que c’est leur liberté. »